A quoi ça sert une oeuvre d’art ?
Publié le 30 septembre 2006 par adeline dans RéflexionsCette question est souvent posée par les élèves, voire même par les adultes. Elle est tout à fait légitime et mérite une réponse argumentée. Je vais tenter d’y répondre avec trois oeuvres d’art qui se complètent et se répondent à travers le temps qu’il soit proche ou historique.
La première oeuvre d’art fait partie de l’histoire de l’art et est ancrée maintenant dans notre culture générale (du moins pour les adultes). “Le radeau de la Méduse”, peinture à l’huile de Théodore GERICAULT présenté au salon de 1819.
Le peintre est connu pour ses peintures de chevaux mais cette oeuvre est bien une peinture engagée. L’oeuvre présentée fait scandale au salon de 1819. En effet, le naufrage relativement récent de “La Méduse” le 2 juillet 1816 a provoqué quelque agitation à l’encontre du pouvoir en place. L’affaire a de quoi faire la une des chroniques. 149 rescapés amassés sur un radeau de fortune sont sauvés par un autre navire après 27 jours de souffrance. Mais voilà, il ne reste plus que 15 survivants. L’Etat est remis en cause pour avoir laissé un capitaine inexpérimenté diriger le bateau. A ce contexte s’ajoutent des scènes d’anthropophagie à bord du radeau.
La composition appartient au néoclassicisme et non au romantisme selon la notice du Louvre mais ce vernis se craquèle car le fait divers, l’actualité est traitée comme la grande peinture d’histoire, celle qui figure au premier rang dans la hiérarchie des genres. Les souffrances de l’être humain sont traitées à l’égal des héros grecs et romains. David peut aller se rhabiller !!! Le réalisme du corps des naufragés rajoute du sel à la polémique, d’autant que Géricault a fait ses études à l’aide de véritables cadavres. Malgré sa composition pyramidale classique, le peintre fait rentrer l’immédiaté du fait-divers dans le grand genre. Il remet en cause, avec les codes de l’académisme appartenant à son époque, la hierarchie des sujets. L’idéal fait place au réalisme.
La deuxième oeuvre est une installation de Dennis ADAMS datée de 1987. Elle s’intitule ” Bus shelter IV”. A Münster : un arrêt de bus avec panneau photographique représentant une image du procès Klaus Barbie avec maître Vergès et son client prise en 1987. Pour le néophyte, la photographie qui témoigne de l’installation apparaît un peu obscure. Il s’agit bien d’un abribus fabriqué par l’artiste et d’une photographie du procès qui n’est pas un panneau publicitaire. Cette installation fait sens une fois présentée dans la ville de Münster en Allemagne où presque au même moment se déroule le procès Barbie à Lyon en France.
Le spectateur appréhende l’actualité par le détail, à savoir un abribus support d’une photographie. Mais quel est l’intérêt de ce dispositif ? Si l’on reprend le contexte cité plus haut, il s’agit de réactiver ou d’activer un fait d’actualité qui a mis 4 ans à se mettre en place. En effet, K.Barbie a été extradé de Bolivie en 1983 et les parties civiles sont dans l’attente d’un procès, d’autant que l’accusé tente de se soustraire à la parole des témoins en refusant de se présenter aux audiences au début du procès. L’abribus symbolise à la fois le quotidien et l’attente à l’échelle de la ville. Le détail devient omniprésent , le panneau photographique n’est plus regardé comme une image banale mais comme une manière de replacer l’actualité française dans une ville d’Allemagne. L’oeuvre d’art transcende le temps se déplaçant dans un contexte différent de l’actualité pour lui donner un supplément de sens même si le malaise peut s’installer à la vue du dispositif.
La troisième oeuvre de l’artiste Jordan Tinker intiulée “Gas”, 2000. Cette photographie qui n’est pas une publicité pour Total, associe dans un même cadrage un coucher de soleil décentré et le logo de l’entreprise.
Ce cadrage pris certainement en voiture, renvoie à l’histoire de la beauté car il est considéré par le commun comme le beau par excellence, faisant référence au genre du paysage traité par la peinture notamment et maintes fois photographié par le touriste lambda. Mais si le ciel et tellement présent, le spectateur ne voit que le logo Total qui vient, comme un “furoncle” perturber ce beau paysage! La date de réalisation de la photographie est assez proche d’un fait d’actualité: la marée noire provoquée par le naufrage de l’Erika. L’ambiguité s’installe, l’entreprise Total est à la fois productrice de matière première et de pollution en même la photographie rappelle l’esthétique de ses spots télévisés très léchés, le dernier en date étant “Anything for you” (2006). Ce qui fait sens ici, c’est bien la liaison entre deux univers qui confrontent l’actualité et l’histoire du beau. L’objectif est de confronter le spectateur à ses propres représentations afin de les remettre en cause. Ce qui nous permet de revenir à la question posée, à savoir: à quoi ça sert une oeuvre d’art?
Si TINKER nous renvoie à l’histoire du beau, c’est pour mieux revenir à l’événement et par extension à la réalité. Et non, l’art, et notamment la démarche artistique n’est pas simplement là pour créer de jolies choses où pour absorber le spectateur dans une introspection ou une douce béatitude qui est plus de l’ordre du phantasme ( vision cristallisée au XIXème siècle) mais pour :
1) remettre en question l’académisme, la hiérarchie des genres avec la peinture de GERICAULT.
2) éveiller les consciences par l’installation d’ADAMS.
3) dénoncer ou remettre en cause les représentations avec le cadrage de TINKER
Eh oui, l’art s’intéresse à l’actualité, il est rarement en dehors de la vie même s’il apparaît très éloigné au premier abord. Il s’agit ici de se reposer la question : qu’est-ce qui est de l’art ? Ce qui ne va pas de soi… et souvent c’est par le détail que l’on peut donner des éléments de réponse.
Bonne lecture et un grand merci à Gilles Devaux, formateur agrég à Créteil pour nous avoir fait réfléchir à cette question.
Adeline BESSON


Compteur
1 octobre 2006 à 3:06
Merci pour cet éclairage sur les relations entre l’ar. Peut-on aller jusqu’à parler d’
1 octobre 2006 à 3:10
Oups j’ai ripé!
Merci pour cet éclairage sur les relations entre l’art et l’actualié. Peut-on ici parler d’art engagé? Ou considères-tu que l’art -par essence -est engagé?
Carole
5 novembre 2006 à 11:47
A cette question a quoi sert une oeuvre d’art?
je reponds qu’une oeuvre parle ; bien sur les peintures d’Histoire sont présentes dans les ouvrages scolaires comme traces; aujourd’hui d’autre moyens sont disponible pour laisser ces traces ( “photographies purement documentaire”; caméra…).
Selon moi une oeuvre d’art ce suffit à elle même; une oeuvre d’art questionne et parle aux “initiés” bien que certain mouvement tel que le pop art ou l’esthétique relationnel tente de d’établir un lien avec le social. Une oeuvre d’art parle aux personnes aux travers de leurs vecues et expériences.
27 novembre 2006 à 12:21
[...] Lire cet article sur le blog VitamineArt [...]
23 janvier 2007 à 8:12
[...] La photographie de Joel Peter Witkin intitulée The Raft of G.W. Bush est une nouvelle interprétation du Radeau de la méduse de Géricault ( voir l’article précédent) mais il garde tout de même l’actualité comme point d’appui. [...]
28 janvier 2007 à 11:58
[...] Dans cette oeuvre In his infinite wisdom, exposée à la Tate Gallery à Londres, Hirst met en scène un veau conservé dans le formol. De la même manière, Géricault transposait un sujet d’actualité dans le Radeau de la Méduse dans la peinture d’histoire, ce qui provoqua le scandale car le sujet, un événement non idéalisé devenait une oeuvre d’art. Ici, l’artiste va plus loin en transposant des sujets, formes utilisées par les sciences dans l’espace de l’art. [...]
7 mai 2007 à 10:34
Pour tout connaître des faits réels qui ont inspiré à Géricault
son fameux RADEAU DE LA MEDUSE, il est recommandé de lire
les 500 pages du livre de Michel Hanniet paru en 2006 sous le titre :
“Le naufrage de La Méduse, paroles de rescapés” éditions Ancre de marine
Texte très remanié d’un ouvrage paru chez Actes Sud en 1991 avec une préface chaleureuse du regretté Théodore Monod, ce nouveau livre propose un regard sur les drames et tragédies de l’été 1816 qui ne se limite pas à un simple rappel de faits connus car, au terme d’une minutieuse investigation, l’auteur s’attache à dresser le profil psychologique d’un grand nombre des protagonistes et témoins de ce qui fut considéré en son temps comme ” le naufrage du siècle “.
Tout comme dans “La véridique histoire des naufragés de La Méduse”, au delà de l’illustre et navrant fait-divers de l’été 1816, le livre nous restitue les diverses étapes de la déconfiture de l’expédition envoyée au Sénégal, laquelle était censée redorer le blason de la Monarchie fraîchement rétablie. Ce faisant, Michel Hanniet replace cette pitoyable aventure coloniale dans le contexte politique et idéologique des lendemains de la Restauration.
C’est ainsi que documents bruts, carnets de voyages, textes pathétiques et lettres officielles nous immergent dans le Romantisme naissant de l’époque ; et le dernier chapitre retrace, comme il se doit, la vie de Géricault et la genèse de son immense et sombre toile, devenue de nos jours aussi universellement connue que le sourire de la Joconde.
On appréciera, en annexe de ce livre, des repères chronologiques, un précieux index des noms propres, et une bibliographie de facture originale qui recense 182 titres d’écrits et œuvres diverses suscitées par le naufrage de La Méduse au cours des deux siècles passés.