Rencontre avec Farid Boudjellal au Lycée Chateaubriand le 27 mars 2014 : verbatim

 Pour clore notre projet « Bande-dessinée & Immigration », nous avons reçu Farid Boudjellal, bédéiste de renom et lauréat du prix Œcuménique d’Angoulême pour la série Petit Polio en 1999. Nous avons ainsi pu lui poser toutes les questions que son travail nous avait suggérées.

 Quels sont les avantages et les inconvénients du métier de bédéiste ?

 Les avantages sont à peu près les mêmes que les inconvénients car quand on fait ce métier on a beaucoup de liberté, ce qui est un avantage mais cela nous laisse justement la liberté de travailler et de dessiner ou simplement de ne rien faire. Quand on est travailleur indépendant, il faut savoir se motiver. Comme ma réalité correspond à mon rêve d’enfant, je prends plaisir à travailler. Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de faire un travail que vous aimez et que vous aimerez faire toute votre vie.

 Quelle est votre définition de la BD ?

 (Après un longue réflexion) Un art narratif. Car ce qui est important pour moi, dans une BD, c’est de dire quelque chose, raconter quelque chose d’utile. Une BD commence à partir de deux cases. (Il se lève et dessine, sur le paperboard, deux vignettes avec une soucoupe volante dans l’une et un dinosaure dans l’autre). L’espace qui sépare les deux vignettes s’appelle une gouttière et c’est un outil important pour les bédéistes : ça permet d’introduire une dimension temporelle à la BD. Si elle n’a pas de texte (ni bulle, ni récitatif), cela n’a pas vraiment d’intérêt ; ça rend le projet un peu scolaire !

 Quelles sont vos sources d’inspiration ?

 La vie, car elle est imprévisible. Ainsi on peut y voir des sujets intéressants à tout moment. Reconstituer le passé est une création. Mais Petit Polio n’est pas une autobiographie ; on livre forcément de soi mais on rajoute toujours de l’imaginaire. Je voulais avant tout montrer les  »avantages » de l’immigration. Et, vous savez, quand j’ai décidé de travailler sur l’immigration, c’était exaltant car le terrain était vierge : personne n’avait jamais parlé de l’immigration en plaçant le personnage de l’immigré au premier plan. Pour revenir à mes sources d’inspiration, par exemple pour le personnage d’Abdulah, je me suis inspiré d’un jeune homme que j’ai rencontré. J’ai voulu montrer autre chose que des immigrés gommés comme ils l’étaient à l’époque ; cette non reconnaissance était violente car on les reniait.

 Pourquoi avoir choisi de faire de la BD ?

 Petit , à Toulon, j’habitais dans une mansarde et je m’ennuyais (pour être poli). Mon père m’a offert des carnets de dessin et j’ai pu découvrir le plaisir de la page blanche. Et puis j’étais abonné à « Kiwi ». Mais je ne pensais pas qu’écrire et dessiner pouvaient être un métier. Je l’ai découvert quand un copain à moi a décidé de partir aux Beaux-Arts à Paris.

 Dans quels autres pays vos œuvres sont elles connues ?

 Aux États-Unis mais aussi au Japon où j’ai travaillé trois ans. D’ailleurs, là-bas, j’ai eu beaucoup de difficultés quand j’ai présenté la famille Slimani qui s’appelait en japonais la famille Arabe. Quand la série a commencé à avoir du succès, les éditeurs japonais ont voulu enlever des éléments de l’album qui choquaient ou des choses comme les flashbacks, très importants pour nous occidentaux, pour faire de plus courts volumes. Je pense que le pire c’est l’ignorance. Gommer certaines composantes essentielles de la BD, c’est impossible. Les japonais voulaient transformer mes albums en manga, ces lectures de transports en commun ! (… rires …)

 Comment avez vous pensé à faire du sujet de l’immigration un sujet de BD ?

 J’ai d’abord écrit les gags d’Abdulah et puis je voulais parler d’immigration pour parler de réconciliation au lieu de parler de haine. Comme je l’ai déjà dit, c’était enthousiasmant de dessiner et de parler d’un sujet que personne n’avait jamais approché.

 Quelle est la bande dessinée que vous avez préférée écrire et dessiner ?

C’est difficile car pour moi, à chaque fois qu’il y en a une de finie, je la considère comme morte. Et puis je ne suis pas lecteur, moi je suis auteur et donc je ne lis jamais mes albums. J’y ai été obligé pour le deuxième de Petit Polio mais je ne suis pas un de ces auteurs qui encadrent leurs albums et les accrochent dans leur salon (rires). J’en connais qui le font !

 Comment votre entourage a-t-il réagi à la publication de la série Petit Polio et en particulier à l’album Mémé d’Arménie ?

 Tout d’abord, ma famille ne comprenait pas comment je pouvais gagner ma vie en dessinant. Pour ma mère, travailler c’est souffrir et « faire des mickeys » ce n’est pas souffrir. Pour Mémé d’Arménie, la réaction a été plutôt violente venant de ma famille parce que sur la couverture originelle on voyait ma grand-mère qui faisait les poubelles aux puces de Toulon. Je voulais que cet album sorte de la rationalité et puis ce que j’y disais était la vérité. Mais par égard pour eux, j’ai changé la couverture.

 Quel est votre prochain projet ?

 Je fais actuellement des chroniques dans Fluide Glacial ce qui me permet d’être un peu plus léger dans mes dessins et puis j’ai envie de me marrer et là on m’en donne l’occasion.

 Le Cousin Harki a-t-il suscité des polémiques ?

 Non pas vraiment. Je pense que le passé est mort et qu’il faut oublier et savoir pardonner.

 Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

 Non, on ne peut pas être militant et artiste. Les deux sont incompatibles. Par contre, pour certains projets que l’on m’a proposés, comme quand j’ai publié les premières planches mettant en scène la famille Slimani dans le journal Libération, là c’est au citoyen que le projet a plu.

 Comment travaillez vous sur une bande-dessinée ?

 Je n’ai aucun scénario, j’ai une thématique. Pour moi, c’est une souffrance d’écrire.

 Quelles difficultés peut-on rencontrer lorsque l’on publie pour la première fois une BD ?

Ce que vous devez savoir, c’est que quand vous cherchez un éditeur, eux n’ont aucunement besoin de vous. Il faut donc leur démontrer le contraire et montrer ce que l’on vaut. Après un échec, il faut réfléchir car un échec constitue une information qu’il faut prendre en compte la prochaine fois. Mais c’était plus difficile à l’époque quand j’ai commencé : on n’avait pas de téléphone, pas l’Internet. Et puis au début, je ne savais pas dessiner ! J’ai appris à dessiner au fil de mes albums. D’une certaine façon, je me suis fait payer ma formation. Et puis moi, j’avais mon frère qui a monté sa propre boîte d’édition, alors c’est lui qui a financé mes premières BD , cela a été plus facile.

 Quels auteurs de BD vous ont influencé ?

 Hergé, Goscinny mais aussi Hugo Pratt avec Corto Maltese, Gébé, les dessins parus chez Sergio Bonelli et j’adore le vrai Charlie Hebdo, celui des débuts, la relève de Hara-Kiri : j’aime ce genre de BD satirique et insolente. Ces dessinateurs ont amené un réel vent de liberté dans la presse, cet art de l’instant.

 Considérez-vous la BD comme un genre mineur ?

 Artistiquement, on le dit. Pourtant, ce n’est pas un art de la reproduction mais un original à chaque fois. Je pense qu’il n’y a pas besoin de dire que la BD est un art. Ce n’est en tout cas pas un genre mineur car il développe le temps à sa manière. Je crois qu’il n’y a pas d’art mineur mais qu’il existe des artistes mineurs.

 Accordez-vous plus d’importance au texte ou au dessin ?

 Pour moi, le texte et l’image sont complémentaires. Par exemple, avec le comic strip (Farid Boudjellal se lève et illustre ses propos) on a trois images et un strip avec à la fin un sourire ou une émotion grâce à l’interaction entre le texte et l’image. Avec les éléments multiples qui composent le genre, on peut jouer sur tout (les typos, les bulles …) et glisser des détails que le lecteur perçoit inconsciemment.

 Combien peut-on gagner en dessinant ?

 Si on travaille dans la presse, (il se lève et prend le paperboard comme support pour son explication) il y a le salaire des piges et on peut gagner entre 300 et 700 euros ou rien selon la qualité du dessin et la notoriété du dessinateur. Et puis, il y a le droit d’auteur. Pour Petit Polio par exemple, qui coûte 15 euros, je gagne à peu près 10% pour chaque album vendu. Depuis la parution et la récente réédition, j’ai dû en vendre environ 500000.

 Pourquoi avoir utilisé l’ironie dans Ratonnade ?

 On ne peut déjà pas dire la même chose dans les récitatifs et sur les images. Et de toute façon peut-on dire la vérité à un enfant ? Abdulah ne pouvait pas parler de l’humiliation qu’il avait vécue à l’enfant qui lui demandait ce qu’était une ratonnade.

 Vous dites que vous êtes passé de styliste à jeteur, que voulez-vous dire exactement ?

 Hé bien, chez un styliste, il y a beaucoup plus de détails dans le dessin alors que chez le jeteur, c’est un peu bâclé, c’est une esquisse. Pour Petit Polio, je voulais que mes dessins ressemblent à ceux des cahiers de récitation, vous savez ceux que l’on dessine à côté des poésies. En primaire, c’est moi qui faisais ceux de mes copains, j’avais une réputation ! (… sourire nostalgique …). L’aquarelle donne aussi un côté enfantin. (Il se lève et prend dans sa malette des planches originales de Petit Polio à l’aquarelle qu’il nous fait passer). Quand on dessine à l’aquarelle, tout est important et surtout, il faut savoir anticiper car la couleur ne donne pas la même chose sans et avec l’eau.

 Quel intérêt trouvez vous à participer à des journées de rencontre comme celle d’aujourd’hui ?

 Cela valorise mon travail ! Et je suis très ému de vous avoir rencontrés.

 

Verbatim de l’interview de Farid Boudjellal par la classe de 1ère ES1 du Lycée Chateaubriand.

 

Aurore et Cécile

 

 

 


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