La technique – explication d’un texte philosophique (sections technologiques)

Dimanche 26 février 2012

photographie d’August SANDERS

Préparation au baccalauréat – sections technologiques

sujet 3 : explication d’un texte philosophique

 

Texte

Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais c’est parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains. En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils : or, la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C’est donc à l’être capable d’acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné l’outil de loin le plus utile, la main. Aussi ceux qui disent que l’homme n’est pas bien constitué et qu’il est le moins bien pourvu des animaux (parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n’a pas d’armes pour combattre), sont dans l’erreur. Car les autres animaux n’ont chacun qu’un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer pour un autre, mais ils sont forcés pour ainsi dire, de garder leurs chaussures pour dormir et pour faire n’importe quoi d’autre, et ne doivent jamais déposer l’armure qu’ils ont autour de leur corps ni changer l’arme qu’ils ont reçu en partage. L’homme, au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours loisible d’en changer et même d’avoir l’arme qu’il veut et quand il veut. Car la main devient griffe, serre, corne, ou  lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir. »

Aristote, Les parties des animaux

 

Questions

Remarques : les questions se divisent en deux types de questions :

-      Il y a d’abord des questions qui visent à expliquer le texte. La lecture du texte doit donc être méthodique ; L’explication doit être la plus précise et détaillée possible.

-      Il y a pour finir une dernière question qui est une question de réflexion sur le thème du texte. Dans cette question, en s’appuyant sur ses connaissances et sur les éléments de compréhension du texte qu’il a dégagé, l’élève construit une argumentation pour répondre à la question posée.

 

1.  Donnez la thèse du texte et les étapes de l’argumentation.

 

Conseils de méthode pour réussir lexercice :

Pour répondre à cette question il faut chercher :

-   1) le thème du texte

-   2) la question posée par le texte (qui porte sur le thème du texte)

-   3) la thèse du texte (qui répond à la question posée par le texte)

-   4) les étapes de l’argumentation (on découpe précisément le texte en indiquant le début et la fin de la partie ; on résume chaque partie à l’aide d’une phrase ; il doit y avoir une seule idée par partie ; chaque partie doit contenir une idée différente)

Thème : L’homme ou la main de l’homme

Question posée par le texte : Pourquoi l’homme a-t-il des mains ?

Thèse du texte : L’homme a des mains car il est le plus intelligent des êtres.

Thèse opposée (vue en cours) : l’homme a des mains car il est l’être vivant le plus faible ou le plus démuni (Mythe de Prométhée, thèse de Protagoras exposée par Platon)

Plan du texte (étapes de l’argumentation) :

Le découpage du texte doit être précis. Il y a une seule idée par partie.Chaque partie doit pouvoir être résumée en une phrase. 

-        1° partie :

Lignes 1-8 : Thèse du texte : l’homme est le plus intelligent des êtres parce qu’il a des mains.

-       2° partie :

Lignes 8-15  (« Aussi ceux qui disent… »): Critique de la thèse de Platon (l’homme est le plus démuni des animaux c’est pour cela qu’il a des mains)

-       3° partie :

Lignes 16- 20 (« L’homme au contraire… »): La main est l’outil des outils.

2.  Pourquoi les mains sont-elles caractéristiques de l’homme ?

Pour Aristote, la main est la caractéristique de l’homme. C’est-à-dire que l’usage de la main définit l’homme et le distingue des autres animaux.

-       Pour Aristote la main est le prolongement de l’intelligence. L’homme est le seul être possédant la raison ou le logos. La raison et l’usage de la main vont conditionner le rapport de l’homme au monde. L’animal est dans un rapport immédiat à la nature. A chaque problème qu’il rencontre la nature a prévu une réponse en le dotant d’organes adaptés. Pour l’homme c’est différent. Le rapport de l’homme au monde se fait par la médiation de la pensée et de la technique qui est une certaine façon de penser le monde. Lorsque l’homme rencontre un problème, il ne peut compter que sur lui-même pour trouver une solution (même si selon Aristote c’est la nature qui a doté l’homme de la raison et des mains)

-       La main est un organe très particulier, polyvalent qui n’est pas spécialisé dans une seule fonction comme le sont les organes des autres animaux. Cela permet à l’homme de s’adapter plus facilement à son environnement.

Remarque : Les anthropologues font correspondre l’apparition de l’humanité à l’acquisition de la bipédie par l’homme. Le passage à la station debout à libéré l’usage de la main, qui était jusqu’alors principalement utilisée pour le déplacement. Cette évolution s’est accompagnée en parallèle d’un développement du cerveau humain. Ce qui distingue cette approche de l’humanisation de l’homme de la thèse d’Aristote, c’est que pour l’anthropologie l’homme est d’abord un homo faber (un homme qui fabrique) avant d’être un homo sapiens (un homme qui raisonne). La main et l’expérimentation du monde qu’elle permet ont une influence sur la formation des capacités cognitives de l’homme. (voir question suivante)

3. Qu’est-ce qui vient en premier : les mains in et le rôle de l’intelligence est-elle importante ?

Pour Aristote l’intelligence est déterminante. C’est elle qui guide la main dans ses activités. La distinction entre la main et l’intelligence est importante car on pourrait aussi penser que la main dans sa capacité à expérimenter le monde peut façonner l’intelligence humaine et lui permettre de développer de nouvelles capacités cognitives. C’est sur ce point que les résultats de l’anthropologie divergent des thèses d’Aristote.

4.     Expliquez les phrases suivantes : « C’est donc à l’être capable d’acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné l’outil de loin le plus utile, la main. Aussi ceux qui disent que l’homme n’est pas bien constitué et qu’il est le moins bien pourvu des animaux (parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n’a pas d’armes pour combattre), sont dans l’erreur ».

Première phrase :

Cette première phrase expose la thèse d’Aristote :

Si la nature a donné à l’homme des mains c’est dans un but précis. Parce que l’homme est doté de raison et est le plus intelligent des êtres, il saura  bien se servir de ses mains. Son intelligence et ses mains permettront à l’homme d’acquérir le plus grand nombre de techniques. Cela fera  non seulement de l’homme, l’animal le mieux doté de la nature, mais cela fera surtout de l’homme un être humain.

La nature ne fait rien en vain, si elle attribue à un être vivant une capacité c’est dans un but bien précis. Pour les Grecs la nature est un tout, dans lequel chaque être, chaque chose a sa place et réalise ce pourquoi il est fait. La répartition des capacités est  réfléchie en fonction de ces objectifs. L’homme a été doté d’une raison et de main pour réaliser son humanité. L’homme ne peut quitter la condition animale et se réaliser dans son humanité que dans l’usage de la raison à travers le savoir et le savoir-faire.

Deuxième phrase :

« Ceux qui pensent que… » Ici Aristote fait allusion à la thèse de Protagoras rapportée par Platon dans le Mythe de Prométhée de Protagoras, thèse qu’il conteste « …sont dans l’erreur ».

Pour  Protagoras l’homme est le plus démuni des animaux.

A l’origine de l’humanité, Zeus confia aux deux frères Prométhée et Epiméthée la tâche de distribuer aux êtres vivants des capacités leur permettant de survivre dans la nature et d’assurer la pérennité de leur espèce. Epiméthée voulut se charger de la distribution, mais il oublia de garder des capacités pour les hommes. Aussi quand vint le tour de l’homme, il ne lui restait plus rien. Dépourvu de toute capacité lui permettant de survivre dans la nature, l’homme se retrouva être le plus faible et le plus démuni des animaux.

Pour pallier à cette faiblesse originelle Prométhée vola la technique et le feu aux dieux pour les offrir aux hommes. La technique n’est donc ici qu’une prothèse artificielle qui vient compenser la faiblesse naturelle de l’homme.

Question de réflexion

5.      La technique permet-elle à l’homme de s’affranchir des contraintes liées à sa condition naturelle ?

Méthode : Jusqu’à présent les questions visaient à expliquer le texte. Cette question est une question de réflexion qui permet de discuter de la thèse du texte et d’élargir la réflexion. Ici le  correcteur  s’attache à évaluer les capacités argumentatives de l’élève. La réponse doit donc être construite. Il faut faire une courte introduction, un développement structuré, une conclusion.

Ici même sans documents supplémentaires on pouvait traiter la question. Il fallait procéder comme pour une dissertation et problématiser la question.

• Dans un premier temps, il fallait analyser au brouillon le sens de la question posée : Ici la question porte sur la signification de la technique pour l’homme. (Quel sens à la technique pour l’homme ? Que nous révèle la technique sur la condition humaine ?)  —–> Remarque : on retrouve le thème du texte d’Aristote.

• On peut repérer dans la formulation de la question une première thèse ou une première réponse à la question posée : la technique est un instrument de libération pour l’homme.

• On peut déjà entrevoir que la thèse adverse sera : la technique est un instrument d’asservissement de l’homme.

• Pour que notre réponse soit satisfaisante, il serait souhaitable de trouver par la suite une troisième thèse qui nous sorte de l’alternative pour/contre la technique.

• On a  à notre disposition deux thèses : celle de Platon - la technique pallie à la faiblesse originelle de l’homme, et   celle d’Aristotela technique est la marque de la condition humaine. Elle distingue l’homme des autres espèces vivantes, et lui donne un avantage par sa grande adaptabilité au milieu.

→ Dans les deux thèses la technique libère l’homme. Cependant cette libération n’a pas le même sens pour les deux philosophes.

-       Pour Platon la technique permet à l’homme de gagner une liberté de mouvement : il peut faire en quelque sorte plus de choses que ne le permettrait sa condition naturelle. Mais cette liberté est ambivalente car l’homme est dépendant de ses prothèses techniques. Si on lui enlève, il devient le plus faible des animaux.

-       Pour Aristote, la technique émancipe l’homme. Puisqu’elle est l’expression du logos (de la raison, ou de la faculté de penser le monde), elle modifie en profondeur (de façon « essentielle ») le rapport de l’homme à la nature. En transformant la nature grâce à son savoir-faire, l’homme instaure une rupture entre lui et la nature. Par cette rupture l’homme s’émancipe : il quitte la condition animale pour s’élever à la condition humaine. Dans la condition humaine, l’homme développe des capacités que ne possède pas l’animal : la capacité de raisonner et de connaître le monde, la capacité de décider pour lui-même. Cette capacité de décider pour soi, c’est ce qu’on appelle la liberté du jugement ou l’autonomie. Elle est à proprement parler la marque de l’humanité en l’homme.

 

♦ Pour approfondir la question voir sur le blog le cours La technique

Exemple d’introduction propsée à partir du travail de Lola E.

Dans Les parties des animaux, Aristote défend l’idée que l’homme est un animal technicien, capable de tout entreprendre pour satisfaire ses besoins. Mais la technique lui-permet-elle de s’affranchir de ses conditions naturelles ? L’homme peut-il oublier qu’il reste un être naturel parmi les autres ? Dans une première partie nous verrons que la technique définit la condition humaine et détermine les rapports de l’homme à son milieu, le distinguant ainsi de toutes les autres espèces vivantes. Mais l’homme aujourd’hui a peut-être présumé de ses forces et se trouve confronté à des situations qu’il a pour la plupart générées en désirant acquérir toujours plus de puissance, et situations qui le dépassent. Dans une troisième partie nous verrons que si l’homme  veut s’assurer un avenir, il doit désormais de toute urgence repenser son rapport à la nature.

Exemple de plan :

I. La technique libère l’homme du besoin et de la nécessité.

Méthode :  il est utile de commencer le développement avec une définition générale de la technique afin de savoir de quoi on parle précisément.

Définition de la technique : la technique est l’ensemble des moyens qui permettent de réaliser une fin. (Remarque : cette définition est importante car elle ne réduit pas la technique à l’outil ou à la machine. La technique est d’abord une façon de penser : un savoir-faire).

La thèse de Protagoras : le Mythe de Prométhée – la technique pallie à la faiblesse originelle de l’homme.

Insuffisance de la thèse de Protagoras : La liberté qu’acquiert l’homme n’est qu’une liberté de mouvement, si on retire à l’homme ses prothèses techniques, l’homme reste le plus démuni des êtres vivants. Cette liberté de mouvement est illusoire, non seulement l’homme reste soumis aux contraintes liées à sa condition naturelle mais il est dépendant de ses prothèses techniques.

II. La technique émancipe l’homme

La thèse d’Aristote : la technique est la marque de l’humanité en l’homme.

En travaillant (transformant) la nature, l’homme humanise le milieu dans lequel il vit en lui imprimant sa marque et en même temps, l’homme se construit comme un être humain.

La thèse de Descartes : les progrès de la science et de la technique font de l’homme le maître et le possesseur de la nature. Aujourd’hui le progrès des sciences et des techniques n’ont plus pour finalité la satisfaction des besoins de l’homme mais la puissance. Grâce aux sciences et aux techniques l’homme peut désormais affirmer sa suprématie sur l’ensemble de la nature.

III. Sans réflexion éthique sur son usage et son développement, la technique asservit l’homme.

- Le progrès technique permet aujourd’hui de produire l’homme lui-même et d’accroître la domination de l’homme sur l’homme (part exemple les progrès du génie génétique pourraient permettre de produire un homme parfait qui n’aurait plus rien de naturel).

- L’homme est capable de fabriquer des objets techniques (les « moyens sans fin ») dont il est incapable de maîtriser les effets (par exemple la bombe atomique) qui menacent l’avenir de l’humanité.

- La quête de  puissance a déséquilibré les rapports de l’homme à la nature. Aujourd’hui les conséquences de l’activité humaine menacent l’avenir de l’humanité (réchauffement climatique, gazs à effet de serre)

Le problème n’est pas du côté de la technique ou des moyens mais du côté des fins, des objectifs que l’homme se donne. En poursuivant un idéal de puissance, les hommes se sont pris les pieds dans leur propre démesure. Il est temps pour nous de revenir à davantage de mesure et de rééquilibrer nos rapports à la nature et à notre propre nature : le développement technique doit s’accompagner d’une réflexion éthique.

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A propos de la catastrophe nucléaire au japon

Dimanche 20 mars 2011

 

En 1958, le philosophe allemand Günther Anders (1902-1992) se rendit à Hiroshima et à Nagasaki pour participer au 4e congrès international contre les bombes atomiques et les bombes à hydrogène. Il tint pendant tout ce temps un journal. Après de nombreux échanges avec les survivants de la catastrophe, il note ceci : « La constance qu’ils mettent à ne pas parler des coupables, à taire que l’événement a été causé par des hommes ; à ne pas nourrir le moindre ressentiment, bien qu’ils aient été les victimes du plus grand des crimes – c’en est trop pour moi, cela passe l’entendement. » Et il ajoute : « De la catastrophe, ils parlent constamment comme d’un tremblement de terre, comme d’un astéroïde ou d’un tsunami. »

A peu près en même temps que Hannah Arendt (1906-1975), sa condisciple, qui fut aussi sa femme, Anders tentait d’identifier un nouveau régime du mal. Arendt parlait d’Auschwitz, Anders d’Hiroshima. Arendt avait diagnostiqué l’infirmité psychologique d’Eichmann comme un « manque d’imagination ». Anders montrait que ce n’est pas l’infirmité d’un homme en particulier, c’est celle de tous les hommes lorsque leur capacité de faire, qui inclut leur capacité de détruire, devient disproportionnée à la condition humaine.

Alors le mal s’autonomise par rapport aux intentions de ceux qui le commettent. Anders et Arendt pointaient ce scandale qu’un mal immense peut être causé par une absence complète de malignité ; qu’une responsabilité monstrueuse puisse aller de pair avec une absence totale de méchanceté. Nos catégories morales sont impuissantes à décrire et juger le mal lorsqu’il dépasse l’inconcevable. Il faut se résoudre à dire alors qu’« un grand crime est une offense contre la nature, de sorte que la terre elle-même crie vengeance ; que le mal viole l’harmonie naturelle que seul le châtiment peut rétablir ».

Le fait que les juifs d’Europe aient substitué au mot « holocauste » celui de Shoah, qui signifie catastrophe naturelle et, singulièrement, raz de marée, tsunami, atteste cette tentation de naturaliser le mal lorsque les hommes deviennent incapables de penser cela même dont ils sont victimes. Voici que la tragédie qui frappe le Japon semble inverser les termes de cette analyse et qu’un véritable tsunami, une onde on ne peut plus matérielle, vient réveiller le tigre nucléaire. Certes, il s’agit d’un tigre en cage : un réacteur électronucléaire n’est pas une bombe atomique. Il en est en un sens la négation puisqu’il consiste à brider une réaction en chaîne qu’il a lui même provoquée. Cependant, dans l’imaginaire, la dénégation affirme cela même qu’elle nie. Dans la réalité, et nous y sommes, il arrive que le tigre s’échappe de sa cage.

Au Japon plus qu’ailleurs, le lien entre le nucléaire militaire et le nucléaire civil est dans tous les esprits. On rapporte les propos du premier ministre Naoto Kan : « Je considère que la situation actuelle, avec le séisme, le tsunami et les centrales nucléaires, est d’une certaine manière la plus grave crise en soixante-cinq ans, depuis la seconde guerre mondiale. » Il y a soixante-cinq ans, il n’y avait pas de centrales nucléaires, mais deux bombes atomiques avaient déjà été lancées sur des civils. En prononçant le mot « nucléaire », c’est à cela sans doute que pensait le premier ministre.

C’est comme si la Nature se dressait face à l’Homme et lui disait, du haut de ses rouleaux déferlants de vingt mètres : « Tu as voulu dissimuler le mal qui t’habite en l’assimilant à ma violence. Mais ma violence est pure, en deçà de tes catégories de bien et de mal. Je te punis en prenant au mot l’assimilation que tu as faite entre tes instruments de mort et ma force immaculée. Péris donc par le tsunami ! »

Tandis que les destructions humaines et matérielles s’accroissent chaque jour, une grande partie du drame actuel se joue sur la scène des symboles et de l’imaginaire. Parmi les régions qui furent les premières à être évacuées figurent les îles Mariannes. Le nom de l’une d’entre elles, Tinian, évoque pour ceux qui se souviennent le lieu d’où décollèrent, au petit matin du 6 août 1945, les B29 qui allaient pulvériser Hiroshima en cendres radioactives suivis, trois jours plus tard, par la flottille qui allait faire de même à Nagasaki. Comme si la vague géante venait se venger de ces minuscules territoires qui avaient eu le tort d’abriter le feu sacré.

La tragédie japonaise a ceci de fascinant qu’elle mêle inextricablement trois types de catastrophes que l’analyse traditionnelle distingue soigneusement : la catastrophe naturelle, la catastrophe industrielle et technologique, la catastrophe morale. Ou encore le tsunami, Tchernobyl et Hiroshima. Cette indifférenciation, dont j’ai tenté de comprendre la genèse dans mes ouvrages de ces dernières années, résulte de deux mouvements en sens inverse qui viennent se heurter aujourd’hui dans l’archipel nippon.

 

 

Le plus récent, contemporain des horreurs du siècle précédent, est la naturalisation du mal extrême dont j’ai parlé en citant deux de ses plus grands théoriciens, Hannah Arendt et Günther Anders. Pour parler de l’autre, il faut remonter au premier grand tsunami de l’histoire de la philosophie occidentale, celui qui suivit le tremblement de terre de Lisbonne, le jour de la Toussaint de l’an 1755.

Des interprétations rivales qui tentèrent de donner sens à un événement qui frappa le monde de stupeur, celle qui devait l’emporter fut celle de Rousseau dans sa réponse à Voltaire. Non, ce n’est pas Dieu qui punit les hommes pour leurs péchés, oui, on peut trouver une explication humaine, quasi scientifique, en termes d’enchaînement de causes et d’effets. C’est dans L’Emile, en 1762, que Rousseau allait tirer la leçon du désastre : « Homme ne cherche plus l’auteur du mal : cet auteur c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l’un et l’autre te vient de toi. »

Que Rousseau ait gagné est évident dans la manière dont le monde a réagi à deux des plus grandes catastrophes naturelles de ces dernières années : le cyclone Katrina et le tsunami asiatique de Noël 2004. C’est leur statut de catastrophe naturelle qui a été mis en doute. « A man-made disaster » (une catastrophe due à l’homme) titrait le New York Times à propos du premier ; la même chose avait été dite à propos du second avec de bonnes raisons. Si les récifs de corail et les mangroves côtières de Thaïlande n’avaient pas été impitoyablement détruits par l’urbanisation, le tourisme, l’aquaculture et le réchauffement climatique, ils auraient pu freiner l’avancée de la vague meurtrière et réduire significativement l’ampleur du désastre.

Quant à La Nouvelle-Orléans, on apprit que les jetées qui la protégeaient n’avaient pas été entretenues depuis de nombreuses années et que les gardes nationaux de Louisiane étaient absents parce qu’ils avaient été réquisitionnés en Irak. Et d’abord, qui avait eu l’idée saugrenue de construire cette ville dans un endroit aussi exposé ? On entend déjà dire que jamais le Japon n’aurait dû développer le nucléaire civil, puisque sa géographie le condamnait à le faire dans des zones sismiques exposées aux tsunamis. Bref, c’est l’homme, seulement l’homme, qui est responsable, sinon coupable, des malheurs qui l’accablent.

Entre les catastrophes morales et les catastrophes naturelles se trouvent les catastrophes technologiques et industrielles. Contrairement aux secondes, les hommes en sont de toute évidence responsables mais, contrairement aux premières, c’est parce qu’ils veulent faire le bien qu’ils produisent le mal. Ivan Illich appelait contre-productivité ce retournement tragique. Il affirmait que les plus grandes menaces viennent aujourd’hui moins des méchants que des industriels du bien.

On doit moins redouter les mauvaises intentions que les entreprises qui, comme l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), se donnent pour mission d’assurer « la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier ». Les antinucléaires qui se croient tenus pour mener leur combat de dépeindre leurs ennemis de la façon la plus noire ne comprennent pas qu’ils affaiblissent ainsi leur critique. Il est beaucoup plus grave que les opérateurs des méga-machines qui nous menacent soient des gens compétents et honnêtes. Ils ne peuvent comprendre qu’on s’en prenne à eux. J’ai réservé pour la fin la catastrophe la plus monstrueuse et la plus grotesque : la catastrophe économique et financière. Qu’est-ce que le marché mondialisé sinon une grosse bête stupide et sans nerfs, qui s’affole au moindre bruit et réalise cela même qu’elle anticipe avec terreur. Le monstre s’est déjà emparé du Japon. Il le connaît bien.

A la fin des années 1980, la capitalisation boursière nippone représentait la moitié de la capitalisation boursière mondiale. On en vint à croire que le pays du Soleil-Levant allait régner sur toute la planète. Le monstre ne le permit pas et il fallut deux décennies à sa victime pour redresser la tête. Aujourd’hui, il sent que l’industrie nucléaire, qui est peut-être la seule au monde à ne pouvoir se relever d’une catastrophe majeure, vacille sur ses bases. Il ne lâchera pas prise.


Jean-Pierre Dupuy est également président du comité d’éthique et de déontologie de la Haute Autorité de sûreté nucléaire. Il a publié au Seuil : « Pour un catastrophisme éclairé » (2002) ; « Petite métaphysique des tsunamis » (2005) ; « Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère » (2006).


Philosophe, Professeur à l’université Stanford,

Jean-Pierre Dupuy

 

Article tiré du journal le Monde daté du 23 mars 2011

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A propos d’Antichrist, film désormais culte, de Lars von Trier

Samedi 6 mars 2010

 

Antichrist 

 

 

TOUTES LES FEMMES VIENNENT DU

PARADIS

 

 

    antichrist1  Le film commence par une longue séquence en noir et blanc. C’est  l’hiver, dehors il neige. Un couple fait l’amour. La caméra saisit les corps dans un vibrant hommage  à la jouissance et à la vie. Les corps mêlés semblent engagés dans une parfaite harmonie, dans une parfaite réciprocité. Pendant ce temps, l’enfant du couple grimpe sur le rebord de la fenêtre et tombe. Une lente cantate de Haendel « laschia chi’io pianga », rythme l’image, les silences répétés de la partition signifient le sanglot, les paroles du chant annoncent la thématique du film.

 Laissez moi pleurer mon sort

Cruel

Et aspirer à la liberté

Ces chaînes de mon martyr ne

Seront brisées

Qua par la douleur et la pitié

Laisser moi pleurer… 

   Cette première scène est si saisissante d’un point de vue esthétique que le spectateur réduit à l’état de voyeur impuissant ne sait pas s’il est fasciné par la scène d’amour magnifiquement filmée ou la  mort de l’enfant qui tombe sans bruit, lentement, sans aucune violence dans la neige. Mais dans le chant tout est dit. Il sera question de vie et de mort, de libération par la douleur et la pitié (thématique que l’on a déjà rencontré dans de nombreux films de Lars von Trier). 

   Après la mort de l’enfant, elle ne parvient pas à surmonter sa douleur et à faire son deuil. Sa souffrance est inexplicable et échappe au corps médical et à la science. Il est psychothérapeute et il décide alors de la soigner lui-même. Il faut préciser qu’il pratique les nouvelles techniques cognitivistes comportementalistes à la mode qui se caractérisent par un reconditionnement du comportement du patient et par la négation du psychisme et de l’inconscient.  Elle devient sa patiente,  au sens étymologique du terme qui vient du latin « patior » souffrir, subir. Elle est son objet d’étude, sa chose mise à disposition, dépossédée de toute subjectivité. Ce qu’elle lui fait remarquer : « jusqu’à présent, lui dit-elle, nous ne t’intéressions pas beaucoup ».

Le film se centre alors sur leur face-à-face. Chacun est alors renvoyé à sa posture, lui le thérapeute, elle la patiente, et à sa différence sexuelle. Il est l’Humanité, qui maîtrise et domine la nature grâce à la raison, ancré dans le sol par la science et la technique, ce que symbolise la meule qu’elle lui plante dans la jambe. Elle, c’est la Femme livrée aux forces de la nature par son corps qui la dépossède d’elle-même, ou du moins d’une certaine représentation sociale d’elle-même. Il ne peut alors y avoir entre eux plus qu’un rapport de domination de l’un par l’autre. Il s’agit pour lui de la ramener à la raison. La scène d’amour initiale n’était que la surface des choses, il s’agit désormais d’observer les profondeurs de leur intimité.

   On peut difficilement taxer Lars von Trier de misogynie. Car ce qui est mis en question ici c’est l’ensemble de notre schéma de représentations qui s’organise autour de la différence sexuelle et de hiérarchie masculin/ féminin qui organise toutes nos valeurs. Il suffit de se référer aux travaux de l’anthropologue Françoise Héritier pour avoir une grille de lecture du film.

Antichrist2 L’humanité, la science et la technique sont du côté du masculin, elles ordonnent la nature comme elles organisent les constellations dans le ciel. Mais si elles avaient été du côté du féminin l’ordonnancement des étoiles serait-il le même ?

  4 Il lui propose comme thérapie d’affronter l’objet de sa peur. L’objet de sa peur c’est Eden, « le Paradis », c’est la forêt qui environne leur maison de campagne. Elle y a fait dernièrement un séjour pour y terminer sa thèse.

   Il est intéressant de remarquer que dans le film de Woody Allen qui sort au même moment dans les salles (antithèse exacte du film de Lars von Trier et portant aussi une réflexion sur les relations entre les hommes et les femmes), le personnage féminin vient lui aussi d’une petite ville appelée Eden. C’est à croire que pour les cinéastes, toutes les femmes viennent du paradis. 

On doit aussi remarquer que ce film de Woody Allen mettant en scène une blonde stupide et un astrophysicien coincé, a suscité un enthousiasme symétriquement proportionnel à la haine qu’a déchaîné le film de Lars von Trier.

Progressivement tout au long du film,  par touches, Lars von Trier pose les chaînes dont il va  libérer son personnage féminin. C’est d’abord l’univers domestique. La scène d’amour se termine sur l’image du tambour de la machine à laver qui tourne. C’est ensuite la maternité vécue dans la relation à l’enfant. Pour terminer sa thèse elle a du emmener avec elle l’enfant à Eden , mais on découvre que cet enfant  est en fait une contrainte qui lui pèse. Elle a certainement souhaité la disparition de l’enfant , c’est pour cela qu’elle ne peut guérir sans affronter les profondeurs de son inconscient. C’est, pour  finir, une sexualité passive et culpabilisante,  dominée par des représentations masculines qui l’infantilisent. La scène où elle mutile son clitoris, pourrait être interprétée en ce sens

antichrist3

Si elle a peur de la forêt, c’est que vivant à Eden et travaillant sur une thèse portant sur les procès et les tortures infligées aux femmes au Moyen-Age pour cause de sorcellerie, elle a découvert que la nature n’était pas ce milieu rassurant, paisible, « paradisiaque », ordonnée par la science des hommes décrite par Rousseau et Galilée. La nature est un tout, un organisme vivant. Lorsqu’ils entrent dans la forêt, Lars von Trier nous donne à voir une forêt vivante et menaçante qui respire lentement, et qui se referme sur nos deux protagonistes. Car si la nature c’est la vie, c’est aussi la mort. Si c’est l’ordre, c’est aussi l’informe, le chaos, la destruction, le néant vers lequel tout revient un jour. La biche porte un petit mort-né, le renard est éviscéré. Les fourmis se précipitent sur l’oisillon tombé du nid. Dans la nature, l’horreur est l’autre versant de la beauté. Ainsi le film ouvre une réflexion sur le rapport de l’homme à la nature, mais une nature devenue inconnue puis hostile à force d’être niée, laminée par l’homme, une nature qui porte en germe la catastrophe. Antichrist est donc bien un film de notre époque. Il n’est pas anodin que Lars von Trier dédicace  ce film à Andreï Tarkovsky. Mais cette dédicace est aussi une réponse. Dans le combat qui oppose l’homme à la nature, l’homme aura le dernier mot car il possède la clé de sa rédemption.

antichrist 2

 Petit à petit, le rapport s’inverse, le personnage masculin du film  se trouve dépassé par la situation qu’il a créée, par les forces qu’il a libérées. Pour elle qui a basculé dans la folie, il n’y a désormais plus de retour possible. Pour Lars von Trier seule la mort peut la libérer de sa souffrance et de sa culpabilité. Commence alors pour lui un parcours initiatique. Lui qui ne souffrait pas de la disparition de l’enfant, va découvrir la douleur, la peur, la mort (elle l’enterre vivant) mais aussi la pitié et la rédemption. A nouveau on peut faire le parallèle avec d’autres film de Lars von trier où le sacrifice du personnage féminin marque la rédemption de l’homme. C’est bien le problème des films de Lars von Trier, dans lesquels s’ouvre une réflexion sur la condition féminine mais cette réflexion nous conduit toujours à une impasse, que l’on interprète à tort comme de la misogynie. 

Malgré son sacrifice (d’où le titre du film, ici la femme est un Christ au féminin, un « antichrist »), la femme dans l’abîme qui s’ouvre devant elle parce qu’elle est capable d’un don total d’elle-même, la femme reste une menace pour l’homme et la société structurée par des représentations masculines du monde. Elles est pour l’homme, l’altérité radicale, c’est pour cela qu’elle doit-elle être l’objet d’une dépossession absolue d’elle-même. C’est aussi  pour cela il n’y a de salut possible pour elle que dans la mort, mais dans une mort qui va racheter les fautes  et plus particulièrement l’orgueil de l’autre partie de l’humanité. 

 Contrairement à ce qui a été écrit ce film difficile est un chef d’œuvre cinématographique, aussi bien dans sa forme très onirique, que dans la réflexion qu’il porte. La violence n’y est jamais gratuite et obscène. Si certaines scènes nous choquent c’est parce que Lars von Trier transgresse l’interdit de la violence qui marque la femme depuis des temps immémoriaux : la femme ne chasse pas, elle ne fait pas couler le sang. Lars von Trier expose ses acteurs, il ne les maltraite pas. Bien sûr c’est un film qui dérange et ne laisse pas le spectateur indemne. Utilisant les avancées artistiques de la vidéo, il bouscule nos repères esthétiques et idéologiques. Il nous donne à sentir sous la surface des choses un monde menaçant, un monde non réconcilié avec l’homme que nous ne souhaitons pas voir.  

antichrist 4

Lars von Trier, 2009

 

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la technique

Mercredi 29 avril 2009

Salgado, Puit de pétrole au Koweit, 1991

 

LA TECHNIQUE

 

Eléments de cours  

 

Il est bien des merveilles en ce monde, il

n’en est pas de plus grande que l’homme.

Il est l’être qui sait traverser les flots gris, à l’heure où soufflent les vents du Sud et ses orages, et qui va son chemin au creux des hautes vagues  qui lui couvrent l’abîme.

Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes,la Terre, la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont sans répit la sillonnant chaque année, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.

 

Oiseaux étourdis, animaux sauvages, poissons peuplant les mers, tous il les enserre et les prend dans les mailles de ses filets, l’homme à l’esprit ingénieux.

Par ses engins il est le maître des bêtes indomptées qui courent par les monts, et, le moment venu, il ploiera sous son joug enveloppant leur col et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.

 

Parole, pensée prompte comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela, il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte, échapper au traits du gel, de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autre toit que le ciel. Bien armé contre tout, il n’est désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seul il n’aura jamais de charme lui permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres, imaginer plus d’un remède.

 

Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal tout comme du bien.

Qu’il fasse donc, dans ce savoir, une part aux lois de sa ville, et à la justice des dieux à laquelle il a juré foi ; il montera alors très haut dans sa cité ; tandis qu’il s’exclut de cette cité, du jour où il laisse le crime le contaminer, par bravade.

 

SOPHOCLE, Antigone

 

Commentaire : Ce texte est un hommage au pouvoir de l’homme. Mais il raconte aussi l’irruption violente de l’homme dans l’ordre du cosmos, posant ainsi la question des rapports de l’homme et de la nature, ainsi que des rapports de l’homme à lui-même;

De par son intelligence, l’homme envahit tous les domaines de la nature. Rien ne lui échappe. En même temps qu’il transforme la nature et se l’approprie, l’homme construit une demeure pour son être authentique, pour son humanité, la Cité. Ainsi la domestication de la nature et l’éducation de l’homme vont de pair. L’homme est le créateur de sa vie en tant que vie spécifiquement humaine. Il plie les circonstances à son vouloir. Ainsi, sauf contre la mort, il n’est jamais sans ressources.

Mais dans l’Antiquité, contrairement à aujourd’hui,  on pensait que malgré toute son ingéniosité, l’homme restait encore petit face aux éléments. C’est pour cela que ses incursions dans la nature étaient audacieuses. Si la nature  permettait à l’homme ses impertinences, c’est parce que l’activité de l’homme laissait la nature intacte et inchangée. Même si année après année, il accablait la terre avec sa charrue, la Terre restait sans âge et infatigable. La technique (technè) était alors conçue comme le moyen de s’adapter à la nécessité et n’était pas encore une fin en soi, la destination principale de l’humanité.

Aujourd’hui la technè est devenue l’entreprise la plus importante de l’homme. On serait même tenté de croire que la vocation de l’homme consiste dans le progrès technique lui-même, comme perpétuel dépassement de soi, progrès se concrétisant dans des entreprises toujours plus grandioses, témoignant d’une domination maximale  par l’homme des choses de la nature, mais aussi de l’homme lui-même.

 

I. LA TECHNIQUE : MARQUE DE LA FAIBLESSE ONTOLOGIQUE

DE L’ HOMME  

 

Dans le Protagoras, Platon raconte les origines de l’humanité et de la technique. Il a recours à la figure mythique de Prométhée.

Dans la mythologie, Prométhée (dont l’éthymologie signifie « le prévoyant ») est un titan. c’est lui qui façonna les hommes à partir d’une motte d’argile et contre l’avis de Zeus, leur donna le feu divin, leur enseigna la métallurgie et d’autres arts. Il symbolise donc l’habileté technique qui résulte de la connaissance (métis). Mais Zeus par vengeance enchaîna Prométhée sur le Caucase, pour y avoir chaque jour, le foie dévoré par un aigle, le condamnant à une souffrance sans fin.

Prométhée, Orozco (mexique) 1930

Le récit de Platon :

« C’était au temps où les Dieux existaient, mais où n’existaient pas les races mortelles. Or quand est arrivé pour celles-ci le temps où la Destinée les appelait aussi à l’existence, à ce moment, les Dieux les modelèrent en dedans de la terre en faisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui peut encore se combiner avec le feu et la terre. Puis quand ils voulurent les produire à la lumière, ils prescrivirent à Prométhée et à Epiméthée de les doter de qualités, en distribuant ces qualités à chacune de la façon convenable. Mais Epiméthée demande alors à Prométhée de lui laisser faire tout seul cette distribution : « Une fois la distribution faite par moi, dit-il, à toi de contrôler! » Là-dessus, ayant convaincu l’autre, le distributeur se met à l’oeuvre. En distribuant les qualités, il donnait à certaines races la force sans la vélocité ; d’autres étant plus faibles, étaient dotées par lui de vélocité ; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature désarmée, il imaginait en vue de leur sauvegarde quelqu’autre qualité : aux races qu’il habillait en petite taille, c’était une fuite ailée ou un habitat souterrain qu’il distribuait ; celles dont il avait grandi la taille, c’était par cela même aussi qu’il les sauvegardait; De même en tout, la distribution consistait de sa part à égaliser les chances, et, dans tout ce qu’il imaginait, il prenait ses précautions pour qu’aucune race ne s’éteignit. mais, une fois qu’il leur eut doné le moyen d’échapper à de mutuelles destructions, voilà qu’il imaginait pour elles une défense commode à l’égard des variations de température qui viennent de Zeus : il les habillait d’une épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces propres à les protéger contre le froid, mais capable d’en faire autant contre les brûlantes chaleurs (…); il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dépourvues de sang. Ensuite de qui ce sont les aliments qu’il leur procurait, différents pour les différentes races : pour certaines l’herbe ui pousse de la terre, pour d’autres les fruits des arbres, pour d’autres des racines ; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fût la cahir des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis qu’il attribuait une abondante fécondité à celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une sauvegarde à leur espèce.

Mais, comme chacun le sait, Epiméthée n’était pas très avisé, il ne se rendit pas compte que, après avoir gaspilléle trésor des qualités au profit des êtres dépourvus de raison, il lui restait encore la race humaine qui n’était point dotée ; et il était embarassé de savoir qu’n faire. Or tandis qu’il est dans cet embarras, arrive Prométhée pour contrôler la distribution ; il voit les autres animaux convenablement pourvus sous tous rapports, tandis que l’homme est tout nu, pas chaussé, dénué de couvertures, désarmé. On était au jour  où  c’était au tour de l’homme de sortir à son tour de la terre pour s’élever à la lumière. Alors prométhée en proie à l’embarras de savoir quel moyen il trouverait pour sauvegarder l’homme, dérobe à Héphaïstos et à Athéna le génie créateur des arts, en dérobant le feu (car, sans le feu, il n’y aurait moyen pour personne d’acquérir ce génie ou de l’utiliser); et c’est en procédant ainsi qau’il fait à l’homme son cadeau. Voilà comment l’homme acquit l’intelligence qui s’applique aux arts de la vie « !

 

Dans le récit, l’homme est dès l’origine doté de raison. C’est ce qui le distingue des autres espèces. Epiméthée ( dont le nom signifie celui qui est « imprévoyant », qui agit sans réfléchir ) est chargé de répartir de façon équilibrée, entre toutes les espèces les qualités qui assureront leur survie. Mais lors de la distribution, il oublie l’homme. Ainsi l’homme est par nature le plus démuni de tous les animaux. Il est celui qui ne possède aucun moyen instinctif d’assurer sa survie. Pour compenser l’imprévoyance d’Epiméthée, Prométhée vole à Athéna,  » l’intelligence qui s’applique aux arts de la vie« , la technique, et à Hépahïstos, le feu, qui permettra à l’homme de façonner ses outils.

Selon Platon, la signification première de la  technique est d’être pour l’homme la compensation de sa faiblesse ou de son dénuement originel.  Mais la technique c’est aussi ce qui permettra à l’homme de faire de sa faiblesse une force.

Pour vivre dans le monde l’homme doit transformer la nature, il doit la travailler. Mais il ne peut le faire avec son seul corps, avec ses mains. Il a besoin de prolonger celles-ci, de les armer, de les intensifier. Par exemple, au lieu de frapper avec son poing, il délèguera au marteau le soin de la percussion. L’outil se définit comme ce qui se substitue à nos manoeuvres déficientes.

  

 II. LA MAIN EST LA MARQUE DE L’HUMANITE.

 

Contrairement à Platon, pour Aristote, l’homme est loin d’être le plus démuni de tous les animaux, bien au contraire, il est le mieux doté car il possède la main qui vaut bien tous les outils réunis. Or la nature ne fait rien en vain. Si elle a doté l’homme de la main, c’est que lui seul possède la capacité de l’utiliser, la technè ou l’intelligence pratique, le « savoir-faire ». Car pour Aristote, ce qui définit l’outil ou la technique, ce n’est pas l’objet matériel, mais la façon de l’utiliser.

 » Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres mais c’est parce qu’il est le plus intelligent qu’il a des mains. En effet l’être le plus intelligent est celui qui est capable d’utiliser le plus grand nombre d’outils : or la main semble bien être non pas un outil mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C’est donc à l’être capable d’acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné de loin le plus utile, la main. Aussi ceux qui disent que l’homme n’est pas bien constitué et qu’il est le moins bien partagé des animaux ( parce que dit-on , il est sans chaussures, il est nu et n’a pas d’armes pour combattre) sont dans l’erreur. Car les autres animaux n’ont chacun qu’un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer pour un autre, mais ils sont forcés, pour ainsi dire, de garder leurs chaussures pour dormir et pour faire n’importe quoi d’autre, et ne doivent jamais déposer l’armure qu’ils ont autour de leur corps, ni changer l’arme qu’ils ont reçu en partage. L’homme au contraire possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours loisible d’en changer et même d’avoir l’arme qu’il veut quand il le veut. Car la main devient griffe, serre, corne, lance ou épée ou toute autre arme ou outil.Elle peut être tout cela , parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir« .

Aristote, Les parties des animaux

 

 Les recherches en anthropologie ont repris cette idée développée par Aristote. L’homme est homme parce qu’il possède une main différenciée (le pouce s’opposant aux autres doigts permet la préhension qui est le commencement de la compréhension) susceptible d’un travail modificateur. 

Mais elles ont par contre  démontré que le développement cérébral n’était qu’un critère secondaire pour définir l’humanité. Aujourd’hui nous pouvons affirmer que les critères fondamentaux de l’humanité sont : la station debout, la face courte, une main libre pendant la locomotion et la possession d’outils amovibles. En effet, même si le développement du cerveau a joué un rôle décisif dans le développement des sociétés, sur le plan de l’évolution il est corrélatif de la station verticale, et non pas primordial. Ainsi ce qui conditionne l’humanité, c’est d’abord l’acquisition de la station verticale qui libère la main pour la fabrication.   

Extrait du film La guerre du feu de Jean-Jacques Annaud ( A voir, une réflexion romancée sur les origines de l’homme)

Le « bâton » qui est un des premiers outils de l’homme, n’est plus ici une simple extension du bras de l’homme, mais il donne une nouvelle puissance à l’homme, la maîtrise du feu, qui permettra à ce dernier d’asseoir sa domination sur la nature.

 

 

L’humanité commencerait donc avec la locomotion et

la fabrication de l’outil (Cf. Bergson, L’évolution créatrice),

l’homme serait un homo faber avant d’être un  homo sapiens.

 

  » A quelle date faisons-nous remonter l’apparition de l’homme sur la Terre? Au temps où se fabriquèrent les premières armes, les premiers outils. On n’a pas oublié la querelle mémorable qui s’éleva autour de la découverte de Boucher de Perthes dans la carrière de Moulin-Quignon. La question était de savoirsi on avait affaire à des haches véritables ou à des silex brisés accidentellement. Mais que si c’était des hachettes, on fût bien en présence d’une intelligence, et plus particulièrement d’une intelligence humaine personne n’en douta. Ouvrons d’autre part un recueil d’anecdotes sur l’intelligence des animaux. Nous verrons qu’à côté de beaucoup d’actes explicables par l’imitation, ou par l’association automatique des images, il en est que nous n’hésitons pas à qualifier d’intelligents ; en première ligne figure ceux qui témoignent d’une pensée de fabrication, soit que l’animal arrive à façonner lui-même un instrument grossier, soit qu’il utilise à son profit un objet fabriqué par l’homme. [...] l’invention devient complète quand elle se matérialise en un instrument fabriqué; C’est là que tend l’intelligence des animaux, comme à un idéal; Et si d’ordinaire, elle n’arrive pas encore  à façonner des objets artificiels et à s’en servir, elle s’y prépare par les variations mêmes qu’elle exécute sur les instincts fournis par la nature ».

Henri Bergson, L’évolution créatrice (1907)

 

Note : Boucher de Perthes ( 1788-1868) préhistorien français, est considéré comme le fondateur de la préhistoire comme discipline scientifique. Il démontra que l’homme existait déjà avant le déluge, c’est-à-dire plusieurs dizaines de milliers d’années avant nous. Or à l’époque il était généralement admis que l’apparition de l’homme datait de 4000 ans avant J. C. Par sa démonstration de l’existence d’un homme antediluvien, Boucher de Perthes s’attira les foudres de la communauté scientifique.

 

« En ce qui concerne l’intelligence humaine, on n’a pas assez remarqué que l’invention mécanique a d’abord été sa démarche essentielle, qu’aujourd’hui encore notre vie sociale gravite autourde la fabrication et de l’utilisation d’instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès en ont aussi tracé la direction.[...] Dans des milliers d’années, quand le recul du passé n’en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de choses, à supposer qu’on s’en souvienne encore ; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée ; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas homo sapiens mais homo faber. En définitive l’intelligence, envisagée dans ce qui paraît la démarche originale, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication ».

Henri Bergson, L’évolution créatrice (1907)

 

S. Salgado  (1990)

 

 

 

 III. « L’arraisonnement » du monde

 

 

 Centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine

 

La condition humaine est donc indissociable de l’activité technique qui arrache l’homme à la nature.

Dans l’Antiquité comme dans les sociétés primitives, la technique désigne l’ensemble des dispotitifs qui permettent aux hommes de s’assurer une maîtrise du milieu naturel dans lequel ils vivent. Cette maîtrise est alors conçue comme  adaptée et relative à leurs besoins (cf. Note de lecture sur le texte de P. Clastres, la Société contre l’Etat), la relation de l’homme à la nature reste équilibrée.  

Mais dans nos société modernes l’évolution des sciences et des techniques est désormais « déconnecté » de la sphère des besoins et est devenue une fin en soi. L’homme moderne doit devenir le « maître et le possesseur de la nature » (Descartes). Il doit affirmer sa puissance et cette puissance doit être sans limite. pendant longtemps nous avons vécue avec cette idée, aujourd’hui elle nous conduit au dsatre, à la catastrophe écologique.
 
Le premier philosophe à avoir fait ce diagnostic est Edmund Husserl, dans un texte de 1935 : « La crise de l’humanité européenne et la philosophie« . Pour Husserl, l’origine de notre vision européenne du monde se situe dans l’Antiquité grecque. L’homme occidental est d’abord cet être étonnant qui veut comprendre la totalité du cosmos (de tout ce qui existe), qui veut se doter d’une « science du tout du monde« . Cette science, qui doit faire la synthèse entre la métaphysique et la physique, entre le monde des idées et les réalités sensibles, n’est autre que la philosophie. Mais à la Renaissance, puis à l’âge classique, s’opère une ruture radicale : les « sciences de la nature » divorcent des « sciences de l’esprit ». A partir de là, la physique et la biologie poursuivent leur recherches sur la matière et le vivant,permettrant d’accroître la maîtrise technique de l’homme sur le monde, mais ces avancées se font en dehors de toute considération politique et morale. La nature tombe sous la coupe de la raison scientifique et technique, tandis que les sciences humaines – droit, psychologie, anthropologie et même économie- restent centrées sur l’homme, anthropocentrées. Et c’est bien le problème, la maîtrise technique s’accroît sans que le législateur, e défenseur des droits de l’homme ou la critique sociale ne s’y intéressent. Cette maîtrise technique s’étend dans un espace de non droit et d’amoralité.
 
 
 
 
 
La réflexion d’Edmund Husserl va être reprise et développée par Martin Heidegger dans une conférence de 1953  » La question de la technique« . Pour Heidegger l’essence de la technique moderne , c’est « l’arraisonnement«  ou encore le fait de soumettre la nature à la domination de la raison. Pour comprendre la relation de l’homme moderne à la nature, Heidegger prend l’exemple d’une centrale électrique.  » La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. [...] Le fleuve est muré dans la centrale » qui le met en demeure de livrer l’énergie qu’il recèle.
 
La centrale et le pont illustrent ici deux types de relation à la nature. la première est technè au sens grec d’un savoir-faire qui a partie liée avec les arts. Elle est produtrice d’oeuvres, de choses fabriquées par l’homme mais qui s’inscrivent dans la nature. Sur le pont de bois, le promeneur passe et son regard embrasse le paysage. La technique ancienne permet à l’homme d’habiter la terre en « poète » (poésis- faire au sens d’oeuvrer).  La seconde technologie, poussée jusqu’au machinisme, est une « provocation » par laquelle la nature est mise en demeure de livrer ses ressources, lesqle;uelles sont à leur tour susceptibles d’être stockées avant d’être transformées. La technique moderne considère la nature comme un « fond » ou un réservoir, dans lequel l’homme peut puiser indéfiniment. L’activité de l’homme ne vise plus désormais à produire une oeuvre qui s’intègre à son environnement mais opère plutôt une coupure radicale entre les produits de l’activité de l’homme et la nature.
 
Ainsi la construction de la centrale électrique revient-elle à éliminer le fleuve en tant qu fleuve pour en faire un mécanisme qui entraîne une machine. « La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines d tourner. Ce mouvement qui fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission ». Le fleuve lui-même devient un objet technique et meurt en tant que chose naturelle.
 
Cette réduction des choses naturelles à l’état d’objet profitable est lourde de conséquences pour l’homme. Notre monde se transforme peu à peu en un système d’objets intégrés dans une chaîne de moyens permettant de tendre vers une certaine fin. Mais l’individu est-il capable de maîtriser le processus, de déterminer une fin ? En aucun cas, répond Heidegger, qui considère que désormais seules des fins particulières peuvent être dorénavant posées par l’homme. La fin générale reste hors de portée de l’homme. D’ailleurs l’homme est lui-même un maillon de la chaîne. Appartenant lui-même à la nature il ne peut faire comme s’il était extérieur au fond qu’il arraisonne.  » L’homme ne fait-il pas partie du fonds, et d’une manière plus originelle que la nature ? La façon dont on parle couramment de matériel humain, de l’effectif des malades d’une clinique, le laisserait penser « .  L’exploitation de l’homme par l’homme n’est pour Heidegger que le prolongement de la mise à profit des ressources naturelles. La technique met en danger tant l’écosystème que ses habitants.
 
La conférence se termine sur une citation du poète allemand Hölderlin.  » Là où est le danger, croît aussi ce qui sauve« . Il y aurait donc un espoir, un chemin possible pour éviter la catastrophe. A nous de le trouver.
 

 

IV. LES MOYENS SANS FIN

 

 

 

Les préoccupations écologiques ne prennent vraiment de l’importance en philosophie qu’après un évènement historique décisif: l’explosion de la bombe d’Hiroshima le 6 août 1945. Ce choc et la course aux armements qui s’ensuit déclenchent une prise de conscience et font surgir un problème radicalement nouveau : L’humanité se détruira-telle ?

Reprenant à son compte la réflexion du philosophe Günther Anders, Hannah Arendt dans une conférence publiée sous le titre « sur la violence » s’interroge sur la signification pour l’humanité, d’un tel évènement. Comment cette invention modifie-telle radicalement l’expérience humaine ?

1. Les moyens sans fins

Avec l’avènement du nucléaire, les hommes ont inventé une nouvelle catégorie d’objets : le moyen sans fin, dont la bombe atomique est exemplaire. « les instruments de la violence ont désormais atteint un tel point de perfection technique qu’il est devenu impossible de concevoir un but politique qui soit susceptible de correspondre à leur puissance destructive ou qui puisse justifier leur utilisation au cours d’un conflit armé ».  Ce qui caractérise le  »moyens sans fin » c’est la disjonction qui s’opère entre le moyen utilisé et la fin poursuivie. 

Nous vivons dans un monde d’objets techniques, d’instruments utiles, fabriqués par l’homme pour assurer sa survie. Si l’on exclut le cas des œuvres d’art, il est difficile de penser l’existence d’objets techniques, d’instruments, fabriqués par l’homme qui ne soit pas utilisables ou consommables, qui ne servent pas à quelque chose. Aussi lorsque nous pensons à l’arme nucléaire, nous sommes tentés de la placer dans la catégorie de ces objets, des moyens. Mais la bombe atomique ne peut pas être un moyen comme un autre.  

 Pourquoi ? Si l’on se réfère au couple conceptuel moyen-fin, qui caractérise toute relation technique ou instrumentale, le propre du moyen est de disparaître en tant que « grandeur » propre lorsque le but est atteint. Or dans le cas de la bombe atomique, une telle définition du moyen est inadéquate car dans son utilisation, elle ne pourrait disparaître en tant que grandeur propre : Le plus petit de ses effets serait plus grand que n’importe quelle fin (politique ou militaire).  Si quelqu’un utilisait la bombe dans l’espoir d’atteindre un but déterminé et fini, l’effet obtenu n’aurait aucun rapport avec ce but. Le moyen ne s’abolirait pas dans ce but. C’est l’inverse qui arriverait. La fin disparaîtrait dans l’effet du prétendu moyen. 

Par conséquent la bombe non seulement n’est pas un moyen comme un autre, mais ce n’est pas un moyen. Car il est impossible de l’utiliser. Car si on l’utilisait ce serait la fin de l’humanité. « La partie d’échecs « apocalyptique » qui s’est engagée entre les superpuissances, c’est-à-dire entre celles qui évoluent au niveau le plus élevé de notre civilisation, respecte la règle selon laquelle si l’un ou l’autre « gagne », c’est la fin des deux  ». 

Par ailleurs il n’est même pas nécessaire de l’utiliser pour qu’elle ait un effet. Sa détention suffit à constituer une menace. Jusqu’à présent, nous avons construit notre raisonnement en faisant l’hypothèse « si l’arme nucléaire… », or l’arme nucléaire a été constamment utilisée dans le contexte de la guerre froide. En fait le seul fait de posséder la bombe, qu’on veuille l’utiliser ou non, suffit à en faire un ultimatum.

Avec l’arme nucléaire nous sommes face à un chantage d’un type nouveau. Autrefois avec les armes conventionnelles, le chantage criminel menaçait seulement une cible préalablement fixée. Avec la bombe atomique le chantage s’exerce sur toute l’humanité. La conséquence est que les maître chanteurs sont eux- mêmes victimes de leur chantage.

 

 

Ainsi, parce que nous sommes capables de fabriquer des armes dont l’effet est disproportionné par rapport à l’objectif poursuivi, la signification de la guerre a changé. La guerre ce n’est plus le conflit. Car  la guerre réside déjà dans la préparation de la guerre, dans la course aux armements. Nous sommes aujourd’hui dans la situation paradoxale et absurde : pour garantir la paix nous devons préparer la guerre.  Ainsi nous sommes dans un état de guerre permanent.

Ces réflexions sont toujours d’actualité. Quarante ans plus tard, non seulement  nous pouvons faire le même constat, mais la situation a empiré. La dissuasion nucléaire existe toujours, mais elle a perdu sa fonction régulatrice. Le risque d’un conflit nucléaire est toujours présent. De nouvelles puissances comme l’Inde et le Pakistan ont accédé depuis à l’arme nucléaire. Il n’existe pas d’organisme international capable d’assurer la régulation politique du nouvel ordre international qui s’est mis en place après l’effondrement du bloc soviétique en 1989. Le développement technologique notamment en ce qui concerne les moyens de communication a accentué l’interdépendance des différentes régions du monde, accentuant l’instabilité du système et l’apparition de nouveaux risques (la prolifération des armes de destruction massive, nucléaires, chimiques, biologiques les rend accessible à de nombreux Etats comme à des organisations terroristes)Par conséquent, dans la mesure où les hommes sont devenus incapables de contrôler leurs actions, la part d’arbitraire et d’incertitude inséparable de la violence, est devenue maximale.

 2. La monstruosité de l’évènement nous rend incapables de penser le sens de cet évènement. Pour Hannah Arendt, la bombe atomique constitue une rupture dans la tradition car il n’y a pas de récit sur lequel nous puissions nous appuyer pour comprendre la situation. Ou alors les récits que nous transmet la tradition ne nous sont d’aucune utilité. Nous voyageons en terre inconnue.« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » écrivait le poète René Char.

De plus, la monstruosité de l’événement semble nous condamner à une incapacité de penser L’homme est désormais devenu incapable de faire la différence entre la réalité du monde et la fiction, et donc de donner un sens à son expérience. L’homme est devenu indifférent au monde commun. L’homme, fasciné par sa puissance, par le progrès de la science et de la technique, est devenu incapable d’envisager les conséquences de ses actes.  »Le danger est non seulement que ces esprits aient suffisamment de sang-froid pour « envisager l’impensable », mais qu’en fait ils se refusent à penser ».

On retrouve ici la réflexion de Martin Heidegger. Ce que cet homme ne perçoit pas, c’est que le progrès de la science a pour principal résultat d’introduire dans la nature de nouveaux processus, de nouveaux automatismes, qu’elle déclenche, mais dont elle ne contrôle pas le cours ni les conséquence lointaines. En ce sens, la technique accroît le pouvoir de la nature. On peut prendre comme exemple la croissance de la productivité dans l’agriculture qui n’a pas réglé la question de la faim dans le monde, mais a entraîné des désordres écologiques par l’apparition de nouvelles maladie et la prolifération ou la mutation de certaines espèces. La science ne sait jamais ce qu’elle fait sauf à court terme. C’est au nom de ce savoir immédiat, ignorant de ses conséquences, qu’elle programme l’humanité sans tenir compte de l’humain.

 

3. Cet événement a transformé le statut métaphysique de l’homme.

Jusqu’à présent la philosophie posait des questions morales ou éthiques telles que : Comment les hommes doivent-ils traiter les hommes, ou comment doit fonctionner la société. A l’exception d’une poignée de nihilistes désespérés, personne ne doutait du présupposé de base qu’il devait y avoir des hommes. Aujourd’hui avec la bombe atomique, ce présupposé de base est remis en question : on ne se demande plus comment l’humanité doit exister mais si elle doit continuer ou non à exister. Ce qui est en jeu c’est l’existence même de l’humanité. Nous sommes passés du statut de « mortels », au statut de « genre mortel ». 

C’est le constat que faisait déjà Günther Anders dans son texte écrit en 1956 « Sur la bombe et sur les causes de notre aveuglement face à la bombe » :  » La formule « tous les hommes sont mortels » a été aujourd’hui remplacée par celle-ci « l’humanité peut-être tuée dans sa totalité ».

Nous sommes devenus des titans, et cette situation est irréversible : car si la bombe n’est pas aujourd’hui entre les mains de fous dangereux,elle le sera peut-être demain. Aussi pour Anders, la gravité de la menace commande que « nous nous ressaisissions pour prendre une décision« . Il faut que le plus grand nombre d’hommes possible s’engage, à la manière des objecteurs de conscience, à ne jamais avoir « un quelconque rapport avec la production, l’utilisation et les méfaits de la bombe« , et à « ne jamais parler de la bombe que comme une malédiction« .

 

A voir absolument : Dr Folamour de Stanley Kubrick

une réflexion très drôle et très sérieuse à la fois sur l’arme atomique.

 

 

 

V. UNE NOUVELLE RESPONSABILITE POUR L’HOMME

 

David Lachapelle, Cathédrale

 

Dans son ouvrage le Principe de responsabilité, écrit en 1979, Hans Jonas, le premier penseur de l’écologie, nous invite à prendre nos responsabilités vis-à-vis du futur. 

Ce livre part d’une critique de l’utopie techniciste développée par le philosophe marxiste Ernst Bloch dans son ouvrage le Principe d’espérance. Pour Ernst Bloch la technique, par son développement prodigieux, doit permettre de changer la condition humaine, de repenser l’histoire.

S’inscrivant dans la tradition de Husserl et Heidegger, Hans Jonas lui répond en montrant d’une part que la technique, par laquelle  l’homme veut imposer sa maîtrise sur la nature est devenue depuis quelques décennies incontrôlable, « sauvage« . En effet la technique ce n’est pas un instrument neutre que l’on pourrait mettre au service de fins choisies indépendamment d’elle. Elle porte , par sa dynamique propre (toujours plus de vitesse, de précision, de puissance,etc…), des finalités qu’elle impose à l’homme. En cela elle est créatrice de possibilités, immédiatement réalisées. Le téléphone cellulaire par exemple, permet d’être joignable et de joindre autrui partout dans le monde. Cette possibilité modifie profondément notre apport à l’espace, au temps et aux autres, pour le meilleur et aussi pour le pire, car elles génèrent l’uniformité. C’est ainsi que la technique invente en permanence un « autre monde » qui transforme l’humanité et met en péril son existence.

Cette critique de l’utopie techniciste  ne signifie pas  pour  Hans Jonas qu’il ne faille rien changer. Au contraire, il considère que la répartition des ressources et l’inégalité des hommes dans l’accès  aux richesses et à la culture est un scandale. Il prône par exemple, la réduction du niveau de vie des pays riches pour permettre aux pays pauvres de développer leur consommation en énergie.

En effet, la nature ne peut supporter un développement indéfini de la technique. Il suffit de prendre le problème des énergies non renouvelables ou celui de la gestion des déchets. Ensuite, le mode vie occidental avec son niveau très élevé de consommation d’énergie par tête n’est pas universalisable. La Terre a des ressources limitée, si tous les humains consommaient en moyenne comme un Européen et jetaient autant que lui, il faudrait une superficie équivalente à deux fois celle de notre planète pour satisfaire les besoins de tous. Actuellement la situation semble sans issue, d’autant plus que le niveau de vie augmente rapidemment sur le continent asiatique. Pour les philosophes Catherine et Raphaël Larrère, « ou bien tous les pays parviendront à accéder au niveau de vie réputé le plus abouti et le plus désirable, celui des Etats-Unis, et l’on ira vers une catastrophe environnemenale, ou bien les pays les plus riches feront tout pour que les autres pays ne parviennent pas à les rejoindre, et seront l’objet de rancoeur de plus en plus vives et la cible de violences de plus en plus cruelles ».

C’est pour cela que nous devons inventer un autre rapport à la nature, pour ne pas avoir à choisir entre la catastrophe environnementale ou la catastrophe géopolitique. Notre écosystème est aujourd’hui gravement  menacé, c’est pour cela que nous devons nous engager à sauvegarder la possibilité de la vie sur Terre, non pas pour nous, mais pour nos enfants. Car désormais nous sommes responsables aussi bien de notre contemporain, que des générations à venir.C’est pour cela que Hans Jonas nous propose un nouvel impératif catégorique ou un nouveau principe de responsabilité:

 « Agis de telle façon que les effets de ton action soient compatibles

avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ».

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cours 14 : éléments de cours – LE TRAVAIL

Dimanche 25 janvier 2009

Sebastiao Salgado, Mine d’or de Serra Pelata, Brésil 1986

 

LE TRAVAIL

 

Cette page se construit à partir de commentaires de texte pour préparer les élèves à l’épreuve du baccalauréat. 

Pour travailler le cours méthodiquement, il est inutile de tout apprendre.

Il faut repérer les différentes définitions du travail proposées, comprendre en quoi elles peuvent se compléter ou s’opposer ;

 essayer d’en déduire les conséquences pour l’homme.

Il faut aussi relever les définitions des autres notions (notamment la définition de la liberté) mises en oeuvre.

Travailler sur des textes permet aussi de progresser et d’affiner nos argumentaires. Ce qui est très utile pour la dissertation.

 

 

1. TRAVAIL ET SERVITUDE

Lorsqu’on se demande se demande ce qu’est le travail, spontanément la représentation qui nous vient à l’esprit est celle d’un assujettissement  pénible.

Etymologie : le mot travail vient du latin populaire tripalium, qui désigne d’abord un appareil formé de trois pieux déstiné à  maintenir les chevaux pour les ferrer, puis un instrument de torture. De même le mot labor , qui donne en français les mots « labeur » et « labour », évoque aussi bien le travail que la peine.

Pour  les Grecs anciens le travail exprime la misère de l’homme, son assujettissement à la nécessité vitale, c’est pour cela qu’il est réservé aux esclaves. Le travail est indigne de l’homme « libre », c’est-à-dire de « l’animal politique » décrit par Aristote (voir l’explication de La Politique Livre I, chap. 1et 2).

On retrouve cette idée dans la tradition judéo-chrétienne. dans la Bible, le travail est un châtiment. Dieu punit le premier péché d’Adam en le chassant du jardin d’Eden et en l’obligeant à cultiver désormais une terre maudite qu’envahissent les épines et les chardons.

«  IL dit à Adam :  » parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retourne au sol car c’est de lui que tu as été pris. Oui, tu es poussière et à la poussière tu retourneras. » (Genèse, 3)

 

François Millet, L’Angélus, 1858

 

Ainsi le travail est l’expression d’une nécessité vitale. Il exprime le dénuement originel de l’homme qui ne parvient à survivre dans la nature qu’au prix d’un effort douloureux. Rien de ce dont il a besoin ne lui est donné. Pour manger, se chauffer, se vêtir, l’homme doit se dépenser sans compter, transformer sans relâche son milieu pour satisfaire ses besoins les plus élémentaires.

 

2. TRAVAIL ET LIBERATION

 

Mais si le travail exprime l’assujettissement de l’homme à  la nécessité naturelle, il est aussi l’instrument de sa libération et de son émancipation.

 

 » L’homme est le seul animal qui soit voué au travail. [...] La question de savoir si le ciel ne se serait pas montré beaucoup plus bienveillant à notre égard, en nous offrant toutes choses déjà préparées, de telle sorte que nous n’aurions plus besoin de travailler, cette question doit certainement être résolue négativement, car il faut à l’homme des occupations , même de celles qui supposent une certaine contrainte. Il est tout aussi faux de s’imaginer que, si Adam et Eve étaient restés dans le Paradis, ils n’eussent et fait autre chose que de demeurer assis ensemble, chanter des chants pastoraux et contempler la beauté de la nature. L’oisiveté eût fait leur tourment tout aussi bien que celui des autres hommes.

Il faut que l’homme soit occupé de telle sorte que tout rempli du but qu’il a devant les yeux, il ne se sente pas lui-même, et le meilleur repos pour lui est celui qui suit le travail »

E. Kant, Traité de Pédagogie

Explication du texte

Le thème : le travail

Question posée par le texte : Quelle valeur ou quelle signification accorder au travail ?

Thèse du texte : L’homme doit travailler pour donner un sens proprement humain à sa vie.

Thèse adverse : Le travail est la marque de la déchéance de l’homme.

 

Eléments de compréhension du texte

Phrase 1 – « L’homme est le seul animal qui soit voué au travail. » Dans cette première phrase, Kant pose la thèse du texte : le travail est une nécessité pour l’homme. Cette nécessité peut s’interpréter en deux sens :

-1. L’homme doit travailler c’est-à-dire transformer les choses de la nature pour vivre, il n’a pas le choix. C’est une contrainte qui s’impose à sa volonté. 

- 2. L’homme est un être inachevé, perfectible. Il ne peut se construire dans son humanité que par et dans le travail, c’est-à-dire dans cette activité de transformation de la nature (il est important d’avoir à l’esprit la définition générale du mot travail comme relation de l’homme à la nature)

Phrases 2, 3, 4 - A partir de cette définition Kant remet en question la thèse biblique selon laquelle le travail serait un châtiment infligé à l’homme. La situation de l’homme au paradis n’est pas à proprement parler « heureuse ». La condition de l’homme n’est guère différente de  celle de la brebis dans son pré.

Phrase 5 – « Il faut que l’homme soit occupé de telle sorte que tout rempli du but qu’il a devant les yeux, il ne se sente pas lui-même, et le meilleur repos pour lui est celui qui suit le travail« .

 » Il faut que « : Cette expression indique la règle ( morale) que l’homme doit se donner dans la conduite de sa vie, s’il veut pouvoir se réaliser. Il doit  » s’occuper » c’est-à-dire travailler  à un  » but  » bien précis. Ce but, pour Kant , est au-delà de tous les buts, ou tous les objectifs particuliers que l’on peut se donner quotidiennement ( manger, se vêtir, se chauffer, gagner de l’argent pour…). Il s’agit d’abord pour l’homme d’édifier la liberté, et c’est cette quête qui donne un sens proprement humain à son existence. Le travail est pour l’homme un dépassement de soi. » Il faut (…) qu’il ne se sente pas lui-même « . C’est grâce au travail qu’il peut s’émanciper, changer de condition, passer de la condition « animale » à la condition humaine. Ce n’est qu’un fois qu’il aura conquis cette liberté qu’il pourra goûter aux joies du repos et à la satisfaction d’être pleinement lui-même (ce que l’on appelle le bonheur) car alors il pourra contempler son oeuvre, ce qui ne lui était pas permis au Paradis.

 

  

Hegel ( XIX ° siècle) va développer ce thème du travail comme instrument de libération dans un texte devenu très

 célèbre sous le nom de  « la dialectique du maître et de

 l’esclave ».

Le propre de toute vie humaine qui se réalise comme telle, est de s’affirmer comme une liberté, c’est-dire comme une volonté, une capacité de vouloir et surtout de se vouloir ( c’est ce que l’on appelle l’autonomie).

Dans ce texte, Hegel conçoit deux hommes qui luttent l’un contre l’autre, chacun cherchant à s’affirmer  par ce moyen, comme une liberté. Selon Hegel celui qui remporte le combat, c’est celui qui va prendre le risque de mourir. Celui qui place la mort au-dessus de sa vie devient le maître, par contre celui qui renonce au combat et qui préfère se soumettre plutôt que de perdre la vie, devient l’esclave.

Dès lors le maître contraint l’esclave au travail, pendant que lui-même profite des agréments de la vie. Le maître ne travaille pas la terre, ne prépare pas la nourriture, ne tisse pas les vêtements dont il a besoin. Il perd ainsi toute relation à la nature, et mis à part la guerre, il ne sait plus rien faire. Par contre, l’esclave lui, sans cesse occupé par son travail, apprend à vaincre la nature. Ainsi grâce à son travail, l’esclave s’humanise en acquierant une nouvelle liberté. Le rapport de domination initial maître/esclave se renverse (c’est en ce sens que la relation entre le maître et l’esclave est dialectique), car le maître du fait de son oisiveté, est devenu incapable de satisfaire ses propres désirs et  est désormais dépendant de l’esclave.

 

 » Chez Hegel, le Travail « apparaît » pour la première fois dans la nature sous forme du travail servile imposé par le premier Maître au premier Esclave (qui s’est d’ailleurs, soumis à lui volontairement, puisqu’il aurait pu échapper à la servitude et au travail en acceptant la mort dans le combat, ou en se suicidant après sa défaite). Le Maître fait travailler l’Esclave pour satisfaire par son travail ses propres désirs, qui sont en tant que tels des désirs »naturels » ou animaux (le Maître, en les satisfaisant ne diffère de l’animal que par le fait qu’il les satisfait sans faire d’efforts, l’effort nécessaire ayant été fourni par l’Esclave ; c’est ainsi qu’à la différence de l’animal le Maître peut vivre en « jouisseur »); Mais pour satisfaire les désirs du Maître, l’Esclave a dû refouler ses propres instincts (préparer une nourriture qu’il ne mangera pas tout en désirant la manger…etc), il a dû faire violence à sa « nature », se nier ou se « supprimer » en tant que donné, c’est-à-dire en tant qu’animal. Par conséquent, étant un acte auto-négateur, le Travail est un acte auto-créateur : il réalise et manifeste la Liberté, c’est-à-dire l’autonomie vis-à-vis du donné en général et du donné qu’on est soi-même; il crée et manifeste l’humanité du travailleur. Dans et par le travail, l’Homme se nie en tant qu’animal, tout comme dans et par la Lutte. C’est pourquoi l’Esclave travailleur peut transformer essentiellement le Monde naturel où il vit, en y créant un Monde spécifiquement humain de la technique »

A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel

Leçons sur la phénoménologie de l’esprit »Appendice I, 1979

  

 Eléments de compréhension du texte (ceci n’est pas une

 explication méthodique de texte)

Ce texte est extrait d’un cours d’Alexandre Kojève (1947) consacré à la Phénoménologie de l’esprit de Hegel. Le texte suit pas à pas la pensée de Hegel.

Phrase 1 : « le Travail « apparaît » pour la première fois dans la nature sous forme du travail servile « 

Attention au contresens !  Il ne s’agit pas ici de décrire une situation originelle qui correspondrait aux conditions de vie des premiers hommes. Le texte  veut tout simplement dire que la première signification du « travail », celle qui se révèle d’abord aux hommes c’est le « travail servile« , c’est-à-dire le travail de l’esclave qui se traduit par un assujettissement de l’homme à la contrainte naturelle. Le travail est l’expression d’une nécessité vitale. Il exprime le dénuement de l’homme qui ne peut que « travailler » (c’est-à-dire transformer la nature pour produire des biens utiles à sa survie) pour vivre. Mais ce premier sens du mot « travail » n’est qu’un aspect du travail, ce n’est pas le seul.

Hegel montre que la réalisation de ce premier aspect du travail va révéler d’autres aspects du travail.

« imposé par le premier Maître au premier Esclave (qui s’est d’ailleurs, soumis à lui volontairement, puisqu’il aurait pu échapper à la servitude et au travail en acceptant la mort dans le combat, ou en se suicidant après sa défaite).« 

Hegel  fonde son raisonnement sur la double thèse selon laquelle :

-1)  L’homme est un être inachevé qui doit, par son action dans le monde, réaliser son humanité.

-2) L’homme est un sujet, c’est-à-dire une conscience de soi qui s’affirme dans le monde comme une volonté, synonyme ici de liberté.

L’homme peut se réaliser dans le monde de deux façons. La première est le conflit, la lutte à mort avec l’autre. La deuxième est le travail.

-a) La lutte à mort

Dans la lutte celui qui s’affirmera comme un sujet, ou comme une volonté libre, c’est celui qui mettra au-dessus de sa survie une valeur qu’il considère comme supérieure : sa liberté. Celui-là sera prêt à se battre jusqu’à la mort pour obtenir de l’autre d’être reconnu comme une volonté libre. Celui-là sera le Maître. L’Esclave sera celui qui renoncera à sa liberté pour survivre. Celui-là acceptera de s’assujettir au vouloir du Maître. Il metta sa vie dans les mains du Maître et perdra sa liberté.

-b) Le travail

Phrase 2- Le travail servile contraint l’esclave à transformer pour saisfaire d’autres besoins que les siens. La travail est de ce fait  » un acte auto-négateur« . C’est-à-dire que le travail nie l’homme en tant qu’il est un être naturel (comme n’importe quel autre être vivant) déterminé par la nature pour satisfaire ses besoins naturels (phrase 3).

Mais il apprend par là même à dominer le monde naturel et à s’en rendre maître. Cet apprentissage lui permet de développer ses facultés (la raison) , il va construire des théories scientifiques expliquant les lois de la nature, à partir de ce savoir il pourra construire des objets techniques, des outils,  qui accroîtront sa puissance sur la nature. c’est ainsi qu’il conquiert par lui-même une nouvelle liberté et devient véritablement un homme. (deuxième partie de la phrase 3 jusqu’à la fin de texte). Par contre le Maître qui se contente de « jouir « passivement des choses, fini lui, par devenir dépendant de son esclave. C’est ce renversement que l’on appelle « dialectique« .

 

Sebastiao Salgado

 

 » Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés naturelles qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartienne exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’oeuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut résulter que d’une attention constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui, comme le libre jeu de ses forces intellectuelles et corporelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant. »

Karl MARX, Le Capital (1867)

 

Eléments de compréhension du texte

 

Première partie du texte : « Le travail… son mode purement instinctif »- Le travail est d’abord la relation de l’être vivant à la nature.

Marx donne une définition générale du travail : le travail est la relation primordiale de tout être vivant à la nature, par laquelle l’être vivant se confronte ses propres forces à la nature, la transforme. Le travail c’est « l’acte » par lequel il adapte son milieu à ses besoins.

Ce faisant, il se transforme lui-même et réalise des facultés qui n’existaient qu’à l’état virtuel.

Mais cette première définition ne rend pas compte de ce que le travail a de spécifiquement humain. En effet, elle peut s’appliquer aux animaux sont déterminés dans leurs comportements par leurs instincts.

Deuxième partie du texte :  » Notre point de départ…il est moins attrayant »- Le produit du travail humain est toujours la matérialisation volontaire d’une idée.

Le travail proprement humain réalise un but qui existe préalablement dans l’imagination du travailleur. L’oeuvre, est toujours la matérialisation volontaire d’une idée. C’est pour cela que lorsque le but du travail et son mode d’exécution sont imposés de l’extérieur au travailleur- comme c’est le cas dans le travail salarié que nous connaissons aujourd’hui – le travailleur devient « étranger » à son travail.

 

Quelle signification donner au travail ?

Ce qui distigue le travail proprement humain c’est qu’il est une transformation intelligente de la nature. Ainsi le travail de l’homme possède le pouvoir d’humaniser la nature. Il façonne une « nouvelle nature ». Aujourd’hui rares sont les lieux, les paysages qui n’ont pas été modifiés par l’activité de l’homme.

Le travail révèle la condition métaphysique de l’homme : celui-ci n’est ni un pur esprit – qui se livrerait sans obstacle à la contemplation – ni un animal soumis à la nature et préoccupé seulement par la satisfaction immédiate de ses besoins. Le travail est le propre d’une volonté consciente d’elle-même, qui s’incarne avec effort dans la nature pour la spiritualiser, et qui par cet effort, se libère de la nécessité naturelle pour s’affirmer comme une liberté. 

 

 

3. Aujourd’hui Le travail déshumanise

l’homme.

 

         

                                   S.Salgado

 

 » (1) Le travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. (2) Pourquoi le vend-il ? Pour vivre.

(3) Mais le travail est aussi l’activité vitale propre au travailleur, l’expression personnelle de sa vie. (4)Et cette activité vitale, il la vend à un tiers pour s’assurer les moyens nécessaires à son existence. (5) Si bien que son activité n’est rien sinon l’unique moyen de subsistance. (6) Il travaille pour vivre. (7) Il ne compte point le travail en tant que tel comme faisant partie de sa vie ; c’est bien plutôt le sacrifice de cette vie. (8) C’est une marchandise qu’il adjuge à un tiers. (9)C’est pourquoi le produit de son activité n’est pas le but de son activité. (10) Ce qu’il produit pour lui-même ce n’est pas la soie qu’il tisse, l’or qu’il extrait de la mine, le palais qu’il élève. (11) Ce qu’il produit pour lui-même c’est le salaire ; et la soie, l’or, le palais se réduisent pour lui à une certaine quantité de moyens de subsistance, tels qu’une veste de coton, de la menue monnaie et le sous-sol où il habite. (12) Voilà pourquoi un ouvrier qui, tout au long de ses douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou à la pelle ou au marteau à tailler la pierre, l’ouvrier les considère-t-il comme une expression de son existence, y voit-il l’essentiel de sa vie ? Non bien au contraire. (13) La vie commence quand cette activité prend fin, à table, au bistrot, au lit. (14) Les douze heures de travail n’ont pas de sens pour lui en ce qu’il les passe à tisser, à filer, à tourner, mais en ce qu’il gagne de quoi aller à table, au bistrot, au lit. (15)Si le ver à soie filait pour joindre les deux bouts en demeurant chenille, il serait le salarié parfait.

Karl MARX, Travail salarié et capital (1849)

 

Explication du texte

Plan de l’explication :

I. La thèse – Dans le processus de production capitaliste, le travail est une marchandise

La thèse de Marx est posée dès les deux premières phrases : « Le travail est donc marchandise que son possesseur, le salarié vend au capital. Pourquoi le vend-t-il ? Pour vivre. »  Le reste du texte est le développement de cette thèse.

Dans la première phrase Marx donne une nouvelle définition du travail. Dans le système capitaliste, le travail  n’est rien d’autre qu’une « marchandise » que le salarié échange contre une somme d’argent qui constitue son salaire, afin de subvenir à ses besoins.

[Définition]  Qu’est une « marchandise » ? - Une marchandise est un objet extérieur à l’homme, produit dans le seul but d’être échangé. C’est un moyen qui lui permet d’atteindre une fin. cela signifie que dans le travailleur produit des objets, des « marchandise » dont la finalité première n’est pas d’être consommées ou utiliser afin de satisfaire les besoins du travailleur. Dans ce processus le travail de l’homme n’a plus de spécificité, il est « comme » n’importe quelle autre marchandise. Ainsi dans le processus de production capitaliste, le travail devient en apparence un moyen (sous entendu parmi d’autres) qui permet à l’homme de « subsister » (phrase 3). L’homme ne produit pas pour satisfaire ses besoins, comme le fait l’homme des sociétés dites primitives. L’homme produit pour échanger. La finalité de la production c’est l’obtention d’un salaire qui permettra la « subsistance » ou sa survie  du travailleur.

II. La valeur du travail réside dans la fin qu’il poursuit : construire l’homme comme une liberté agissant dans le monde.

Mais ce n’est pas la signification véritable du  travail. Marx lui oppose une autre définition (« mais »). Phrase 3 – « Mais le travail est aussi l’activité vitale propre au travailleur, l’expression personnelle de sa vie ». Le travail c’est d’abord l’activité propre à l’homme  par laquelle il exprime sa condition  dans le monde. Ce que vise l’homme dans son travail, ce n’est pas sa simple subsistance, car il ne se distinguerait pas de l’animal, ce qu’il vise, c’est son « humanité » elle-même.

[on développe cette thèse en s'appuyant sur nos connaissances] – L’homme est un être  inachevé. Lorsqu’il vient au monde il est même le plus démuni de tous les êtres vivants ; contrairement à l’animal, il ne possède pas d’instinct qui lui permette de s’adapter à son milieu. Mais, ce qui pourrait être la faiblesse de l’homme, c’est aussi sa  force. En effet, pour survivre l’homme doit se confronter à une nature hostile qui lui résiste . Il doit « travailler » pour vivre. Ici cela signifie qu’il doit transformer les choses de la nature pour produire des biens nécessaires à sa vie. [remarque : on donne ici une autre définition du « travailler pour vivre » posé au début du texte par Marx]. Ce faisant il développe ses capacités, plus particulièrement sa raison qui est selon l’étymologie latine du mot – ratio,  la faculté de construire des relations et donc « de juger, de discerner le vrai du faux » (cf. texte de  Descartes, I° partie du Discours de la Méthode). Il découvre les lois de la nature, développe ses connaissances sur le monde. Il fabrique des outils qui vont compenser sa faiblesse naturelle et lui assurer une maîtrise sur cette nature à laquelle il s’oppose. Ainsi dans ce rapport conflictuel avec la nature, médiatisé par le travail, l’homme  construit et découvre son humanité. Il se connaît comme un sujet conscient de lui-même, agissant librement dans le monde, se donnant à lui-même ses propres fins. C’est pour cela que l’on définit l’homme comme étant le seul être libre, c’est-à-dire qui n’est déterminé dans ce qu’il est, que par son propre vouloir. 

Le sens ou la valeur véritable du  travail, c’est que le travail  exprime  la condition métaphysique de l’homme. L’homme est par définition une  liberté agissant dans le monde.

Phrases 4, 5, 6 - Or dans le système de production capitaliste, le travail perd cette significationfondamentale pour l’homme. Le salarié est désormais contraint de vendre cette « activité vitale (…) à un tiers pour s’assurer les moyens nécessaires à son existence . Si bien que cette activité vitale n’est rien sinon l’unique moyen de subsistance. Il travaille pour vivre ».

III. Le travail nie l’essence de l’homme (la liberté). Il produit son aliénation.
 
Marx montre comment le processus de production capitaliste  dévalorise le travail. Le travail était l’activité par laquelle l’homme exprimait son propre vouloir, sa liberté dans le monde, et découvrait son humanité dans le produit de son travail, dont il pouvait en tirer une fierté. Aujourd’hui le travail ne réalise plus l’homme (il ne fait plus « partie de sa vie  » phrase 7) mais vise une fin étrangère à l’homme, sa « subsistance », qui est la négation de toute vie proprement humaine. « C’est bien plutôt le sacrifice de cette vie ». Le travail perd sa signification originelle. Il n’est plus l’activité essentielle de l’homme. Il devient un moyen, une chose ou une activité parmi d’autres, que l’on peut échanger contre une somme d’argent qui en fixe la « valeur » . (Phrase 8)  » C’est une marchandise qu’il adjuge à un tiers« .  

Phrases 9,10,11,12. L’aliénation  du travailleur se manifeste sous une autre forme. Dans le processus de production capitaliste, le travailleur salarié est désormais séparé du produit de son travail qui ne lui appartient pas, qui est la propriété de son employeur, lequel peut en faire ce qu’il veut. Ainsi le but de son activité,  ce que le travailleur produit pour lui-même, ce n’est pas la soie, l’or ou le palais, dont il pourrait être fier et reconnaître la marque de l’humanité. Ce qu’il produit pour lui-même, c’est le salaire. [définition du salaire]Or le salaire n’est pas la part du travailleur dans la marchandise qu’il a produite. Il n’est que ce qu’il en coûte pour que le travailleur puisse reconstituer sa force de travail  pour retourner à son poste le lendemain.    

 

 

Ainsi non seulement le processus de production transforme le travail en chose extérieure à l’homme mais il réduit le travailleur à n’être lui-même plus qu’une chose, « une force de travail » dans les mains du capitaliste. Par conséquent le travailleur ne peut être lui-même que lorsque la journée de travail est terminée (phrase 13). Mais les journées de travail sont longues, et comme le ver à soie qui resterait chenille, qui travaillerait sans parvenir à devenir un papillon (phrases 14, 15), le salarié s’épuise dans une activité qui le dépossède de son unique existence.   

[A la suite de l'explication proprement dite du texte, l'élève peut discuter et développer la thèse du texte afin de mettre en valeur ses connaissances et sa propre réflexion sur la question du travail.Pour développer la thèse du  texte, on peut retrouver en filigranne du raisonnement, la dialectique du maître et de l'esclave, et montrer comment l'aliénation du travailleur est aussi la condition de sa libération ou de son émancipation; on peut aussi superposer l'analyse de Pierre Clastres selon laquelle l'aliénation économique découle d'un rapport de domination : le salarié est contraint par la force à cette situation].

 

 

 

 

 

 

 

4. Travail et progrès technique

 

Si le travail se définit comme la trnasformation de la nature par l’intelligence humaine, les conditions de cette transformation ont prodigieusement changé au cours de l’histoire. Ainsi la substitution progressive de la machine à l’outil a augmenté la puissance de l’homme sur la nature mais a aussi créé les conditions d’un nouvel aservissement.

L’artisan était à côté de ses outils et pouvait contemplé le produit de son travail. L’homme de l’ère industrielle est aujourd’hui dominé par le système complexe de ses machines. Dans l’industrie, l’ouvrier n’est plus qu’un maillon d’une chaîne de production qu’il ne maîtrise pas. Les biens qu’il produit lui échappe complètement. Alors que l’artisan pouvait s’affirmer dans son travail, l’ouvrier lui s’abrutit dans des tâches mécaniques, répétitives qui sont la négation même de la vie. La mécanisation et l’automatisation des processus de production au lieu de libérer l’homme du fardeau du travail, le déshumanisent.

Le progrès incessant de la mécanisation  pose un autre problème tout aussi douloureux, celui du chômage. C’est ainsi que pour Hannah Arendt, l’automatisation rend progressivement le travail superflu, alors même que le travail est partout glorifié et qu’il constitue de nos jours la clé de toute reconnaissance sociale.

Aujourd’hui le châtiment n’est plus dans le travail, mais dans sa privation. privé de d’emploi, l’individu est stigmatisé comme inutile à la communauté et à lui-même.

 

« Plus proche, également décisif peut-être voici un autre évènement non moins menaçant. C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, l’asservissement à la nécessité. Là encore, c’est un aspect fondamental de la condition humaine qui est en jeu, mais la révolte, le désir d’être délivré des peines du labeur ne sont pas modernes, ils sont aussi vieux que l’histoire. Le fait même d’être affranchi du travail n’est pas nouveau non plus ; il comptait jadis parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité. A cet égard il semblerait que l’on s’est simplement servi du progrès scientifique et technique pour accomplir ce dont toutes les époques avaient rêvé sans pouvoir y parvenir.

Cela n’est vrai toutefois qu’en apparence. L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société toute entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien de ces activités les plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. [...] Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des oeuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire ».

Hannah ARENDT, La condition de l’homme moderne (1958), prologue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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