Feb 8 2014

La Bande Dessinée Reportage

Publié par aimenchato dans Exposés sur la BD      

 

En quoi la bande dessinée reportage actuelle nous ouvre un autre regard sur le monde ?

La bande dessinée est un genre mixte, composé d’images associées à du texte. Elle est un genre d’accès facile, qui n’est pas impressionnant. Son appartenance à la culture populaire, et sa simplicité  permettent à l’auteur d’amener le lecteur vers des sujets qu’il jugerait difficiles. La BD reportage est une rencontre littéraire entre la presse et les bulles et la subjectivité qu’apporte le dessin. C’est un genre qui a beaucoup de succès depuis quelques années mais qui ne date pas d’hier.

Le créateur du genre est l’Américain Joe Sacco. C’est un journaliste. Il est l’auteur de la bande dessinée Palestine qui paraît en revue à partir de 1993. En1996, il gagne l’American Book Award. Aujourd’hui il y a beaucoup de BD qui sont présentées comme des BD reportages mais ne répondent pas à une définition du genre : le reportage est le compte rendu que fait l’envoyé d’une rédaction à partir de ce qu’il a vu et entendu sur le terrain. Il faut donc que l’auteur se soit rendu sur place pour rencontrer les gens, et qu’il ait recherché des informations dans le but de les partager avec un lecteur. Pour nous les rapporter ensuite.

Nous allons nous poser la question «En quoi la bande dessinée reportage actuelle nous ouvre un autre regard sur le monde ?». Dans une première partie, nous allons voir en quoi c’est un support nouveau pour changer le regard et, dans une seconde partie, nous allons voir comment va-t-on reconnaître la bande dessinée reportage.

1. Un nouveau support pour changer de regard

On entre dans le récit par une image, ce qui retient l’attention du lecteur. Prenons un exemple, l’incipit des «Réfugiés d’Osiris» de Lisa Mandel, est réussi pour retenir l’attention du lecteur dès le début. La première planche est représentée par un damier aléatoire noir et blanc, qui attire le regard du lecteur dans un parcours circulaire. Quand l’œil se pose sur l’un des visages représentés, il déchiffre sans même le vouloir le très bref énoncé de parole qui le surmonte et auquel il est relié par l’appendice. Quel que soit le sens de lecture choisi, le lecteur est entré dans un récit dont la force et l’intensité le requerront à coup sûr jusqu’à la dernière case.

« Les réfugiés d’Osiris » de Lisa MANDEL est un des articles selectionnés par Le Monde Diplomatique pour le Hors-série Bande Dessinée.

Le dessin est moins complet, précis et fidèle qu’une photographie de reportage. Cependant, il a certaines qualités qui facilitent la compréhension de l’information. Le fait qu’il y ait beaucoup d’images permet de mieux comprendre l’information. Tout n’est pas dit par le texte c’est pour cela que nous avons besoins des images pour compléter l’information. Prenons un exemple, «Les fermiers aux pieds nus » de Joe Sacco : les visages des femmes ridées, amaigries et usées avant l’âge et les corps sans cesse courbés, repliés sur eux-mêmes, cassés en deux par le travail des paysans Dalits disent plus de choses sur leur situation désespérée que les paroles rapportés par Joe Sacco. La question de la mortalité infantile n’est traitée explicitement que dans deux cases mais elle est bien traitée dans les paroles de l’auteur. Le dessinateur à la différence du photographe choisi son cadrage, l’échelle des plans, l’angle de prise de vue : il peut dessiner toutes les images dont il a besoin. Lorsqu’il dessine ses témoins en train de parler, Joe Sacco préfère les gros plans sur les visages car cela donne au lecteur l’impression que le témoin s’adresse directement à lui.  

 

Reportage BD de Joe Sacco. Les fermiers aux pieds nus. Revue XXI Tome 13

On peut faire beaucoup plus de choses avec un dessin qu’avec une photo, comme cette image à la limite du soutenable où l’on voit Suvanti, son jeune fils et d’autres femmes du village, à quatre pattes, le visage penché sur le côté au ras du sol, le bras enfoncé jusqu’au-dessus du coude dans des nids de rat, à la recherche de quelque chose à manger. Avec le dessin on peut même sentir les choses qu’on ne voit pas comme le bras qui fouille dans le trou. Si le dessin simplifie la réalité,il permet au lecteur de regarder des faits éprouvants.

La BD reportage permet de rester  loin de la brutalité de la réalité et préserve l’intimité des personnes représentées sans les déshumaniser (comme le ferait par exemple une photo floue). Le dessin est un moyen de relier le lecteur avec les personnes et les situations représentées par l’auteur.

Dans les témoignages de «réfugiés d’Osiris» les témoignages sont remplacés par un dessin pour que la violence soit à des proportions acceptables.

La mixité de la bande dessinée lui donne un avantage sur le reportage filmé. Avec le  texte et les images, la lecture se fait beaucoup plus vite. Le lecteur est entraîné par le texte et doit également faire des retours sur certaines vignettes ou planches. Parfois, la bande dessinée devient muette. Le lecteur peut interpréter l’image et donner un sens au récit. «L’Afrique de papa» de Hippolyte raconte le séjour de l’auteur au Sénégal pour rendre visite à son père retraité, installé dans une station balnéaire au sud de Dakar. Ce récit alterne des planches remplies de paroles et  il y a des planches sans paroles dont la mise en page joue avec les formes, les couleurs. On peut également voir le passage du dessin à la photographie : les Européens sont dessinés comme des caricatures, ils sont ridiculisés mais familiers pour le dessinateur; alors que les Africains apparaissent souvent sur des photographies en noir et blanc.

Hippolyte. L’Afrique de Papa. Première de couverture

On peut dire que la BD reportage est un outil pertinent et efficace. Il remplit les objectifs d’un reportage : présenter au lecteur des faits vrais, lui donner des informations pour lui permettre d’avoir une opinion personnelle sur la situation. Mais il apporte plus de choses qu’un reportage classique,  c’est un récit unique des sources et des supports d’information qui facilite la lecture tout en le rendant plus intéressant. La BD reportage met en parallèle la chose vue  à l’expérience vécue par le regard d’un témoin.

Le reportage en bande dessinée est un atout pour les rédactions car il répond aux attentes des lecteurs d’aujourd’hui.

2. Une reconnaissance de la bande dessinée

On peut se poser la question : «Comment un auteur de bande dessinée peut proposer au lecteur de presse un reportage sur un sujet d’actualité ?».

Il y a deux problèmes à propos de cette question :

  • L’auteur n’est pas un journaliste (à l’exception de Joe Sacco)
  • La BD est reliée à la jeunesse, à la fiction et à l’humour.

 Dans «Libération» (qui est un journal français), il est précisé que Sacco est à la fois dessinateur et journaliste. Chaque reportage est précédé d’une introduction qui insiste toujours sur les mêmes points : le récit contient des faits vrais, l’auteur s’est rendu sur place, a partagé le quotidien des gens dont il raconte l’histoire ou dont il livre le témoignage; il a choisi lui-même un sujet qui l’intéresse, l’a présenté à la rédaction et a passé un temps dans la réalisation de son projet. À la fin du reportage dessiné (comme à la fin des autres articles de la revue), il y a une double page qui s’appelle «Pour aller plus loin» qui propose des informations supplémentaires de type encyclopédique (histoire, géographie, population, situation politique, textes de loi, etc.) et une bibliographie multimédia sur le sujet. Il y a également d’autres bandes dessinées traitant la même chose.

L’auteur également veut faire reconnaître son récit en prenant exemple sur le modèle journalistique pour que les autres le lisent non comme une fiction mais comme un vrai récit.  

Les informations données dans les reportages sont très importants, mais la mise en page et les détails visuels comme les photos, les notes de bas de page  jouent un rôle très important également.

Souvent dans les planches les auteurs mettent des photos qui deviennent des preuves que les reportages ont bien eu lieu et que l’auteur est bien allé sur le terrain et qu’il a rencontré les témoins. Prenons exemple de l’incipit de «Dans l’enclos de Gaza», où Patrick Chappatte (est un dessinateur de presse Suisse né au Pakistan. Il travaille pour le quotidien Le temps et d’autres journaux comme le magazine Bilan) a mis autour du titre la reproduction d’un document officiel de l’Ambassade Suisse au Caire et celle d’un cachet de passeport portant les mentions «Palestinian Authority», «Rafah Border Control», «Enter» et «24 janvier 2009», et également le portrait de 5 personnes rencontrées sur place.

gaza

Patrick Chapatte. Dans l’enclos de Gaza.  Première de couverture

La comparaison avec un reportage journalistique ne s’arrête pas à l’apparence visuelle : les auteurs font un vrai fond de recherche. La plupart des BD contiennent des informations précises, datées et de témoins identifiés

Joe Sacco par exemple a partagé durant trois semaines le quotidien d’un bataillon de marines chargé de sécuriser une zone irakienne. Le lecteur en faisant une recherche sur l’Internet peut voir que les noms de lieux et de personnes, ainsi que la plupart des informations sont vrais. On peut prendre un autre exemple, «Les fermiers aux pieds nus», un reportage dans des villages de l’Uttar Pradesh, un des états les plus peuplés de l’Inde. Le lecteur peut avoir beaucoup d’informations (salaire journalier d’un ouvrier agricole, nombre de jours travaillés par an…). Dans le récit les auteurs nous disent également comment ils ont eu cette information, en décrivant leurs recherches et en citant leurs sources (paysans sans terre, propriétaires terriens, fonctionnaire chargé du développement de la région, etc.).

Une des caractéristiques du BD reportage est la représentation de l’auteur-enquêteur dans son récit, comme un journaliste de terrain, un stylo et un carnet à la main, ou un appareil photo. Elle sert à rappeler au lecteur que ce qu’il lit est bien un vrai reportage.

Dans la plus part des BD reportages les auteurs intègrent dans le récit final leur expérience personnelle (ses erreurs, ses préjugés, ses émotions, les questions qu’il s’est posées). Tous ces éléments, ne sont pas dans un article classique. Cela permet au lecteur de s’identifier émotionnellement au narrateur et de mieux comprendre les informations.

 

En conclusion, la BD reportage devient de plus en plus présente dans notre monde actuel. Elle nous ouvre les yeux sur un notre monde qui n’est plus celui des BD fictif, mais celui de BD  avec des faits réels et vécus, pour lesquels des dessinateurs mettent tout en œuvre afin de les  représenter  du mieux possible, quitte à prendre des photos ou  à chercher des renseignement pour toucher le plus possible le réel et le lecteur. Les BD reportages gagnent du terrain…

 

Aimen, Ophélie,  Pierre