Damien Hirst et son requin: une approche de l’art conceptuel

28 01 2007

L’artiste anglais fait parler de lui après qu’une ses pièces, intitulée The physical impossibility of death in the mind of someone living (L’impossibilité physique de la mort dans un esprit vivant) daté de 1992, se soit décomposée dans son aquarium. Le travail de conservation du requin-tigre n’a pas été très bien réalisé et quinze ans après, il faut recommencer l’opération car le corps de l’animal s’est déformé et l’eau de l’aquarium s’est troublée au fil des années. Donc, un nouveau requin tué a fait le voyage en cargo-congélateur pour remplacer l’ancien. Les aventures de cette oeuvre sont détaillées sur le site de Courrier International.
Cet article permet de revenir sur le travail de Damien Hirst car finalement les écrits parlent assez peu des oeuvres et mettent en exergue la provocation et les sommes dépensées par les collectionneurs qui entourent les oeuvres. Si l’on parle de provocation c’est surtout que l’artiste utilise des techniques et par extension des présentations qui sont utilisées par les sciences naturelles et autre anatomie comparée qu’il transpose dans des musées et des galeries d’art contemporain.

In his infinite wisdom

Dans cette oeuvre In his infinite wisdom, exposée à la Tate Gallery à Londres, Hirst met en scène un veau conservé dans le formol. De la même manière, Géricault transposait un sujet d’actualité dans le Radeau de la Méduse dans la peinture d’histoire, ce qui provoqua le scandale car le sujet, un événement non idéalisé devenait une oeuvre d’art. Ici, l’artiste va plus loin en transposant des sujets, formes utilisées par les sciences dans l’espace de l’art.

L'urinoir de Marcel Duchamp

Vous allez me dire que ce n’est pas nouveau et Marcel Duchamp l’a fait avant lui en montrant un urinoir sur un socle( objet le plus quotidien montré comme une sculpture) dans un contexte artistique. Mais ce qui est réellement nouveau et Damien Hirst n’est pas le seul à le faire, c’est que l’art contemporain utilise les méthodes et les images appartenant à d’autres domaines: à savoir, dans le cas de Hirst les sciences naturelles ou l’anthropologie et même par exemple les codes de la mode (un autre domaine appartenant aux arts appliqués).

Ce phénomène qui ne cesse de grandir est la preuve qu’au lieu de brouiller les domaines scientifiques ou culturels, il marque l’ouverture de l’art contemporain à tous les savoirs et savoir-faires du monde qui nous entoure. De la même manière si la Renaissance et le XVIIIème ont puisé dans l’Antiquité pour s’inventer une Antiquité qui leur convenait afin de regénerer l’art de l’époque, les artistes contemporains puisent dans des domaines proches ou très éloignés pour se les approprier et alimenter l’art d’aujourd’hui.

Je reprendrai une citation en forme de conclusion de Nathalie Heinich et Jean-Marie Shaeffer dans leur ouvrage Art, création, fiction entre sociologie et philosophie, publié en 2004:  » l’interdisciplinarité n’a de sens et d’intérêt qu’à condition: non pas de viser au brouillage des limites entre les diciplines, mais profiter de leur mise en forme pour assurer leurs fondements ».

Même si l’interdisciplinarité se fait à l’intérieur des oeuvres de Hirst, l’enseignement peut contribuer à créer les conditions de cette interdisciplinarité entre plusieurs discilpines afin que la demande d’interdisciplinarité qui provient du Ministère de l’Education Nationale ne soit pas simplement une utopie mais une réalité à l’heure où les savoirs et savoir-faires des disciplines sont remis en cause par cette même institution.

Cette réflexion fera suite à plusieurs propositions de cours sur l’interdisciplinarité.

A bientôt et bonne lecture,

Adeline Besson



Georges de la Tour, « Le songe de Saint-Joseph »

27 01 2007

L’exposition à l’Orangerie intitulée Les peintres de la réalité, est l’occasion de revenir sur un tableau de George de la Tour: Le songe de Saint-Joseph. Les oeuvres du peintre ont été redécouvertes au début du XXème siècle.

le songe de Saint-Joseph

Le peintre fut un temps qualifié de premier surréaliste par le peintre André Lhote. Le terme reste anachronique historiquement mais il n’est qu’en partie pertinent. Car le sujet et son traitement apparaissent contradictoires. En effet, les figures de l’ange et du Saint et leurs vêtements respectifs sont traités de manière réaliste voir hyperréaliste. Ceux-ci contrastent avec le traitement de la lumière (en clair-obscur) avec cette couleur orangée propre aux oeuvres de La Tour. Ce qui fait dire aux spécialistes qu’il a été influencé par Le Caravage. La scène pourrait paraître simplement réaliste mais voilà cette lumière presque picturale qui effleure les visages et les tissus, semble arrêter le temps. Ce temps suspendu, celui du songe qui vient vous envelopper et donner à l’oeuvre son caractère presque mystique et intemporel. La peinture fait alors corps avec son sujet grâce à cette ambivalence entre traitement réaliste, clair-obscur et composition. Celle-ci est prédominée par l’ange, sorte de fillette qui ferme la composition en même temps qu’elle enveloppe Saint-Joseph.

Pour voir comment les artistes du début du XX° siècle se sont appropriés, les oeuvres de La Tour, cliquez ici (voir notamment Magritte et Humblot)

A bientôt

Adeline Besson



Le Radeau de la Méduse (de Peter Witkin)

23 01 2007

The Raft of G.W.Bush

La photographie de Joel Peter Witkin intitulée The Raft of G.W. Bush est une nouvelle interprétation du Radeau de la méduse de Géricault ( voir l’article précédent) mais il garde tout de même l’actualité comme point d’appui.

En effet, le tirage de 2006 vendu par la galerie Baudoin Lebon lors du Salon Paris Photo, est une parodie où l’on voit, à gauche le Président américain, la couronne électrique sur la tête et le drapeau de la nation sur l’épaule, plongé dans ses pensées. Au-dessus de lui, sa mère Barbara Bush emperruquée, regarde au loin. A ses pieds l’ancien secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld semble anéanti (par la situation en Iraq). Il est reconnaissable à ses lunettes qu’il tient à bout de bras. D’autres personnages de l’actualité américaine sont présentes comme le Président Dick Cheney et sa femme ainsi que les péripéties présentées de manière allégorique du mandat de G.W. Bush.

La parodie reste plutôt symbolique pour le photographe, l’artiste est plus habitué à une version plus « trash » du corps. Mais le traitement de l’actualité est efficace, la peinture d’histoire qui prévalait à l’époque de Géricault est imitée sour la forme d’un bricolage. L’eau est matérialisée par des sacs poubelles noirs, l’écume par du coton hydrophyle et le ciel en deux dimensions, brossé à larges touches fait penser à une illustration. Il contraste avec le radeau en trois dimensions. Ce sont les accessoires qui rajoutent les détails comiques à la situation (soutien-gorge porté par Cheney, perruque blanche de Barbara et os dans la main de l’ange sexué en haut de la composition).

Alors que le peintre Géricault transpose l’actualité dans le grand genre de la peinture d’histoire, Witkin le propulse dans une sorte de quotidien, fait de bric et de broc, aussi absurde et décalé qu’un bourbier politique, en l’occurrence celui de l’Iraq.

A bientôt

Adeline Besson



Madâme ou l’image de Bernadette Chirac

17 01 2007

image du livre de Lepers

Le film Madâme de John Paul Lepers est l’occasion de parler de l’image de l’épouse du Président actuel. Car l’épouse du Président n’a pas de statut dans les institutions françaises. Le film se présente comme un document à charge mais l’image renvoyée par Madâme est tellement lisse et positive alors que faire d’autre? D’autant que celle-ci a déjà relaté sa vie dans un livre entretien avec Patrick de Carolis.

L’image de Madâme a pris au cours des années beaucoup plus d’importance. Même si son entrée en politique s’est faite à contre-coeur. En effet, Jacques Chirac lui demande de se présenter comme conseillère générale de Corrèze en 1979. Elle qui se confie comme timide à une proche de l’époque (dans le film, la femme de l’élu décédé dont elle brigue le mandat), se retrouve en charge de cette nouvelle fonction. Bien vite, Madâme se prend au jeu et prend soin de ses administrés. A tel point que les petits mots accompagnants les subventions sont au cachet de la Présidence de la République. Le mélange des genres commence ici. Le clientélisme n’est pas une nouveauté mais il s’accommode mal de ce mélange surtout après les affaires politico-financières des dernières décennies.

L’image a de quoi impressionner les administrés de Corrèze. Sur celle-ci, se rajoute la dame au grand coeur avec l’opération Pièces Jaunes de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France et David Douillet comme personnalité (voir article de l’express de 2006). Et puis le soutien pour la vie quotidienne des enfants et des personnes âgées, toujours avec la même Fondation avec Aimé Jacquet. Toutes ses oeuvres caritatives sont relayées par les TF1 alors qu’Anne Barrière (épouse de Robert Namias, directeur de la rédaction de TF1) était à l’époque du film de John Paul Lepers la conseillère en communication de Madame Chirac. Puis France 3 participe aussi de la construction de cette image mais aussi dévoile une deuxième facette moins politiquement correcte, à savoir le reportage ou plutôt le montage de cette même chaîne afin de montrer une conseillère générale de Corréze offensive qui obtient le maintien du petit bureau de poste de la bonne ville de Sarran par un fonctionnaire de la Poste. Bref l’image a un revers bien amer et si la RTBF a essayé d’arrêter Madâme dans la rue pour lui poser des questions comme n’importe quelle autre personnalité, elle leur a répondu que l’on arrêtait pas les personnalités dans la rue mais qu’il fallait prendre rendez-vous avec leur conseiller en communication : « Imaginez si vous abordiez la reine Paola de Belgique ». On se demande si cela ne serait pas plus facile d’aborder la reine des Belges qui n’a comme Mâdame aucun rôle réel dans leurs institutions respectives. Mais voilà Madâme a bien un rôle mais celui de conseillère générale de Corréze et non de Chef d’Etat. Madâme aurait-elle confondu l’image qu’elle a créée au fil des années avec son mandat réel?

Je vous recommande donc vivement le film de John Paul Lepers qui est visible au centre culturel L’Entrepôt dans le 14 ème arrondissement de Paris. Et oui, c’est le seul cinéma qui a bien voulu le diffuser mais vous pouvez voir un grand nombre d’extraits du film sur le blog du journaliste: www.johnpaullepers.blogs.com

A bientôt et bon film

Adeline Besson



Le grand silence

9 01 2007

les Chartreux

Ce Film de Philip Groning est classé dans la catégorie du documentaire. Mais ce film est bien plus que cela. Le réalisateur s’est immergé pendant 6 mois dans la communauté des Chartreux, au monastère alpin de la Grande Chartreuse. Ce film devait parler du temps et c’est bien ce qu’il fait, le monachisme avec ses règles devient alors une métaphore. Celui-là même qui rythme de manière invariable la vie dans le monastère.

affiche du film en AllemagneLe silence observé par les moines permet de montrer la préciosité des moments où la vie est rompue par une action même infime ( des vaches qui rentrent dans le cloître, les jeunes moines qui font de la luge ou une conversation collective sous un soleil d’été) .

Le traitement de l’image oscille entre une image très plastique avec un type de caméra rappelant les vieilles images en super 8 et d’autres plus classiques où les couleurs naturelles font ressortir la luminosité de la nature. A ce propos, la manière de filmer se rapproche des derniers films de Terence Malik lorsqu’il s’intéresse à cette nature. Les plans sur cette nature, parfois proche du flou rappellent les films minimalistes voire conceptuels des artistes des années 70 comme Mickael Snow. Mais ce qui est réellement nouveau, c’est de réunir toutes ces qualités formelles dans un documentaire sur une communauté restée plutôt fermée jusque là.

la nature, les Chartreux

Bon film ou bon prochain DVD car peu de salles en France diffusent le film.

Pour aller plus loin, voir les impressions, les rappels historiques et les références que donne Hugo sur son blog « Le Jardin des Retours ».

Adeline BESSON