La ballade populaire « Me?terul Manole », source d’inspiration pour Lucian Blaga

15 03 2013

Lucian Blaga a écrit aussi des pièces de théâtre, la plus connue étant « Me?terul Manole » (« Maître Manole »), inspirée de la ballade populaire homonyme. Il est connu que « Maître Manole » est avec la « Miorita », la ballade la plus importante du répertoire de la littérature orale roumaine. Le motif de cette ballade est souvent rencontré dans l’ensemble de la péninsule balkanique : un personnage important désire construire un édifice et  il engage des ouvriers maçons dont le dirigeant s’appelle Maître Manole. Ce que les ouvriers construisent pendant la journée, s’écroule lors de la nuit vers le désespoir et l’étonnement de tout le monde. Une nuit, la solution du problème est révélée à Maître Manole sous la forme d’un songe. Pour que la construction résiste, il faut qu’une épouse d’un des maîtres maçons accepte d’être sacrifiée dans les fondations de la construction. Une traduction intégrale de la ballade roumaine « Maître Manole » établie par M.N.A Gheorghiu a été reprise par le grand historien des religions Mircea Eliade dans ses « Commentaires sur la légende de Maître Manole » (MAÎTRE Manole [en ligne] [consulté le 07 janvier 2013].  Disponible sur le site : http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2001.beauchene_s&part=38085#Notenote281

Le metteur en scène moldave Ion Popescu a créé en 1990 un film inspiré de la pièce de Lucian Blaga. Je considère qu’il vaut la peine de voir cette production cinématographique  qui parle de la spiritualité de notre peuple et de ses  sacrifices mis au service de la survivance de l’art et de la foi.




Types de créations appartenant à la littérature orale (I)

12 03 2013

Réduire la littérature orale à la seule forme du conte ou de la légende, c’est laisser de côté de multiples usages de la parole. Le terme « littérature orale » qui apparaît tout d’abord comme un oxymoron («littérature » est dans nos sociétés associé à l’écrit) désigne un genre très vaste et diversifié. Il regroupe à la fois les devinettes ou énigmes, les formules divinatoires, les maximes et dictons, la poésie liée aux rituels de passage ou aux  relations familiales et sociales, la ballade populaire (fantastique, pastorale, familiale…), les proverbes et les fables. Ces genres de la littérature sont rencontrés partout dans l’Europe. Ils ont une grande importance sociale et une structure linguistique particulière. Il existe une grande solidarité entre les différents genres de la littérature traditionnelle.

Je vais m’arrêter, tout d’abord, sur la création aphoristique et énigmatique (proverbes et devinettes). Le proverbe est un énoncé lapidaire, rythmé et souvent imagé, puisé à un fonds commun de sagesse représentant la tradition.  Du point de vue formel, il se distingue souvent par le caractère archaïque de sa construction grammaticale : par l’absence d’article, par l’absence de l’antécédent, par la non-observation de l’ordre conventionnel des mots. La structure rythmique du proverbe est souvent binaire. On y trouve l’opposition de deux propositions ou de deux groupes de mots à l’intérieur de la proposition. La rime vient parfois souligner l’opposition. Cette structure est souvent renforcée par l’utilisation d’oppositions sur le plan lexical : la répétition des mots, la mise en présence syntagmatique de couples oppositionnels de mots.  La formulation archaïsante des proverbes renvoie à un passé non déterminé, leur confère une sorte d’autorité qui relève de la sagesse des anciens. Le caractère archaïque des proverbes constitue une mise hors du temps des significations qu’ils contiennent.

Le conte de fées est le genre le plus connu des contes populaires. Selon certains chercheurs, il représente de 40 à 50% des contes. Le miracle est l’élément le plus important et le cœur du conte. Autour de lui gravitent les personnages humains, les animaux, et parfois les objets inanimés qui se mettent à vivre. Les milieux ruraux croyaient volontiers à ce genre de conte. Ils ont encore la nostalgie de cette croyance perdue qui les faisait rêver. Le conteur et son public s’identifiaient aux personnages.

Les anecdotes locales sont à mi-chemin entre les contes et les légendes, parce qu’elles contiennent aussi des sujets surnaturels. Certaines anecdotes racontent une histoire qui s’est produite en réalité, d’autres ont des sujets universels. La majorité des sujets appartient étroitement à un village, à une ville, ou à une région. Les anecdotes ne comprennent qu’un seul sujet et sont généralement très courtes. Elles sont souvent racontées durant les repos des travaux collectifs, et le conteur est le boute-en-train de l’assemblée.

Comme exemple, je vais présenter ci-dessous la légende d’un rocher qui se trouve très près d’Alba Iulia, Piatra Craivii, et quelques exemples de proverbes de ?ara Mo?ilor (Pays des Mots) recueillis par Emilian Achim et publiés dans son livre Zestrea : Etnografie ?i folclor din ?ara Mo?ilor: Vol. IV ( Alma?u Mare: [s.n.], 2006, p.86-87). L’auteur de ce livre est le fondateur du Musée Ethnographique d’Alma?u-Mare, une personnalité fascinante que j’ai eu l’occasion de rencontrer en novembre 2012 à l’occasion de notre excursion documentaire.

Le rocher est  situé à une altitude de 1083 m, près de notre ville, appelé Piatra Craivii – Rocher de Craiva (source de l’image: stiri.turismalba.ro/2008/06/daca-tot-mergi-la-cricau/). La légende dit que les rochers de Piatra Craivii cachent dans leurs profondeurs une citadelle dont les portes s’ouvrent aux initiés tous les sept ans. En tout cas, les sources historiques confirment que, après sa défaite à

Sarmisegetusa (aujourd’hui dans le comté d’Hunedoara, en Roumanie), Décebale, le roi des Daces, nos ancêtres,  avait fait construire ici une forteresse  puissante pour empêcher les Romains d’arriver à Rosia Montana et de s’emparer des réserves d’or de cette région. Mais les conquéreurs, guerriers expérimentés, avait assiégé Piatra Craivei, avaient mis du feu et  avaient coupé toutes les sources d’eau de la forteresse pour obliger les Daces de se soumettre. Les Daces sont vaincus et Décébale se suicide plutôt que de se constituer prisonnier.  Vérité historique ou légende, on ne sait pas. Ce qui est sur c’est que Piatra Craivii attire les visiteurs et continue enflammer leur imagination…




Lucian Blaga, le poète-philosophe qui croyait que « l’éternité est née à la campagne »

12 03 2013

Lucian Blaga naît le 8 mai 1895 dans un petit village de notre département appelé Lancràm. Il a fait ses études à Sebes, au Collège « Andrei Saguna » de Brasov, à l’Institut Théologique de Sibiu (1917) et à la Faculté de Philosophie de l’Université de Vienne où il a obtenu le titre de docteur en philosophie en 1920 avec la thèse « Kultur und Erkenntnis ».

Entre 1926 et 1939, il a été ambassadeur à Varsovie, Prague, Berne et Lisbonne. Elu à l’Académie Roumaine en 1936, Blaga est nommé, en 1938, à la chaire de philosophie de la culture de l’Université de Cluj. Dix ans plus tard, en 1948, après l’arrivée des communistes au pouvoir, il est exclu de l’Université et de l’Académie Roumaine, ses livres sont sortis des bibliothèques et des librairies et il est interdit de publication. De 1949 à 1959, année de sa retraite, il travaille comme chercheur à l’Institut d’Histoire et de Philosophie de Cluj, puis comme conservateur à la Bibliothèque de l’Académie de Cluj. Il a fallu attendre l’année 1953 pour le voir revenir à la vie littéraire comme traducteur du Faust de Goethe, puis avec quelques poèmes (1960). La plupart de ses écrits de cette période ne paraîtront qu’après sa mort, le 6 mai 1961.

Représentant de l’expressionisme dans la culture roumaine, Lucian Blaga s’est proposé de chercher les valeurs éternelles des traditions autochtones et il a cru que c’est dans l’ancien village qu’elles peuvent être trouvées parce que son « âme » reste le même. Le poète a été toujours à la recherche d’une spiritualité primordiale dont le point de départ est la source folklorique. Le monde mirifique du village et la nature sont décrites avec beaucoup de sensibilité dans ses poèmes. Je présente ci-dessous deux exemples :

Charrues

Ami qui as grandi à la ville
loin de toute compassion, tel un géranium dans son pot,
ami qui n’as encore jamais vu
la campagne danser avec le soleil sous les poiriers en fleurs,
donne-mi la main,
viens, je vais te montrer les sillons du siècle.

Sur les collines que tu découvres à nouveau,
leur bec planté dans l’humus fertile
vois les charrues, les charrues, les innombrables charrues :
grands oiseaux noirs
descendus du ciel sur la terre.
Attention de ne pas les effrayer –
il faut t’en approcher en chantant.

Viens – doucement. (Texte traduit du roumain par Jean Poncet)

Nous vous proposons d’écouter le poète qui récite une de ses poésies, « Trezire », puis de lire le poème en français.

Réveil

L’arbre attend. Le son de Mars s’entend

Les abeilles cueillent

et mélangent dans leurs ruches

le retour de la mort à la vie

le cire et le miel.

Prisonnier de deux frontières

avec ses veines glissées

sous sept champs de blés

s’élevant comme un dragon de l’azur

mon arbre dort.

Le vent le secoue fort.

Mars sonne.

Toutes les forces invisibles fusionnent

pour le faire bouger

et de son rêve divin le réveiller.

Du haut de  la colline qui verse sur lui

toute cette lumière ?

Comme des larmes,

les bourgeons l’ont envahi

Oh, soleil, soleil, pourquoi

L’as-tu tiré de son sommeil ? (Notre traduction validée par Georgeta B?d?u)