Ecorchée, Adèle Hartley

25 08 2008

Pendant les vacances, plusieurs lectures ; lectures plaisir et lectures professionnelles, certaines naviguant aux frontières des genres.

En premier lieu, un polar, Ecorchée, d’Adèle Hartley, que j’ai emporté sur la plage, puis dès la fin du 1er chapitre, abandonné. Trop noir, trop atroce, trop… pour une fin d’année épuisante.

D’emblée, le lecteur plonge dans une scène de crime atroce, assiste à une débauche d’actes de barbarie, détaillés par l’auteur avec une complaisance malsaine.

Le ton est donné : il faut avoir le cœur bien accroché pour poursuivre.

Deuxième essai.

2ème chapitre, deuxième instance narrative.

Avec le changement de narrateur, l’atmosphère s’allège : je rentre enfin dans l’histoire, récits parallèles, celui d’un psychopathe obsédé par la recherche d’une âme sœur, et de l’amitié de deux jeunes filles, dont l’une sera la proie du monstre, il est facile de le deviner.

Car les ficelles sont évidentes et la trame, légère.

L’auteur semble hésiter constamment entre le roman d’éducation, le thriller psychologique et le polar noir. Pour s’être trop attachée au caractère des personnages et à l’évocation de leur passé, Adèle Hartley a manqué l’objectif du suspense et de l’horreur. Des débordements et crises d’angoisse de Cassie aux agissements odieux du tueur, tout est prévisible.

Quant à la longue narration de l’enfance des trois personnages principaux, elle paraît accessoire en définitive, puisqu’elle ne trouve pas sa justification dans la chute, rapide et plate, qui laisse en bouche un goût d’inachevé en abandonnant chaque personnage à son sort.

Un roman inégal donc, où l’excès côtoie l’esquisse.

Reste qu’il s’agit pour Adèle Hartley d’un premier roman et qu’en dépit de ses longueurs et de ses faiblesses, Ecorchée se lit facilement et vaut par la description des caractères et la relation touchante que nouent les deux jeunes filles.

Certaines scènes du quotidien féminin et les monologues intérieurs du personnage principal, Cassie, sont également très réussis.

Paradoxalement, dans leur langue souple, simple et vive c’est dans les passages comiques ou loufoques que le talent d’Adèle Hartley s’exprime le mieux.


A charge pour le service de correction des éditions First, le défaut de relecture du texte qui comporte encore des erreurs d’orthographe et des incohérences (Cassie devient Allie page 165)

Ecorchée, Adèle Hartley, éd. First, 2008



Philéas Fog(g) et madame Jourdain

18 06 2008

Aujourd’hui, alors que je discutais avec lui d’un article de l’Express lu chez le docteur, mon Loulou m’a dit que j’Ă©tais “la madame Jourdain du Cloud computing“… Comprenez ” tu fais du cloud sans le savoir”.

Humpf. Je trouve cette affirmation goguenarde, perfide et très injuste : je sais ce qu’est le fog, voire le smog (que je ne confonds pas avec Smaug) ; je sais que “Web” dĂ©signe par mĂ©taphore une toile tendue sur le monde ; je vois Ă  peu près ce qu’est un nuage de poussière interstellaire, et je connais, pour avoir frĂ©quentĂ© trop assidĂ»ment Gillot-PĂ©trĂ© mĂŞme d’une oreille distraite, le nom en -us des grands nuages. Mais de cloud computing, je suis Ă  peu près sĂ»re de n’avoir jamais vu la queue d’un (en revanche les perturbations cataclysmo-informatiques, je connais : mon ordinateur opère ses propres choix, de manière unilatĂ©rale : il passe en Qwerty tout seul et bouffe les espaces de mes documents Word. Quant aux joyeusetĂ©s qu’il me rĂ©serve Ă  la maintenance de ce Journal, lecteur, prends pitiĂ© !)…

Eh bien toi, qui fais le malin derrière ton Ă©cran mais n’entrave pas plus que moi, sache que ce nuage dĂ©signe la facultĂ© de l’informatique de demain Ă  garder mĂ©moire de tes donnĂ©es sur des ordinateurs tiers et Ă  te les transmettre oĂą tu veux, quand tu veux (bientĂ´t, il t’appellera “chĂ©ri”).

En effet, quand tu crĂ©es un fichier Google, tu fais du Cloud computing : tu peux avoir accès Ă  ton fichier, sans clĂ© USB, depuis n’importe quel ordinateur. En un clic, d’Inde, de Chine ou d’Europe, tu as tout ton stock d’infos dispo 24h/24.

Philéas Fogg en eût avalé son chapeau.

Selon Bill Gates, le cloud computing est la technologie qui transformera notre mode de vie de manière plus profonde que tout ce que l’on a pu connaĂ®tre de changements au cours des 20 dernières annĂ©es. Il vient d’annoncer, le 4 juin dernier, le projet de Microsoft d’installer un rĂ©seau de millions de serveurs qui gèreront, dans des centres de donnĂ©es, les logiciels installĂ©s dans les ordinateurs personnels (dont le tien et le mien).

Le miracle de l’informatique ? Faire de vous un ĂŞtre technologiquement Ă©voluĂ© Ă  votre insu. Vous permettre de vous servir d’outils que si on vous dit le nom, vous soupçonniez mĂŞme pas que ça pouvait exister.

Fini l’entretien de ces machines du diable qu’on devait envoyer chez le docteur Ă  la moindre panne ! Plus besoin de se rééquiper intĂ©gralement tous les 5 ans ! Juste un Ă©cran, un stylet façon Nintendo DS et hop ! le tour est jouĂ©.

Bon, OK, si un bug chez Google met au jour tous mes fichiers ultra confidentiels, ma mère me renie illico. Il y a des risques aussi pour que le Très-serviable mais Très-commerçant Google “prĂŞte” l’accès Ă  mes donnĂ©es perso. Je serai bonne alors pour voir ma boĂ®te mail saturĂ©e de pubs pour sex-toys.

Le mercantilisme dans les nuages. La Jérusalem céleste façon IBM/Google/Microsoft.

 

CrĂ©dits et remerciements Ă  mon Loulou pour son assistance technique. Sans toi, mon amour, non seulement ce Journal n’aurait jamais vu le jour, mais j’aurais toujours le nez dans l’Express Ă  tenter en vain de comprendre cet article



“Cette obscure clartĂ© qui tombe des Ă©toiles…

18 06 2008

Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles”

 

Le 4 juillet, l’Armada 2008 remonte la Seine pour venir s’ancrer à Rouen. La ville aux cent clochers devient la ville aux cent mâts jusqu’au 14 juillet.Les plus beaux navires du monde, les plus impressionnants aussi. Ils viennent de tous les coins du globe, ils sont navire-école, voilier de marine marchande ou bâtiments de guerre et leurs noms appellent le vent du large : frégate, ketch, goélette, trois-mâts, brick, aviso, croiseur…

Le merveilleux Amerigo Vespucci à la coque noire et or, un quatre-mâts portugais, le Créoula, trois croiseurs de la marine japonaise, l’Etoile sans sa Belle poule…tous, ils vous seront ouverts le temps de l’armada.

Je vous laisse imaginer l’ambiance à Rouen pendant la quinzaine… non seulement les équipages y prennent leurs quartiers et leurs aises, mais la ville vit au rythme des concerts. Sont attendus Tiken Jah Fakoly, Iggy Pop, Cali, Gilberto Gil, Bashung, Aaron, Ridan, Rose, Wax taylor… concert tous les soirs dans les lumières du feu d’artifice qui sera tiré depuis la presqu’île Rollet à 23h15.

Vous voulez un conseil de qui n’a manqué aucune des Voiles de Rouen depuis la première édition en 1989 ? Le 3 juillet en fin d’après-midi, rendez-vous à Jumièges. Baladez-vous sur le petit chemin des haleurs, le long des propriétés qui longent la Seine et choisissez votre coin. Là, dans une boucle du fleuve, vous verrez, mieux que quiconque, l’élégant et racé Tuiga annoncer la venue du géant noir, l’Amerigo Vespucci.

Dernier conseil pour un spectacle inoubliable, le départ de l’Armada, tous les marins dans les gréments et toutes les voiles qui se gonflent pour prendre le vent du large.

A noter :

- le 2 juillet, concours d’ofni (objet flottant non identifiĂ©) ! La plus farfelue, la plus rigolote, la plus improbable… c’est l’embarcation la plus originale qui emportera le vote du jury. Lecteur, Ă  ton bouchon de liège !

- le 10 juillet, grand footing marins-rouennais. Si tu veux te mesurer aux gabiers et aux marins les plus rapides, lecteur ! voici qui va te plaire. Bon, il te faut ĂŞtre tĂ©mĂ©raire ET lève-tĂ´t : dĂ©part Ă  l’aube (8h30).

- le 12 juillet : pour ceux qui veulent tâter du pompon rouge. Défilé des équipages en centre ville avant la grande parade, deux jours plus tard.

L’Armada 2008, du 4 au 14 juillet, sur les quais de la Seine.



“J’avais atteint l’âge de mille kilomètres…”

16 06 2008

 

 

Je viens de terminer Le monde inverti de Christopher Priest, une œuvre de SF dans l’ensemble riche et bien ficelée.

Voici le texte de quatrième :

« Helward Mann avait atteint l’âge de mille kilomètres. Il allait entrer dans la prestigieuse guilde des Topographes du Futur. Au prix d’un serment terrible : il ne révélerait jamais ce qu’il pourrait voir du monde hors de la Cité Terre. A quoi servait la Traction ? Et la Pose des Voies ? Et la Construction des Ponts ?

Helward le sut dès sa première sortie. Lentement, difficilement, la Cité progressait sur le sol inconnu d’une planète effrayante. Pour survivre, il fallait se rapprocher d’un point situé dans le Futur : l’Optimum. Et l’Optimum se dérobait sans cesse. Impossible de s’écarter du chemin, la réalité physique se disloquait aussitôt. Un ravin se refermait, une montagne s’élargissait ou s’aplanissait, les êtres vivants eux-mêmes étaient soumis à des métamorphoses monstrueuses. Dans cet univers-là, le temps se comptait en kilomètres. Et il ne s’arrêtait pas. »

L’idée d’un monde parabolique, toujours en mouvement est fantastique.

Certaines images sont très belles et frappent l’imagination, ainsi la première phrase « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres », qui nous plonge d’emblée dans un monde où les perceptions de la réalités sont déformées, perverties. La mesure du monde ne sera pas la même pour le narrateur et pour le lecteur.

En revanche le style et l’économie générale du roman montrent des longueurs et quelques maladresses. L’auteur a manifestement voulu que la forme de son récit rende compte de la distorsion de la réalité perçue et il a multiplié les changements de point de vue et de perspective narrative. Ce choix, loin de renforcer la cohésion du roman, en éclate le sens et diminue la tension dramatique.

L’explication des phénomènes naturels propres à la Ville Terre m’a semblée « parachutée » par l’auteur qui a parfois choisi la facilité. Un personnage apparaît pour apporter une explication physique aux distorsions du réel, à grands coups de formules mathématiques. Tardive, très didactique, et traitée trop rapidement, cette explication est ardue et difficilement intelligible par un lecteur non scientifique. Au final, elle n’entraîne pas l’adhésion.

La chute laisse sans réponse de nombreuses questions et c’est dommage.

Mais l’ensemble se laisse lire avec plaisir car les personnages sont attachants et l’intrigue est prenante.

L’idée de fond soulève bon nombre de questionnements métaphysiques, politiques et sociaux et donne à réfléchir.

Chacun voit midi Ă  sa porte.

C’est vrai au fond, mon soleil n’est pas le mĂŞme que le vĂ´tre…



Nostalgie…

15 06 2008

Deux semaines après notre retour, un petit coup de nostalgie : les souvenirs des moments partagĂ©s sont si prĂ©sents encore et s’Ă©loignent dĂ©jĂ  si vite.

Il y a tant de choses dont j’aurais aimĂ© parler ici…

Les moments de fou rire entre profs, le soir, quand tous sont couchĂ©s (et la bouteille de champ’ sifflĂ©e en cachette des zĂ©lĂ©s dans notre QG de l’escalier, le deuxième soir, vous en souvenez-vous ?!), les diableries des zĂ©lĂ©s qui font le souk jusque tard dans la nuit et leurs cernes bleus le matin au rĂ©veil, les crises de fou rire et les coups de gueule aussi devant les rĂ©actions de certains numĂ©ros, les profs transformĂ©s en infirmiers, le sĂ©jour aux Urgences d’Avignon, les distributions de mĂ©doc du matin, la foire dans le resto de l’auberge et les engueulades qui nous valent le sourire des gendarmes qui sont lĂ  en stage, l’ordi portable que l’on emprunte chaque soir au charmant BrĂ©silien et les remarques goguenardes entre collègues … tant de souvenirs que nous avons partagĂ©s.

A la rentrĂ©e, le lundi, il est clair que les rapports ont changĂ©, une complicitĂ© s’est installĂ©e et mĂŞme les Ă©lèves que nous avons houspillĂ©s tout le sĂ©jour nous croisent avec un sourire banane.

Nos petits zĂ©lĂ©s savent reconnaĂ®tre le roman du gothique, angustifolia de latifolia, ils ont appris, aussi, Ă  gĂ©rer les crises de larmes, la nuit, parce que papa et maman sont loin, les disputes et les batailles de dortoir, la promiscuitĂ©… Ils ont grandi, nos zĂ©lĂ©s.

Je les embrasse.



Le pont d’Avignon, l’ArlĂ©sienne et les chevaux de Camargue

13 06 2008

L’ArlĂ©sienne, c’est ce compte-rendu qui intervient si après notre retour de Provence que l’on se demandait s’il finirait par voir le jour. Mais, lecteur impatient, c’est que j’Ă©tais sur le pont (d’Avignon) ! occupĂ©e Ă  l’orientation de mes zĂ©lĂ©s zĂ©lèves de 3ème.

Mais c’est de Provence que je veux vous parler aujourd’hui.

Partis de Rouen avec 48 enfants de 6e et 5e (dont un Ă©pileptique, un anti-dĂ©presseurs, un diabĂ©tique et un Ă©clopĂ© qui gardera toute sa scolaritĂ© le doux nom de Trois-Pattes) le dimanche 18 mai, Ă  9h nous sommes arrivĂ©s en Avignon quelque 4 heures plus tard, TGV oblige. Dès l’arrivĂ©e en gare d’Avignon, les enfants retirent leurs pulls et rangent les manteaux dans les valises : on a gagnĂ© facilement 5 degrĂ©s sur la Normandie.

Le temps d’un court trajet en bus et nous prenons possession de nos quartiers, dans l’auberge Bagatelle situĂ©e sur l’Ă®le de la Barthelasse, juste en face du Palais des papes. Les enfants s’Ă©gayent comme une volĂ©e de moineaux, ils s’installent, s’interpellent, se chamaillent… ils sont enchantĂ©s de ce premier quartier libre. Qu’ils en profitent ! car dès ce moment, ils sont pris dans le programme très chargĂ© que nous leur avons concoctĂ©, et un second temps libre ne leur sera proposĂ© que le troisième jour…

Allez, FranchimandaĂŻo, une virade en Prouvenço et vous reviendrez avè l’acssin !

Notre programme pour ce sĂ©jour d’une semaine :

dimanche 18 : dĂ©part de Rouen et arrivĂ©e en Avignon. Visite de la ville et du Palais des Papes. Une visite en audio-guide très difficile Ă  suivre pour la plupart de nos zĂ©lĂ©s qui ne disposent pas encore du bagage culturel suffisant pour comprendre l’intĂ©rĂŞt historique et religieux du bâtiment.

Entendu au passage : “Waaaaah regarde, ya toutes leurs photos, lĂ , aux papes ! Viens, je vais te dire celui avec qui je me serais mariĂ©e.”

Au final, c’est beaucoup plus rigolo de faire des glissades dans la grande salle du rĂ©fectoire. Grand moment de solitude des enseignants.

lundi 19 : sur les traces de Pagnol, d’Aubagne Ă  La Treille, le village de Lili des Bellons et du petit Marcel, juste sous le Garlaban… puis grande virade dans la garrigue ; on y voit presque Manon se rafraĂ®chir Ă  la source et Marcel brandir les bartavelles qui feront la gloire de son père ! Et depuis les hauteurs du massif du Garlaban, vue imprenable sur les calanques de Marseille… au fond, tout lĂ -bas, c’est Notre-Dame de la Garde.
Les enfants ont raffolé de cette journée dans les parfums de résineux et de romarin, elle reste leur préférée.

Mardi 20 : Dur rĂ©veil pour nos pauvres zĂ©lĂ©s qui en ont plein les pattes depuis leur virade dans la garrigue. Sans pitiĂ©, nous leur annonçons que c’est aujourd’hui la visite d’Arles et de son patrimoine architectural qui est Ă  l’honneur. Nous entendons les filles râler que, quand mĂŞme, pour une fois qu’on va dans une ville, on pourrait les laisser faire du shopping. Mais du MusĂ©e de l’Arles antique Ă  l’ancien hĂ´pital de Van Gogh, du portail de l’Ă©glise St-Trophime (pour les 5e) aux ruines du théâtres d’Arles (pour les 6e), ils sont attentifs et curieux. Leçon sur la voĂ»te en croisĂ©e d’ogive et la clef de voĂ»te qui sera rĂ©investie dès l’après midi mĂŞme…

En plein midi, le soleil tape fort dans le cirque antique d’Arles… “Les enfants, pouvez-vous me dire qui l’on trouvait au cirque Ă  l’Ă©poque, pour des jeux cĂ©lèbres… ?

- beuh… des clowns ? (mine consternĂ©e de notre guide, les profs pouffent sous cape : encore une gaffe de Jules Ă  noter dans un coin)

L’après-midi : Après un pique-nique sur les bords du RhĂ´ne, nous prenons le petit train des Alpilles qui n’est ouvert que pour nous et doit nous emmener Ă  Fontvieille. On entend le vent et les oiseaux chanter, nous sommes aux portes de la Camargue et traversons des champs gagnĂ©s sur les marĂ©cages. En chemin, l’abbaye de Montmajour se dĂ©couvre, elle se dresse au dessus de la frondaison des arbres, toute blanche dans son Ă©crin vert. Le train s’arrĂŞte pour nous laisser en plein champ et toute la troupe finit Ă  pieds vers l’abbaye, petits pèlerins babilleurs et gais.

L’abbaye de Montmajour est une splendeur d’architecture. Notre guide nous accueille et fait installer les zĂ©lĂ©s sur un monticule percĂ© de cavitĂ©s dans lesquelles ils s’empressent de se vautrer… le temps que le guide, avec un sourire en coin, leur explique qu’ils se trouvent sur la nĂ©cropole rupestre de l’abbaye et qu’ils ont posĂ© leurs fesses lĂ  oĂą avaient Ă©tĂ© inhumĂ©s auparavant les moines morts. Cris horrifiĂ©s de nos zĂ©lĂ©s qui se dĂ©calent tous, fascinĂ©s de se trouver plongĂ©s en plein roman gothique. Pour un peu, ils s’attendraient Ă  voir surgir la Nonne sanglante !

Très rapidement, nos petits pèlerins ont repĂ©rĂ© les Ă©lĂ©ments d’architecture romane, puis gothique. Leurs profs ne sont pas peu fiers ! Un ensemble de bâtiments les laisse perplexes, ils ont Ă©tĂ© refaits au XVIIe siècle. Les voici, nos zĂ©lĂ©s, dans la lumière du cloĂ®tre de Montmajour.

En fin d’après midi, le petit train des Alpilles nous attend pour nous conduire gentiment jusqu’Ă  Fontvieille, au moulin de Daudet.

Les enfants avancent d’un bon pas, ils commencent Ă  prendre goĂ»t Ă  ces balades en plein air, eux qui, en bon citadins, ne connaissent que la voiture pour aller chercher le pain. Avec le dĂ©camètre de leur prof de maths, ils relèvent la mesure du pĂ©rimètre du moulin et dessinent sa forme gĂ©omĂ©trique… c’est dommage, on n’aperçoit pas la queue d’un lapin ! Ce sont eux qui ont dĂ» ĂŞtre Ă©tonnĂ©s de voir dĂ©barquer tout un groupe de zĂ©lĂ©s en goguette !

Mercredi 21 : Nous partons Ă  l’assaut du mont Ventoux ! Direction Sault, le pays de la lavande pour une randonnĂ©e dans les champs et un atelier scientifique. S’ils ne sont pas emballĂ©s par l’atelier, trop didactique Ă  leur goĂ»t, nos zĂ©lĂ©s sont dĂ©sormais incollables sur la lavande. Lavandin, lavandula latifolia ou angustifolia, c’est sĂ»r ! ils sauront reconnaĂ®tre l’espèce qui pousse dans leur jardin en Normandie !

Jeudi 22 : Debout en fanfare, nous partons au pont du Gard ! Les zĂ©lĂ©s ont pris le rythme, les profs, eux, n’ont pas leur compte de sommeil et ils commencent Ă  traĂ®ner la patte… Au pique-nique, Ă  l’ombre du grand pont, il nous prend une envie de faire la sieste !… je crois qu’il ne faudrait pas que notre excursion provençale se prolonge trop, ou nous finirions par adopter le rythme d’ici.

Regarde, lecteur, comme ils sont beaux, nos zélés zélèves !

L’après midi : Direction le Mas des Tourelles, non loin du pont, oĂą notre guide nous accueille dans sa superbe propriĂ©tĂ© pour nous faire dĂ©couvrir (et aux adultes dĂ©guster) le succulent et antique vin romain. Les enfants sont fascinĂ©s par le pressoir Ă©norme et enchantĂ©s de leur visite. Les questions fusent, les rĂ©ponses aussi… qui ont le mĂ©rite de faire s’Ă©crouler de rire la majoritĂ© de la troupe.

“Les enfants, dites-moi si vous savez qui a succĂ©dĂ© Ă  Jules CĂ©sar ?

- c’est Jacques Chirac, M’dame !”

Enfin, avant de regagner Bagatelle, un tour en Camargue ! Nous craignons un peu de ne pas voir grand chose, mais nous avons pris au passage un guide qui nous fait remarquer les diffĂ©rents animaux. Son oeil exercĂ© n’en manque pas un, des aigrettes, des hĂ©rons, des flamands roses, des chevaux et les manades !

Le plus vieux taureau de la manade, celui que tous suivent et que l’on fait entrer dans l’arène lorsque le taureau ne veut pas sortir, c’est le SimbeĂą… DĂ©sormais, c’est aussi le nom du prof qui a montĂ© ce projet ! Fou rire entre nous.

Vendredi 22 : C’est le jour du retour. Les enfants ont de plus en plus de mal Ă  se lever le matin, mais aujourd’hui, ils sont nostalgiques et la perspective du retour les attriste un peu.

Pourtant, c’est dans la bonne humeur que tous bouclent leur valise et se rendent, une dernière fois, prendre leur petit dĂ©jeuner au restaurant de l’auberge. Avant le dĂ©part, une dernière visite ! Nous partons Ă  Orange, admirer le grand théâtre antique.

A l’arrivĂ©e, les enfants sont ravis : la musique moderne tonitrue sous les murailles cyclopĂ©ennes du théâtre et Ă  ses pieds, des jeunes prĂ©parent le tournoi de beach volley de l’après-midi. Pour un choc des civilisations…

La viside en audioguide est aussi difficile Ă  suivre, pour certains, que celle du palais des Papes d’Avignon, mais comme il fait très chaud, ils ont laissĂ© parler leur machine et se font dorer au soleil sur les gradins du grand théâtre… C’est bon d’ĂŞtre au soleil de Provence… Profitez, petits zĂ©lĂ©s, tout Ă  l’heure, nous regagnons notre verte Normandie et ses brouillards matinaux…



“Se canto, que canto. Canto pas per you…

17 05 2008

…Canto per ma mio qu’es allen de you.”

 

Après l’Aiguille d’Etretat, la Provence…Ce seul nom chante l’eau, le soleil et les cigales. Le Chant du monde dans le camaĂŻeu des bleus de Provence.
Les chants de Char, de Mistral et d’Aubanel. De Giono, de Pagnol, de Daudet. Et les sombres bleuitĂ©s de la montagne Sainte-Victoire…

Nous partons dimanche avec des enfants, qui ne connaissent de la Provence que le parfum de l’extrait de lavande qu’ils ont distillĂ© en chimie, les fautes d’orthographe de Lili et les bartavelles de Pagnol, la terrible soif de libertĂ© qui tenaille la petite chèvre de monsieur Seguin et l’accent tout ensoleillĂ© de l’un de leurs professeurs.

Dimanche, Ă  l’heure de la sieste, nous prendrons nos quartiers en Avignon. De lĂ , nous rayonnerons pendant une semaine Ă  travers la Provence, le pays d’Aix, la Camargue, Tarascon, Aubagne…

Alors, pour vous faire patienter, quelques cigales…

(quelques cigales et, comme promis, un beau Se canto Ă  vous faire Ă©couter… )

“… Sian tout d’ami galoi e libre,
Que la Prouvènço nous fai gau ;
Es nĂ utri que sian li felibre,
Li gai felibre prouvençau !…”

(Chant des félibres, F. Mistral)

(Tous des amis, joyeux et libres, /De la Provence tous Ă©pris, /C’est nous qui sommes les fĂ©libres, /Les gais fĂ©libres provençaux !)

“… Rivière des Ă©gards au songe, rivière qui rouille le fer,
OĂą les Ă©toiles ont cette ombre qu’elles refusent Ă  la mer.
..

…Rivière au coeur jamais dĂ©truit dans ce monde fou de prison,
Garde-nous violent et ami des abeilles de l’horizon…” (La Sorgue, R. Char)

” Si jamais tu viens en Provence, nos mĂ©nagers te parleront souvent de la cabro de moussu Seguin, que se battègue touto la neui emĂ© lou loup, e piei lou matin lou loup la mangĂ©.

Tu m’entends bien, Gringoire: E piei lou matin lou loup la mangĂ©.”

(”La chèvre de monsieur Seguin”, Lettres de mon moulin, A. Daudet)

Dou gotique Avignoun
Palais e tourrihoun
Fan de dentello
Dins lis estello.
Avignoun, grasiha,
de l’escandiho
Tambèn, de fès, que i’a
Lou jour soumiho !
Mai, s’acampo au soulèu
S, gai felibre lèu
Es di cigalo la capitalo…

(Chanson des felibres, T. Aubanel)

(Du gothique Avignon, palais et tourelles font des dentelles dans les Ă©toiles..Avignon grillĂ© de rayons tout de mĂŞme quelquefois le jour sommeille ! Mais, s’il assemble au soleil ses gais felibres, vite il devient des cigales la capitale.)



“C’est le plus grand des voleurs…

15 05 2008

… oui mais c’est un gentleman…”

Aujourd’hui, virĂ©e Ă  Etretat avec mes Ă©lèves. Je les emmène sur les traces d’Arsène Lupin, Ă  la chasse au trĂ©sor de l’Aiguille creuse !Au rapport ce soir, pour un compte-rendu de la journĂ©e.

20h, LE COMPTE-RENDU EN QUESTION :

OĂą, lecteur Ă©baubi, tu dĂ©couvres le parallèle surprenant entre Maurice Leblanc et Johnny WeissmĂĽller…

Ce matin, visite du Clos Lupin, la superbe maison de Maurice Leblanc Ă  Etretat. Celle dont il disait lui-mĂŞme qu’elle Ă©tait son “meilleur Lupin”, celle qui a vu naĂ®tre ses oeuvres prĂ©fĂ©rĂ©es, L’Aiguille creuse et L’Agence Barnett, celle aussi qui fut tĂ©moin de ses heures les plus sombres.

” Il me suit partout. Il n’est pas mon ombre, je suis son ombre. C’est lui qui s’assied Ă  cette table quand j’Ă©cris. Je lui obĂ©is. “

Leblanc, dont la mère avait Ă©tĂ© accouchĂ©e par Flaubert père, et qui vouait au fils une admiration profonde, avait l’ambition d’Ă©crire des romans et des nouvelles dont la langue, simple et Ă©lĂ©gante, toucherait le cĹ“ur du public. Une langue belle comme celle de Maupassant.

Mais tous ses livres sont rejetĂ©s, le public lui rĂ©clame Lupin, toujours Lupin. Alors il le fait mourir et dĂ©capite dans un accès de folie toutes les statues du parc de sa maison d’Etretat. Mais rien n’y fait, le public impitoyable rĂ©clame son hĂ©ros et Leblanc est tenu de le faire reparaĂ®tre. Alors, il l’enferme symboliquement Ă  l’intĂ©rieur de sa maison. Le claquemure derrière une porte qu’il condamne.

RencontrĂ© Ă  Etretat un homme charmant qui a connu Maurice Leblanc vers la fin de sa vie et prĂ©tend nous montrer du doigt le cauchemar de l’Ă©crivain : “Venez, dit-il, je vais vous montrer…”
Effectivement, sur l’un des cĂ´tĂ©s de la maison, dissimulĂ©e Ă  la vue dans une rue dĂ©robĂ©e, la porte apparait toute couturĂ©e de clous. “Vous voyez ? Il avait tellement peur de Lupin, qu’il l’a enfermĂ©.”



“Le Journal d’un lecteur”… Ă©videmment.

14 05 2008

Cher visiteur, n’entends-tu pas comme un écho ?

Alberto Manguel, vous pour qui « la lecture est une conversation », je vous dois en partie l’idĂ©e de ce blog.

J’aime votre simplicité érudite et curieuse, et votre écriture précise et élégante qui a la chaude sérénité d’une conversation entre amis.

Oui, « la lecture est une conversation », c’est vrai.

Des personnages que j’ai aimés m’accompagnent comme des amis très fidèles. Un événement réveille en moi le vers d’un poète, une conversation me fait ressouvenir d’un article lu…

La lecture est un dialogue constant avec le monde et avec soi.

Une phrase lue suscite dix pensées qui se trouvent liées à d’autres discours, d’autres livres, d’autres actes et d’autres gens.

La lecture : connecting people.

Non, effaçons cela, c’est hideux.

Et pourtant…

J’ai appris hier que l’une de mes élèves, une petite fille de 12 ans, fait chaque nuit des crises d’angoisse et veut mourir parce que son exigence de réussite scolaire la hante.

La lecture, cette « tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle » est un lieu de repli sur soi pour cette enfant et beaucoup d’autres.

Comment leur permettre d’accéder, eux aussi, à ce plaisir de la conversation ? Dans quel espace de lecture trouveraient-ils à s’épanouir ? Quel sésame métamorphoserait le pensum en chemins de traverse de l’école buissonnière ?

Pour trouver ce sésame, monsieur Manguel, je fais comme vous : je converse, je discute, je tiens journal, donc je tiens mémoire, de mes lectures et j’en fais part. Je partage.

Pourquoi suis-je bêtement heureuse que vous ayez choisi un petit village français pour y vivre ?



Petite grenouille…

14 05 2008

A offrir ou à s’offrir, ces petits chefs-d’œuvre de la littérature jeunesse d’Iwamura Kazuo.

Ma vie de grenouille, Les Réflexions d’une grenouille, Les nouvelles réflexions d’une grenouille et Les Rêves d’une grenouille.

Quatre albums magnifiquement illustrés par Iwamura, que les adeptes de l’Ecole des Loisirs connaissent sûrement puisqu’Iwamura est l’illustrateur des aventures de La famille Souris, notamment.

Avec sa petite grenouille qui réfléchit longuement, les bras croisés dans le dos, Iwamura crée un personnage tendre et touchant, en proie à une curiosité dévorante. Une petite grenouille que rien ni personne ne parvient à détourner de ses questionnements.

Des questions existentielles, de celles que les enfants aiment Ă  poser.

La petite grenouille pense.

Elle pense Ă  voix haute.

Pour elle-mĂŞme.

Et parfois, elle prend son amie Souris à témoin et l’interroge : Pourquoi il pleut. Où est la vie. Pourquoi est-on joyeux ou en colère. Comment la vie naît de la vie…

Des illustrations aux couleurs douces, des phrases brèves. Une illustration très dépouillée, centrée sur les expressions et les postures des personnages. Des vignettes à lire de bas en haut et une progression très lente de l’action et du développement logique.

Les réflexions sont une succession de scènes qui semblent se dérouler en temps réel et suivre le cheminement de pensée de la petite grenouille. Une toute petite grenouille, un peu philosophe et un peu poète, exaltée parfois, qui se laisse aller à de grands éclats de rire en se tenant le ventre quand elle tient la réponse à la question qui la taraude.

Et puis elle paraît si proche et si vivante, avec ses expressions renfrognée ou rêveuse, spontanée ou réfléchie.

Ma fille de 7 ans l’adore.

Moi aussi.

Ma vie de grenouille, d’Iwamura Kazuo, chez Autrement Jeunesse.