Cours 6 Descartes Le Discours de la Méthode (première partie) 3

Vendredi 17 octobre 2008

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement, peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s’en éloignent.

Descartes, Discours de la méthode I° partie

 

ELEMENTS POUR L’EXPLICATION DU TEXTE

 

Une définition de la raison

Le « bon sens » dans ce texte ne désigne pas la sagesse populaire. Le bon sens, c’est le jugement ou « la puissance de bien juger ». Cette faculté est qualifiée de « bonne » car elle seule, nous permet d’accéder au vrai (« de distinguer le vrai d’avec le faux »).  

La capacité de juger ou la raison,  réside sans partage en tout homme, à la différence de la vivacité de la pensée, de la mémoire ou de l’imagination qui varient selon les individus( Cf. 2° paragraphe de la première partie du Discours)

Juger c’est mettre en rapport (ratio), en relation, des idées. C’est grâce à cette faculté que nous pourrons atteindre la vérité.

La raison nous a été donnée par Dieu et par conséquent elle ne saurait être défaillante. Si c’était le cas tous nous serions dans l’erreur, et nous ne pourrions rien connaître avec certitude.

Remarque : On rencontre ici pour la première fois l’argument du Dieu trompeur. L’être qui nous a créé peut nous avoir créé avec une nature défaillante, à tel point que nous ne puissions distinguer le vrai, du vraisemblable (ce qui a seulement l’apparence de la vérité). En effet, si nous nous trompons quelque fois c’est que Dieu le permet, et s’il permet que nous puissions nous tromper parfois, pourquoi ne permet-il pas que nous puissions nous tromper toujours ?

Pour Descartes, Dieu ne peut pas vouloir que je me trompe toujours car la tromperie et la méchanceté sont incompatibles avec la toute puissance divine. Aussi  » il n’est pas vraisemblable que tous se trompent« .

 

 « La raison est naturellement égale en tout homme« . Descartes insiste. Il répète l’idée posée dès la première ligne (la raison est « la chose du monde la mieux partagée« ), en précisant que tous les hommes sans exception possèdent cette faculté. La raison est universelle Elle est la caractéristique qui distingue l’homme de l’animal (2° paragraphe de la première partie du Discours).

 

L’incertitude trouve son explication dans le mauvais usage que nous faisons de la raison.

Par conséquent « la diversité de nos opinions  » qui est source d’incertitude (l’incertitude est le mal de l’époque comme nous l’avons montré précédemment), ne trouve pas son origine dans le fait que chacun nous disposons de plus ou moins de raison, « que les uns sont plus raisonnables que les autres », mais elle trouve sa cause  dans le mauvais usage que nous faisons de notre raison. « Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien ». Aussi pour accéder à, la vérité il ne suffit d’être doté de raison, encore faut-il posséder la bonne méthode, le bon cheminement. 

L’érudition ne suffit pas pour accéder au savoir.

Pour accéder à la vérité il ne suffit pas non plus de posséder un talent particulier (« les plus grandes âmes »). Il ne s’agit pas non plus d’avoir accumulé beaucoup de savoir, ou d’avoir étudié tout Aristote. La science n’est pas un empilement de connaissances. Savoir ce n’est pas apprendre. Descartes critique la méthode scolastique enseignée dans les universités de l’époque. Le savoir se construit lentement, méthodiquement, pas à pas. c’est pour cela que « ceux qui ne marchent que fort lentement , peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s’en éloignent« . C’est cette  nouvelle méthode, et ses résultats,  que Descartes nous propose de découvrir.

 

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Cours 4 Descartes Le Discours de la méthode (Première partie) 1

Dimanche 12 octobre 2008

 

 

 

Présentation

 

Depuis plus de trois siècles nous sommes tous, directement ou indirectement , nourris de la pensée de Descartes. Toute la philosophie européenne s’est construite à partir ou contre, Descartes. Aussi il nous est difficile aujourd’hui de nous rendre compte de l’importance de cette œuvre qui représente l’une des plus profondes révolution intellectuelles que l’humanité ait connue.

 

Lorsque le Discours de la méthode sort des presses, le 5 juin 1637 à Leyde, il est bien différent de celui que nous lisons aujourd’hui. Son titre exact est : « Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, plus la Dioptrique, les Météores et la Géométrie, qui sont les Essais de cette méthode ». Ce qui représente un ouvrage de 527 pages, contenant en plus du Discours, trois traités scientifiques, d’une nouveauté surprenante et d’un intérêt capital.

 

La Dioptrique est un traité d’optique contenant la première formulation de la loi de la réfraction de la lumière et une étude de ces nouveaux instruments, le télescope, la lunette, qui venaient de transformer notre connaissance de l’univers. Les Météores consistent en une étude des phénomènes atmosphériques. La Géométrie est un traité d’algèbre qui bouleverse la conception reçue des sciences mathématiques.

 

Aussi pour Descartes et ses contemporains, le Discours de la méthode, tel que nous connaissons aujourd’hui, n’est  qu’une préface.

 

A cette époque, les traités de méthode sont nombreux. Ce qui distingue Descartes de ses prédécesseurs, c’est qu’il ne se contente pas d’annoncer l’avènement d’une science nouvelle, qui doit transformer la condition humaine, cette science il l’apporte. Il en donne des résultats.

 

La parution du Discours de la Méthode fit pas mal de bruit à l’époque. D’une part, à cause de son contenu qui révolutionne les sciences, mais aussi parce que le nom de l’auteur n’apparaissait pas sur la page de garde, Descartes ayant choisit de garder l’anonymat. La préface, quant à elle, provoque un certain étonnement. Qu’un savant ou qu’un philosophe, nous expose les moyens, les méthodes par lesquelles il est parvenu à une découverte, cela semble normal. Mais que ce savant nous expose sa biographie, c’est inhabituel.

 

Pourquoi un  récit autobiographique ?

 

Pourquoi Descartes éprouve-t-il le besoin de se raconter, de se confesser à nous ? Quelles explications nous donne-t-il ? 

Il dit tout simplement qu’il a eu la chance de découvrir une « méthode » qui lui a permis de faire de grand progrès dans l’étude des sciences, et qu’il l’expose afin que ses lecteurs puisse en tirer profit (3° et 4° paragraphes de la I° Partie).

Ainsi mon dessein n’est pas d’enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour  conduire sa raison , mais seulement de faire voir en quelle sorte j’ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de donner des préceptes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s’ils manquent en la moindre chose, ils en  sont blâmables. Mais ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou si vous l’aimez mieux, que comme une fable, en laquelle parmi quelques exemples qu’on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs autres qu’on aura raison de ne pas suivre, j’espère qu’il sera utile à quelques uns sans être nuisible à personne et que tous me seront gré de ma franchise. (6° paragraphe de la I° partie)

 

 

La méthode capable « d’amener la nature humaine a son plus haut degré de perfection », n’a-t-elle comme l’affirme Descartes dans cet extrait, qu’une valeur simplement personnelle? Dans cette méthode chacun peut-il prendre ce qui lui plaît ?

 

Non, la méthode du doute et des idées claires, forme un bloc dont on ne peut rien distraire. Elle est LA  méthode , c’est à dire la seule  voie qui puisse nous libérer de l’erreur et nous conduire à la connaissance de la vérité.

 

D’ailleurs son application n’est pas bonne pour tout le monde, nous pourrions « blâmer » Descartes de ne pas nous en avertir. En effet, si Descartes ne la propose pas comme un modèle que tout le monde devrait imiter, c’est qu’elle est pénible, longue et dangereuse. Elle ne peut être « utile » qu’à ceux qui auront la force nécessaire de la suivre jusqu’au bout. Pour les autres elle ne peut être que « nuisible », parce que une fois qu’ils »ont pris la liberté de douter des principes qu’ils ont reçus et de s’écarter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu’il faut prendre pour aller tout droit, et demeureraient égarés toute leur vie. »

 

 Toute « fable » à une morale d’une portée universelle. Si Descartes nous raconte sa biographie intellectuelle, ce n’est  pas pour nous exposer ce qu’elle a de personnel et de singulier. Bien au contraire, sa biographie est exemplaire en ce quelle exprime le malaise (l’incertitude) de ses contemporains face au savoir. En nous invitant à le suivre juste au bout de son cheminement,  il nous invite à accomplir avec lui les actes essentiels  qui permettront de surmonter le mal de son époque : le scepticisme.

 

 

La méthode : une formidable machine

guerre contre

 l’autorité et la tradition.

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 Mais  si le désir de venir en aide à ses contemporains est l’un des motifs qui animent la philosophie de Descartes, Descartes ne nous donne pas toutes les raisons de sa démarche. Il  est très prudent. Il a d’ailleurs écrit à son ami Mersenne « j’avance masqué ». La mésaventure de Galilée est encore toute récente et Descartes n’a pas envie de la voir se renouveler à ses dépens.

 

Portrait de galilée

Descartes savait ce qu’il faisait. Il savait que son message, cette science nouvelle, dont il nous apporte des échantillons, est beaucoup plus dangereuse que le message de Galilée. Cette science nouvelle qu’il apporte, non seulement elle chasse l’homme du centre du cosmos, mais elle annihile ce cosmos, elle le détruit en ouvrant à sa place l’immensité sans borne de l’espace illimité. Quant à la Méthode, entreprise de critique systématique de toutes nos idées, qui toutes sont appelées à ce justifier devant le tribunal de la raison, c’est la plus formidable machine de guerre mise au point par l’homme contre l’autorité  et la tradition. 

   

                               galilée devant le tribunal de l’inquisition, C. Banti 1857

 

 

 

 

 

 

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