Avr 24 2014

Rencontre avec Cédric Liano au Lycée Chateaubriand le 10 avril 2014 : verbatim

Publié par Les Premières dans Rencontre avec Cédric Liano      

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Seconde rencontre : celle que nous avons eu ce jour là avec Cédric Liano à qui nous avons pu poser des questions sur son métier et surtout sur son premier roman graphique, Amazigh. Itinéraires d’hommes libres, publié le 16 avril aux éditions Steinkis. Bédéiste et co-auteur, Cédric Liano signe son premier roman graphique basée sur l’immigration mouvementée de son co-auteur marocain Mohamed Arejdal.

 Dès l’introduction qui le mettait en scène, il a voulu rectifier sur le ton de l’humour sa propre biographie que l’on trouve sur Internet et sur une des premières pages de son album. Il est né en 1981 mais quand il cherchait un éditeur, il lui a fallu changer d’année pour ne pas paraître trop vieux. Pour le monde, il est ainsi né en 1984. L’introduction nous a permis de poser une première question.

 Comment avez-vous réussi à convaincre Mohamed Arejdal de vous raconter son histoire ?

 « Quand je suis parti au Maroc, je rêvais d’une révolution planétaire. Je crois beaucoup dans le potentiel de ce média si peu représenté au Maroc qu’est la BD. Là-bas, j’ai rencontré Mohamed et c’est lui qui a fait le lien. C’est devenu mon ami et au bout de quelques mois il a décidé de me faire la révélation de son voyage qui ne correspondait pas à mes stéréotypes sur les immigrés. Au début des années 2000, j’avais fini mes études. Pour partir je n’ai eu qu’à payer un billet. Je suis parti à cause de la société française et de ses lois que je trouvais injustes, notamment envers les immigrés. Et quand Mohamed m’a raconté son histoire ça a résonné avec la mienne, légèrement différente. »

 De quelle façon a t-il « payé cher » son désir d’ailleurs ?

 « Il a tout d’abord volé les économies familiales pour pouvoir partir et payer les passeurs. C’était son père qui lui avait montré le coffre en tant que fils aîné ! Il croyait arriver en Europe, devenir riche et pouvoir rembourser ses parents. Et puis, aux Canaries, il s’est fait choper par la police comme un criminel. Mais Mohamed est futé, et ça a fait mon affaire pour le récit ; il a réussi à s’échapper mais s’est fait reprendre par la suite puis bastonner. »

 Vous parliez toute à l’heure de révolution, que vouliez-vous dire exactement ?

 « Après quelque errance, j’ai trouvé une école à Tournai, en Belgique, option BD. Je m’intéressais aux problèmes économiques et politiques et j’avais la volonté d’agir dessus à travers l’art. Je travaillais avec des peintres. Ils n’avaient pas de motivation autres que des préoccupations commerciales, ils ne voulaient pas être engagés, ils s’intéressaient simplement au profit qu’ils pourraient tirer de leurs toiles. Au Maroc, au contraire, les étudiants sont énergiques, ils ont envie de projets mais n’ont pas de moyens. J’avais donc envie d’y aller, de devenir le lien entre les deux côtés de la Méditerranée et ainsi rassembler les deux pays : c’est cela la révolution artistique. J’y reviens donc à cette révolution. J’ai rencontré Mohamed qui faisait à ce moment une performance qui mélangeait le racisme et l’analphabétisme. Au Maroc, il y a un peuple qui s’appelle les Amazigh, c’est un peuple berbère qui vit au sud, d’où vient Mohamed. Or au nord on a des préjugés sur eux comme au sud on en a sur ceux du nord. Sa performance consistait à demander à des gens dans la rue son chemin. Comme la plupart des gens ne savent pas écrire, il leur demandait de lui dessiner le chemin. Cette performance avait pour but de poser une question : qui est l’artiste ? Ceux qui dessinent ou Mohamed qui assemblent les dessins pour une installation. Mais la révolution artistique n’est pas encore faite ! »

 Quelles difficultés peut-on rencontrer lorsque l’on publie pour la première fois une BD ?

 « Ce qui est difficile c’est déjà de réussir à aller jusqu’au bout. Plusieurs fois durant l’élaboration de l’album, j’ai eu des doutes, je ne savais pas exactement où j’allais ; je me disais que j’étais nul, que je dessinais mal. Si j’ai un conseil, pour ceux qui dessinent mais aussi pour les autres, c’est qu’il faut accepter de ne pas être le meilleur. Et puis, il faut l’aval de l’éditeur. En plus, j’avais déjà publié l’histoire avec un groupement de textes autour du sujet de l’immigration clandestine en 2010 au Maroc. Aujourd’hui, je déteste ces 20 pages que j’ai faites en une quinzaine de jours car le dessin est maladroit et quand je le présente aux éditeurs, ça ne donne pas une bonne idée de ce que j’ai envie de réaliser. Vous savez, cela fait sept ans que j’ai rencontré Mohamed Arejdal et que j’essaye de publier cet album. Et puis, j’ai rencontré une dame, Judith Peignen, qui m’a dit, que ma présentation n’était pas bonne. Elle est devenue mon agent et on a fait un vrai dossier avec pitch romancé, synopsis chapitré et quelques planches entre autres.

 Je voudrais lever le tabou sur le métier de bédéiste : on ne peut pas facilement avoir la possibilité d’être millionnaire. On gagne environ 8% sur l’achat d’un seul album. J’en donne, pour ma part, la moitié à Mohamed. Pour l’instant, mon éditeur (Steinkis) a imprimé 3000 exemplaires ; ce serait peu pour un bédéiste de renommée internationale. »

 (Il sort son carnet de voyage, le feuillette, nous montre certains dessins et nous les fait passer.)

 Quels sont les avantages et les inconvénients du métier de bédéiste ?

 « Quand on est petit, il faut répondre à cette terrible question : qu’est ce que tu veux faire plus tard ? Et quoi que je répondais, constructeur de robots ou autre chose, on me disait qu’il fallait faire des maths. Alors j’ai décidé de faire de la BD. Et je n’ai pas menti au petit Cédric, j’ai été raccord avec lui. Pour les avantages, je pense que l’on peut s’exprimer sérieusement à travers ce type d’expression et surtout on peut échanger des idées. Je ne vois pas trop de désavantages, à part que l’on est pas riche et qu’on est souvent seul … mais ce n’est pas forcément négatif. Ah et un autre avantage c’est celui d’insérer des personnages que moi je connais dans ma BD ! (Il ouvre Amazigh et nous montre) Ici, c’est le mec que je détestais quand j’étais petit alors je ne lui donne pas un rôle important. Là c’est la fille dont j’étais amoureux et j’ai même dessiné ma famille … »

 Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

 « Il faudrait déjà que je me considère comme un artiste. Je crois que je suis engagé mais pas assez : en tout cas, j’essaye de l’être. Artiste, c’est un mot galvaudé et on y associe souvent diverses définitions. On dit souvent que les artistes sont des aristocrates et qu’ils ont un don mais c’est faux ! Il faut affiner une technique et travailler pour arriver à un résultat parlant. Vous savez, vous vivez tous des belles choses mais aussi des choses terribles : vous pourriez tous raconter quelque chose. Et puis comme disait ce grand homme, que vous connaissez sûrement … Jimmy Hendrix, à qui l’on disait qu’il était un génie, il répondait : « Pour le talent, c’est 8 heures de travail, pour le génie, rajoutes en 3. » »

 Quels auteurs de BD vous ont influencé ? Quelles bandes dessinées aimez-vous lire ?

 « Ah, je les ai tous notés à la fin de mon carnet de voyage. (Il feuillette) Manu Larcenet, vous connaissez ? (Aucune réponse) On est mal, les enfants, c’était le plus connu ! (… rires …) Il y

a aussi Akira ou Otomo ; j’adore les mangas ! Ah je suis sûr que vous connaissez Franquin, il a crée Gaston Lagaffe, mais ce que j’aime surtout dans son œuvre, ce sont Les idées noires. J’aime aussi beaucoup Miyazaki qui va bientôt sortir sa deuxième bande dessinée, après Nausicaa de la vallée du vent et alors qu’il vient de sortir son dernier film d’animation Le vent se lève. Il y a aussi Taiyo Matsmumoto mais j’ai aussi des influences musicales. Durant la création de cette BD, j’ai écouté en boucles Nina Simone mais aussi Keny Arkana, que j’aime particulièrement. »

 Pourquoi avoir choisi de faire de la BD ?

 « Pour tout ce dont j’ai déjà parlé. Et au CESAN (Centre d’enseignement spécialisé des arts narratifs) à Paris, j’aime vraiment enseigner, échanger avec les étudiants, partager … »

 Quelle importance accordez-vous à l’exposition BD & Immigration qui se tient au Musée de l’immigration à Paris ?

 « C’est bien dans le sens où ça fait parler d’un thème : l’immigration ou plutôt des migrations. On en parle autrement que dans les médias où on évoque « le problème de l’immigration ». Ces deux mots (problème et immigration) sont ainsi associés. Je pense qu’au contraire c’est une force et une chance d’immigrer et c’est ce que j’ai voulu traduire à travers l’immigration de Mohamed Arejdal. »

 Accordez-vous plus d’importance au texte ou au dessin ?

 « Je pense qu’il faut posséder un super pouvoir pour pouvoir combiner parfaitement les deux. L’idéal, c’est le mélange des deux mais je suis feignant, donc je suis meilleur pour le texte. Il y a, en tout cas, des choses que l’on ne peut faire passer qu’avec le dessin et inversement. »

 Considérez-vous la BD comme un genre mineur ?

 « Elle est, encore aujourd’hui, mal considérée. Ceux qui associent à la BD un genre mineur sont des intellectuels. Pour l’instant, la BD l’est. À nous, bédéistes, cela nous laisse une latitude, cela nous donne une liberté. Puisque l’on considère que les albums traitent de sujets légers, on ne nous prend pas au sérieux. C’est dans les années 70 que des gens importants ont commencé à dire que la BD avait un intérêt. La BD est pourtant cantonnée à l’enfance. Ça commence à changer mais ça ne change pas forcément pour le meilleur. Comme me dit mon pote Alex : « Il faut faire les choses sérieusement mais sans se prendre au sérieux. » »

 Quelle place donnez-vous aux interludes qui parsèment Amazigh ?

 « Au début, ces interludes sont annoncés avec le changement de dates, mais par la suite ils ne le sont plus. Les interludes interviennent toujours à des moments importants de l’histoire de l’immigration de Mohamed. C’est seulement à la fin que l’on a la surprise de comprendre et de découvrir qu’il est devenu artiste car ces interludes présentent Mohamed Arejdal pendant l’une de ses performances, à Tétouan. (Cédric Liano nous montre des documents illustrant ses propos puis des photos de personnages qu’il a rencontrés au Maroc) Ici c’est la famille de Mohamed Arejdal. (Les photos défilent) Ici ce sont des personnes qui m’ont inspiré, ce que j’aime chez eux ce sont leurs différences. Ce n’est pas comme les personnages d’Enki Bilal qui sont tous pareils : ils ont tous les mêmes nez, hommes ou femmes. »

 Quel est votre prochain projet ?

 (Il cherche sur son ordinateur) « C’est Wild Style : je l’écris avec un camarade de lycée que j’ai retrouvé il n’y a pas longtemps. (On découvre, en avant-première, quelques planches très colorées) C’est l’histoire d’Ali, lycéen métis qui découvre l’univers du graph. Notre but, c’est de faire trois tomes : un qui illustre la seconde (au lycée) d’Ali, un pour la première et un dernier pour la terminale. Il est accompagné d’Aristide, fan de rap et de Booba (dont on a pu se moquer car on n’aime pas sa musique avec mon pote), et de Marie qui danse. Marie a une mère absente et un père alcoolique. On voulait réunir ces trois arts : le graph associé à la peinture, la musique et la danse. Un autre projet qui en est vraiment à sa genèse, il n’est même pas signé, c’est René l’Ours – Justicier de gauche. Comme il n’y a que, dans les BD de super héros, des justiciers riches, de droite, j’ai voulu créer un héros de gauche façonné par le scientifique russe Joseph Gyrgov. (Il nous montre le dessin du personnage) C’est écrit, en rapport avec une réelle affiche de propagande communiste : « L’amour oui, la justice oui, le capitalisme non. » »

 Après cette interview informelle, Cédric Liano se livre à une séance de dédicaces durant laquelle il réalise très gentiment et chaleureusement des dessins travaillés pour chacune des personnes qui le lui demandent.

Verbatim de la rencontre de Cédric Liano par la classe de 1ère ES1 du Lycée Chateaubriand.

Aurore et Cécile