20092010faurelettres1es3
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LECTURE LINÉAIRE DE L’EXCIPIT DE GERMINAL

                

 

INTRODUCTION

 

 

a)       Présentation de l’auteur et du texte d’où est tiré l’extrait.

L’extrait que nous allons étudier est tiré de Germinal, un roman d’Émile Zola, un auteur de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, chef de file de l’école naturaliste, qui prétend prolonger le naturalisme, en étudiant l’homme d’un point de vue scientifique (ce que Zola appelle le « roman expérimental ») et en considérant tous les aspects de l’existence humaine (même les plus bassement matériels, dont on évitait auparavant de parler). Ce roman a pour héros un jeune homme, Étienne Lantier, qui se fait embaucher à la mine et  se découvre  une vocation de meneur politique.

b)       Situation de l’extrait.

Cet extrait se compose des trois derniers paragraphes du dernier chapitre (chapitre VI) de la septième et dernière partie du roman : il constitue donc l’excipit (= la fin) du roman. Auparavant, la grève a été brisée et Étienne, qui a dû, comme les autres, reprendre le travail au salaire imposé par la Compagnie, a été bloqué dans la mine avec Catherine et Chaval, à la suite d’un sabotage commis par l’anarchiste Souvarine. Après qu’il ait tué Chaval et que  Catherine soit morte de faim et d’épuisement, Étienne est sauvé. Mais il décide de partir afin de mener une vie d’homme politique au service du socialisme.

c)       Idée directrice du texte.

Ce texte nous montre l’évolution idéologique d’Étienne, qui décide de choisir l’action légale, afin de réformer par la voie parlementaire la condition ouvrière. Il met aussi en relation le renouveau de la nature et le futur renouveau de la classe ouvrière, symbolisée par les mineurs, qui viennent de connaître une sévère défaite, mais dont le succès futur semble sûr.

d)       Plan de l’extrait.

Cet extrait se compose de trois parties, composées chacune d’un paragraphe distinct :

– la première évoque le passé (la lutte qui vient d’être menée et perdue) ;

– la deuxième le présent (Étienne quitte le lieu où il vient de vivre et de lutter pour aller vers des horizons nouveaux, au sens propre comme au sens figuré) ;

– la troisième l’avenir avec le renouveau de la nature et celui de la classe ouvrière.

 

ÉTUDE DU TEXTE

I.                     Le passé (ll. 334 à 358).

a)       Un départ qui rappelle l’arrivée, en s’y opposant (ll. 334-337).

Étienne refait en sens inverse le chemin qu’il faisait dans l’incipit du roman. Mais, alors qu’il était arrivé dans l’obscurité la plus totale, (« d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, ll. 1-2) », dans un paysage vide (« Dans la plaine rase », l. 1), il repart sous un « soleil clair » (l. 336), dans un endroit où s’élèvent « les beffrois de plusieurs fosses » (l. 336) : à l’obscurité et à l’horizontalité du début s’opposent donc la clarté et la verticalité de la fin. Ce paysage symbolise le changement qui a eu lieu dans l’esprit d’Étienne, qui est passé du désespoir à l’espérance : Germinal est aussi un roman d’apprentissage, où, après de pénibles aventures, qui constituent une initiation, le personnage devient véritablement adulte.

Les lieux qu’il parcourt à nouveau ne sont plus anonymes, comme nous le rappelle l’abondance des noms de fosse (« Gaston-Marie », l. 335 ; « Mirou », l.336 ; « Madeleine », l. 337 ; « Crèvecoeur », l. 337). Des souvenirs s’y rattachent comme nous le montre l’analepse « il y avait empêché la bande de se ruer sur Gaston-Marie » (ll. 334-335), qui rappelle l’épisode raconté à la page 294, quand un « un haveur de Vandamme, qui s’était joint à la bande par vengeance contre son patron » (ll. 38-39) tente d’entraîner la foule des grévistes à la fosse de Gaston-Marie pour arrêter la pompe et, ainsi, détruire les galeries.

b)       Les forçats de la mine (l. 337 à 343).  [« Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim », début de L’internationale, chanson révolutionnaire de l’époque de Zola.]

Dans ce nouveau passage, la verticalité continue de s’opposer à l’horizontalité du début du roman. Mais, au de nous entraîner vers le ciel, comme dans le passage précédent avec les « beffrois » (l. 336), nous le sommes entraînés  « au fond de la terre » (l. 338).

Alors que, dans le monde de la surface, le sens sollicité est la vue (« voyait », l. 336), dans le monde souterrain, c’est l’ouïe (« le travail grondait » (l. 337), « tapaient » (l. 339), « un coup, et un coup encore, et des coups toujours » (ll.339-340), « le grand soupir douloureux » (l. 343),

La métaphore du bagne s’impose alors (« tout l’obscur travail du bagne souterrain », ll. 341-342). Elle est amplifiée par une antithèse (monde du dessous + son / monde du dessus + lumière), dont chaque terme est renforcé par une accumulation de trois termes : « un coup et un coup encore, et des coups toujours » (ll. 339-340) / « les champs, les routes, les villages, qui riaient à la lumière » (ll. 340-341).

Cette métaphore du bagne a une double signification :

– elle évoque la pénibilité du travail des mineurs (« grand soupir douloureux », l. 343) ;

– elle laisse penser qu’ils purgent une peine pour une faute qu’ils ont commise.

En effet, la faute des mineurs (et donc celle d’Étienne, qui était leur chef) est indiquée par une pensée de ce dernier, évoquée au discours indirect : « il songeait à présent que la violence peut-être ne hâtait pas les choses » (l. 344). La certitude d’Étienne est toutefois loin d’être encore établie, comme le montre l’utilisation de l’adverbe modalisateur « peut-être » (l. 344).

c)       Évolution idéologique d’Étienne (ll. 343 à 358).

L’évolution idéologique d’Étienne, qui, de révolutionnaire, devient réformiste et légaliste, nous est ensuite présentée.

Le personnage commence par se rendre compte de l’inefficacité des procédés utilisés par les luddistes [les luddistes, fortement condamnés par les révolutionnaires marxistes, sont partisans de casser l’outil de travail pour faire plier les détenteurs du capital]. Cela apparaît dans deux phrases au discours indirect libre. On voit que sa voix se mélange à celle du narrateur du fait de l’emploi de phrases exclamatives (« « Des câbles coupés, des rails arrachés, des lampes cassées, quelle inutile besogne ! », ll. 345-346 ; « Cela valait bien la peine de galoper à trois mille en une bande dévastatrice ! », ll. 346-347), dont l’intonation (hors dialogue) indique la présence d’une polyphonie.

La conclusion est indiquée à l’aide d’un retour au discours indirect (« Vaguement, il devinait que la légalité, un jour, pouvait être plus terrible », ll.347-348), qui connote un retour à une démarche rationnelle, alors que le discours indirect libre, dans les deux phrases précédentes,  connotait une prédominance de l’affectivité. Toutefois, cette démarche est tempérée par l’emploi des modalisateurs « vaguement » (l. 247), « devinait » (l. 347) et « pouvait » (l. 348), qui restreignent la portée de l’assertion : il ne s’agit que d’un avenir possible.

Une digression (« Sa raison mûrissait, il avait jeté la gourme de ses rancunes », ll. 348-349) indique le jugement que l’auteur porte sur l’évolution de son personnage et présente une autre forme de polyphonie.

Une troisième forme de polyphonie apparaît dans la phrase suivante, où est employé le discours indirect libre ( « Oui, la Maheude le disait bien,  ce serait le grand coup : s’enrégimenter tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, lorsque les lois le permettraient ; puis, le matin où l’on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques milliers de fainéants, prendre le pouvoir et être les maîtres » (ll. 349-354) : les voix du narrateur, d’Étienne et de la Maheude s’entremêlent. La voix d’Étienne, qui est en trin de devenir un véritable orateur politique, se reconnaît à l’emploi d’une période, procédé oratoire caractéristique du discours (politique notamment) : « Oui, la Maheude le disait bien [protase],  ce serait le grand coup : s’enrégimenter tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, lorsque les lois le permettraient [antapodose] ; puis, le matin où l’on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques milliers de fainéants [apodose], prendre le pouvoir et être les maîtres [clausule].

La voix de la Maheude semble avoir disparu dans la fin du paragraphe, où est évoquée la figure de Moloch : « Ah ! quel réveil de vérité et de justice ! Le dieu repu et accroupi en crèverait sur l’heure, l’idole monstrueuse, cachée au fond de son tabernacle, dans cet inconnu lointain où les misérables le nourrissaient de leur chair, sans l’avoir jamais vue » (ll.  354 à 358). Elle ne peut posséder la culture nécessaire pour cela. En revanche, Étienne a pu rencontrer cet élément dans la littérature socialiste de l’époque (l’image de Moloch pour désigner le système capitaliste se trouve chez Marx) : c’est sa voix qui se mêle à celle du narrateur, comme le montre l’emploi du discours indirect libre (« en crèverait », l. 355).

Ce paragraphe s’achève par une prolepse (« ce serait le grand coup : s’enrégimenter tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, lorsque les lois le permettraient ; puis, le matin où l’on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques milliers de fainéants, prendre le pouvoir et être les maîtres. Ah ! quel réveil de vérité et de justice ! Le dieu repu et accroupi en crèverait sur l’heure, l’idole monstrueuse, cachée au fond de son tabernacle, dans cet inconnu lointain où les misérables le nourrissaient de leur chair, sans l’avoir jamais vue », ll.  350 à 358), qui préfigure le grand renouveau annoncé dans le dernier paragraphe.

 

II.                    Le présent (ll. 359 à 367).

L’avant-dernier paragraphe est essentiellement descriptif. Il nous présente le présent d’Étienne, qui vient de quitter le monde de la mine et qui va se diriger vers un horizon plus vaste, sans pour autant renier la classe ouvrière.

Cela nous est présenté par une opposition spatiale :

– « à droite » (l. 360), le monde souterrain (« le trou maudit », l. 361 ; « les autres fosses », l. 362) de la mine ;

– « vers le nord » (l. 363) le monde aérien (« les tours élevées », l. 364 ; « l’air transparent du matin », l. 365) des « hauts fourneaux » (l. 364) et des « fours à coke » (ll. 364-365).

Le monde ouvrier n’est donc plus seulement obscur et souterrain, mais envahit la surface et se dirige vers le ciel, prêt à prendre possession de l’univers tout entier.

Cette opposition est marquée clairement par la locution conjonctive « tandis que » (l. 363), qui marque un rapport logique d’opposition et introduit une proposition subordonnée conjonctive complément circonstanciel d’opposition.

Le paragraphe se termine une dernière phrase au discours indirect libre (« S’il voulait ne pas manquer le train de huit heures, il devait se hâter, car il avait encore six kilomètres à faire », ll. 365-366), qui permet deux interprétations :

– au sens propre, Étienne doit se hâter pour ne pas rater son train ;

– au sens figuré, il doit faire acte de volonté (comme l’indique le verbe modalisateur « voulait », l. 366) et obéir à la nécessité d’agir vite (comme l’indique le verbe modalisateur « devait », l. 366).

 

III.                  L’avenir (ll. 368 à 387).

a)       Présence des camarades.

Au début du dernier paragraphe, comme dans l’antépénultième, les « camarades » (l. 369) accompagnent toujours, par le bruit qu’ils font, Étienne. Mais leur mouvement n’est plus statique (« écrasé par la masse énorme de roches »,  l. 342), mais dynamique (« il les entendait le suivre », ll. 369-370). Ils ne sont plus divisés comme ç’avait été le cas lors de la grève, mais ils sont « tous là » (369). Cette unanimité est soulignée :

– par une question oratoire, où on affirme, sous forme de phrase interro-négative [qui appelle donc une réponse affirmative], la présence de ce personnage emblématique qu’est  la Maheude (« N’était-ce pas la Maheude […] ? » ll.  370 à 372) ;

– par des accumulations (« « à gauche, à droite, plus loin » ; ll. 372-373 ; « sous les blés, les haies vives, les jeunes arbres » (ll. 373-374).

b)       Le grand renouveau.

? Le renouveau de la nature.

S’ensuit une longue métaphore filée, où  est repris le mythe de Gaïa (l’opposé de celui de Moloch), la Terre-Mère, source de vie inépuisable : « Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait » (ll. 374-375), du flanc nourricier (l. 376) jaillissait la vie (l. 376), les bourgeons crevaient en feuilles vertes (l. 376-377),  les champs tressaillaient de la poussée des herbes  (l.376). De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine (377-378), travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève  (l.379-380) coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes  (l. 380) s’épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus distinctement,  comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse  (l. 384), c’était de dette rumeur que la campagne était grosse (l. 384). Des hommes poussaient (l. 385), une armée noire, vengeresse, qui germait (l. 385) lentement dans les sillons  (l. 386), grandissant (l. 386) pour les récoltes (l. 386) des siècles futurs, et dont la germination (l. 387) allait faire bientôt éclater la terre ».

? Le renouveau de l’humanité.

De la ligne 181 à la fin du roman, les monde souterrain rejoint le monde de la surface (« comme s’ils se fussent rapprochés du sol », l. 382).

Le triomphe futur de la classe ouvrière est annoncé, sur un ton épique, d’une façon qui peut sembler ambiguë et qui montre qu’il faut se garder de faire de Zola un écrivain totalement favorable aux thèses socialistes :

– la métaphore de la maternité universelle est appliquée à la classe ouvrière, dont la terre accouche (« dont la germination allait faire bientôt éclater la terre », l. 388) nous amène du côté de Gaïa et de la vie ;

– mais la métaphore guerrière, déjà utilisée à la fin de l’antépénultième paragraphe, avec l’aspect infernal de cette armée sortie de sous la terre, (« armée noire, vengeresse », l. 385),  nous pousse du côté de Moloch et de la mort.

 

CONCLUSION

Nous avons là un texte très riche qui présente de multiples aspects : lyrique, épique et politique. Si nous ne savions pas que l’auteur en est Zola, il serait difficile de comprendre qu’il est extrait d’un roman naturaliste.


Publié par 20092010faurelettres1es3 le 5 mars 2010 dans Non classé
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