Mon année de philosophie

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On peut tromper une fois mille personnes mais on ne peut pas …

 

 

 

 

 

 

  

BENJAMIN CONSTANT EMMANUEL KANT

« Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible […]. Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. »  

  

Des réactions politiques, 1797 

« L’expression « avoir droit à la vérité » est dépourvue de sens. Il faut dire plutôt qu’un homme a droit à sa propre véracité, c’est-à-dire à la vérité subjective dans sa personne […]. La véracité dans les déclarations qu’on ne peut éluder est le devoir formel de l’homme envers chacun, si grave que soit le préjudice qui puisse en résulter pour lui […] ; je commets une injustice certaine à l’endroit de la partie la plus essentielle du devoir en général par une telle falsification, qui, de ce fait, peut également être appelée mensonge […], c’est-à-dire que je fais, autant qu’il dépend de moi, que des déclarations de façon générale ne trouvent aucune créance et que, par suite aussi, tous les droits qui sont fondés sur des contrats deviennent caducs et perdent vigueur, ce qui est une injustice commise à l’égard de l’humanité en général. Ainsi, il suit de définir le mensonge une déclaration intentionnellement fausse, et point n’est besoin d’ajouter cette clause qu’il faut qu’elle nuise à autrui, que les juristes exigent pour leur définition. Car il nuit toujours à autrui : même si ce n’est pas à un autre homme, c’est à l’humanité en général, puisqu’il disqualifie la source du droit. 

Mais ce mensonge par bonté d’âme peut même par accident tomber sous le coup des lois civiles […]. C’est ainsi que, si tu as, par un mensonge, empêché d’agir quelqu’un qui s’apprêtait à commettre un meurtre, tu es juridiquement responsable de toutes les conséquences qui pourraient en découler. Mais si tu t’en es tenu à la stricte vérité, la justice publique ne peut s’en prendre à toi, quelles que puissent être les conséquences imprévues qui s’ensuivent. Il est cependant possible que, après que tu as loyalement répondu par l’affirmative au meurtrier qui te demandait si celui à qui il en voulait était dans ta maison, ce dernier en soit sorti sans qu’on le remarque et ait ainsi échappé au meunier, et qu’ainsi le forfait n’ait pas eu lieu; mais si tu as menti et dit qu’il n’était pas à la maison, et que de fait il soit réellement sorti (encore que tu ne le saches pas), supposé que le meurtrier le rencontre lors de sa sortie et perpètre son acte, c’est à bon droit qu’on peut t’accuser d’être à l’origine de sa mort. Car si tu avais dit la vérité exactement comme tu la savais, peut-être le meunier, cherchant son ennemi dans la maison, aurait-il été arrêté par les voisins accourus et le crime aurait-il été empêché. Celui qui ment, si généreuse puisse être son intention en mentant, doit répondre des conséquences de son mensonge, même devant les tribunaux civils, si imprévues qu’elles puissent être […]. C’est donc un commandement de la raison qui est sacré, absolument impératif, qui ne peut être limité par aucune convenance : en toute déclaration, il faut être véridique. » 

  

D’un prétendu droit de mentir par humanité, 1797 

  

Explication de texte 

  

L’interdit du faux témoignage contre son prochain est le 9ème des 10 commandements. Que l’on conçoive la morale comme une production sociale ou comme une prescription de notre raison, le devoir de véracité s’impose comme une valeur sociale assurant la confiance nécessaire à la vie en commun et on ne pourrait universaliser le mensonge contre quelqu’un, chacun ne voulant pas qu’on lui nuise en mentant. Mais on peut aussi penser que la vie en société exige quelques hypocrisies et que la raison pourrait tolérer un mensonge, non pour soi, mais pour l’autre. Mentir pour protéger, pour sauver. Peut-on donc aller jusqu’à affirmer que tout mensonge est condamnable et que le devoir de véracité doit être absolu et inconditionnel? Dans cet extrait de D’un prétendu droit de mentir par humanité, objet de notre explication, Kant s’efforce de montrer que même par bonté d’âme, le mensonge est exclu, il faut toujours dire la vérité, même à un meurtrier, car ce devoir est « sacré » et à la « source du droit ». Pour en convaincre, Kant revient, ligne 1 à 2 sur le sens d’un droit à la vérité, puis soutient que tout mensonge est une injustice aux lignes 2 à 11. Il illustre pour finir par un exemple extrême, sa thèse, en y ajoutant 2 motifs supplémentaire de dire là aussi la vérité. Nous pourrons nous demander si le rigorisme moral de Kant n’a pas ses limites, si le raisonnable n’est pas parfois de reconnaître les limites du purement rationnel. 

  

Lignes 1 à 2, Kant revient sur l’idée d’un droit à la vérité, qui fait sans doute pendant à un devoir de dire la vérité. Ce texte est en effet une réponse à un texte de Benjamin Constant qui soutient lui que le devoir de dire la vérité peut être pensé à la manière d’une obligation légale. La loi définit les droits et devoirs de chacun pour préserver les libertés de chacun. Aussi un droit chez l’un implique un devoir chez l’autre. Et on perd ses droits en ne remplissant pas en retour ses devoirs. C’est ainsi que B. Constant en arrive à dire que le devoir de véracité chez l’un dépend d’un droit à la vérité chez l’autre. Et que ce dernier perd son droit s’il veut utiliser cette vérité contre les droits d’un autre. En somme, n’a droit à la vérité que celui qui la mérite et en fera bon usage. Dès lors pour B. Constant, il conviendrait de mentir au meurtrier puisqu’il veut se servir de la vérité pour tuer. Mais avant de débattre de cela, Kant se contente de revenir sur l’idée de « droit à la vérité » pour souligner qu’un tel droit est en soi absurde, car on ne peut avoir droit à ce que l’autre ne peut offrir. En effet, on ne peut être certain de détenir la vérité, simple homme que nous sommes, condamnés à ne pouvoir pas accéder aux choses en soi, à être prisonnier de notre point de vue, de notre représentation des choses. Donc si l’autre peut avoir droit à quelque chose, c’est à ma vérité, à ce que je pense être vrai, mais pas à la vérité. D’ailleurs dire ce que l’on pense être vrai , alors que c’est faux, ce n’est pas un mensonge mais une erreur involontaire et de bonne foi. Ce droit à la vérité en plus d’être mal nommé pose aussi le problème de l’évaluation de ce droit. Comment savoir qui y a droit ? La nuisance qui le retire, dont parle B. Constant peut être ignorée, grossie, illusoire; ce raisonnement permettrait aussi de dire que la vérité est un privilège réservée à ce qui sont aptes à la recevoir, à la comprendre, à en faire bon usage, et tout cela resterait à la discrétion de celui qui détient la vérité et qui se comporterait comme un propriétaire tout puissant décidant de son bien. Mais le vrai est une valeur universelle, la vérité n’appartient à personne, tout comme la connaissance, qui doit être accessible à tous. Enfin, on pourrait objecter qu’un devoir moral ne se fonde pas sur un droit chez l’autre, mais le crée. C’est parce que je me fais un devoir de… que l’autre a en retour droit à …Le devoir moral , s’il correspond à un droit, c’est à un droit inconditionnel. Si on fonde la morale, sur le respect et le droit au respect, tout homme quel qu’il soit a une dignité qui mérite d’être respectée. Un droit à la vérité est donc bien mal nommé, dangereux et même ruineux pour la morale. 

Ce point étant vu, Kant va exposer l’argument principal qui l’amène à soutenir que le devoir de véracité est un devoir formel. 

  

Lignes 2 à 11, pour en convaincre, Kant va s’efforcer de montrer qu’en mentant pour éviter une injustice et le mal, on en commet une plus grave encore et on est l’auteur du pire des maux. Il reconnaît à la ligne 3 que dire la vérité peut causer du préjudice à une personne et même un « grave » préjudice. Mais mentir pour l’un , ce serait porter préjudice à tous. Et même dans une morale utilitariste qui peut accepter le sacrifice de quelques uns pour le bien du plus grand nombre, on ne saurait sacrifier l’intérêt de tous pour un seul. C’est cette hypothèse qui permet à Kant de s’opposer à la définition légale du mensonge proposé par les « juristes » (ligne 10) qui précisent qu’un mensonge n’est un crime que s’il nuit à autrui. Ce qui sous-entend qu’un mensonge sans nuisance n’est pas à proprement parler un mensonge. Pour Kant, cette précision, cette condition est inutile, car tout mensonge nuit directement ou indirectement. En quoi consiste cette nuisance? Kant affirme que tout mensonge « disqualifie la source du droit ». Le droit, ce sont les lois. Les lois présupposent pour être établie l’honnêteté de ceux qui les établissent et un contrat implicite entre ceux qui vont y obéir. Ce qui faut l’autorité d’une loi, c’est son souci sincère du juste et le consentement sincère aussi de ceux qui les reconnaissent et s’engagent à y obéir. Or mentir, c’est dire qu’un consentement peut être feint et qu’une intention peut être malhonnête, de façade. Ainsi en mentant, c’est la sincérité de tous que je remets en question. Toute parole devient suspecte, toute bonne intention douteuse, toute intention pure le masque de l’intérêt. C’est donc la pire des injustices qui ruine le fondement de la justice et de la morale. Il est vrai que l’établissement des lois exige un accord sincère, la vie en société présuppose en effet une confiance réciproque et le respect de chacun, mais on pourrait aussi opposer à Kant que la vie en société s’accommode aussi de petits mensonges sans conséquences, qui permettent d’arrondir les angles, de coexister. Si nous disions vraiment ce que nous pensons des autres, cela pourrait entraîner bien des conflits, des souffrances inutiles. Au fond au quoi bon tout dire, d’autant que ma vérité n’est que relative, que je ne suis pas à l’abri de certains sentiments et aveuglements.  

Aussi on peut se demander si ce rigorisme n’est pas un peu excessif, même si le mensonge découvert, la confiance est altérée, même si bien qu’on tolère le mensonge, on ne saurait le promouvoir. Cependant, il y a sans doute un mensonge qu’on pourrait excuser et même exiger, c’est celui qui sauve, celui qui se fait au nom d’un bien certain. C’est le cas envisagé pour finir par Kant, pour appuyer que le devoir de dire la vérité est vraiment absolu, inconditionnel. 

  

Lignes 12 à la fin du texte, pour appuyer donc sa thèse, prend l’exemple d’une situation de conflits de devoirs. Il y a conflit de devoirs, quand deux devoirs de valeurs égales s’imposent; dans ce cas, on est contraint pour remplir l’un de sacrifier l’autre, non sans culpabilité. C’est apparemment le cas ici: un meurtrier me demande si sa victime est chez moi. Je suis alors confronter au devoir de dire la vérité et au devoir de porter secours, de « bonté d’âme ». On peut penser qu’entre un mensonge et une vie, nous choisirions sans aucun doute la vie et la prudence du mensonge. Dire que la victime est là, c’est en effet en quelque sorte la livrer au criminel. Mais Kant ne voit pas les choses ainsi. Pour lui, il faut si on prend la parole, si on ne peut éluder la déclaration, comme il le précisait à la ligne 3, dire la vérité. Et pour renforcer sa position, pourtant explicitée au paragraphe précédent, il va ajouter 2 arguments supplémentaires de toute autre nature. Le premier est inattendu : mentir, c’est prendre le risque d’être poursuivi par la justice. En effet, si la victime est tuée, comme j’ai menti, on pourrait faire de ce mensonge une des causes de sa mort, et dans ce cas, ce serait bien un mensonge du point de vue des juristes. Alors que si je suis irréprochable moralement, je serais aussi irréprochable juridiquement. Simple témoin crédible à la barre. Même si on peut douter qu’un tribunal accuse pour ce mensonge de complicité alors que l’intention sincère était de sauver et pourrait être démontrée, on peut par contre s’étonner que Kant use de ce type d’argument pour convaincre de remplir son devoir de véracité. Si on dit la vérité pour éviter ses poursuites, c’est donc un motif pathologique, intéressé qui est à l’origine du respect du devoir. C’est donc une intention impure, dans notre intérêt bien plus que dans celui de la victime. On est loin des exigences morales de Kant. Pour avoir recours à ce type d’arguments, n’avoue-t-il pas qu’il ne peut convaincre de ce qu’il exige et qu’il doit se contenter d’en persuader. Le second argument consiste à montrer que le mensonge ne saurait sauver à coup sûr la victime et qu’il peut même empêcher une issue favorable pour la victime. Donc le mensonge qui se présentait comme une simple règle de prudence réaliste, s’avère être un mauvais calcul. Dès lors, on aurait , selon Kant, trop vite sacrifier le devoir de véracité. C’est pourquoi il s’efforce de montrer qu’en disant la vérité, on peut sauver malgré soi. Il se peut que la victime se soit enfuie et qu’on l’ignore, en disant la vérité, on lui donne du temps et on se donne la chance que les voisins accourent. Beaucoup de si, certes mais tout ne dépend pas de nous dans une situation, et cette alternative reste possible. Cependant là encore Kant envisage cette possibilité pour montrer qu’à l’inverse le mensonge nous aurait complice, « origine de sa mort ». Donc là encore, c’est notre intérêt qui est en jeu. Si on prend au sérieux ces arguments, ils ne sont pas encore avec la morale de Kant et s’avèrent superflus. En effet, le premier paragraphe a souligné que le devoir de dire la vérité n’est pas un devoir comme les autres, il est un devoir fondamental. L’adjectif « sacré » le souligne bien: ce qui est sacré, c’est ce qu’on ne peut toucher sans commettre un sacrilège et ce pour quoi on pourrait éventuellement sacrifier. Le sacré s’oppose au profane, appartient à un tout autre ordre que lui. On pourrait l’associer au transcendant , à ce qui est éminemment supérieur et extérieur à l’immanent. En somme par rapport aux autres devoirs, le devoir de dire la vérité est éminemment supérieur, ce qui explique qu’il ne peut y avoir conflits de devoir quand il est jeu, et qu’il est dès lors « absolument impératif » , c’est-à-dire inconditionnel. 

  

Donc pour Kant, tout mensonge est bien condamnable, et on ne peut sacrifier le devoir de vérité à tout autre devoir. Et cela, parce que si le devoir de véracité n’est pas rempli, c’est le droit et la morale qui s’écroulent. C’est pourquoi Kant s’est évertué à montrer que même à un criminel, il faut dire la vérité, même à l’ ennemi en temps de guerre, pour ne pas compromettre la signature de la paix future. La morale suggérée ici par Kant peut apparaître quelque peu inhumaine. A vouloir que la morale et la raison triomphent, Kant semble exiger de nous l’impossible ( qui dirait la vérité en pareilles circonstances, qui pourrait ne pas compatir, ne pas penser qu’en mentant il a plus de chance de sauver la victime) et de nous l’absurde: que valent le droit et la morale, si chacun peut accepter de prendre le risque de préférer la vérité à une vie humaine. Voilà la morale qui avoue ses origines, dira Nietzsche, son hostilité à la vie. Comment vivre avec confiance avec celui qui serait prêt à ne pas mentir pour moi en cas d’extrême nécessité. Kant a raison : le mensonge crédibilise la parole de tous, mais l’inhumanité de certains fait aussi douter de l’humanité de tous et parfois désespérer de l’homme. On ne saurait réduire l’homme uniquement à un moyen, c’est ce que souligne le second impératif ( « agis de telle sorte que tu traites l’humanité en ta personne comme en la personne de tout autre jamais simplement comme un moyen et toujours en même temps comme une fin ») et là en le sacrifiant pour tous, c’est bien ce que l’on fait. Certes le mensonge reste un mal, mais il faut être responsable et réaliste. C’est ce que soulignera aussi Max Weber en distinguant éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Donc dire la vérité est un devoir, le mensonge y est une entorse, mais une entorse tolérée et excusée si vraiment nécessaire, si la vie et sa dignité sont en jeu. Un tel mensonge ne fait pas perdre confiance à la parole de l’homme , elle redonne confiance en l’homme. 

( en italique les éléments critiques)