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À quoi ça sert de savoir ça ?

 Parfois lancée à la cantonade, parfois posée plus sérieusement, le doigt levé, tantôt provocatrice, tantôt inquiète : Combien de fois l’ai-je entendu, cette ritournelle : „À quoi ça sert de savoir ça ?“

interrogation

Plus jeune (et un peu naïf peut être) je cherchais alors, preuves à l’appui et arguments les mieux ficelés possible, à démontrer que, oui cela leur servirait dans un avenir plus ou moins proche ! Me risquant parfois à faire de la „cohérence verticale“ (résurgence alors pas si lointaine de concours) : vous le ré-exploiterez plus tard, en cinquième puis en première et peut-être en terminale suivant votre section, voire quand vous serez adulte, en concluant sur un „faites moi confiance“ . Bref beaucoup de temps perdu sur le cours pour, au final, ne pas gagner l’adhésion de ceux qui, sceptiques, craignent de voir leur tête surchargée par tant d’informations inutiles.

Mais avec le temps m’est venue la conviction que ce n’est pas vraiment ma réponse qui importe, mais bien leur question qui pose problème : elle remet en cause les fondements de ce que l’on enseigne bien sûr (ça je l’avais bien perçu depuis le début), mais elle est surtout la marque d’une façon de penser le monde qui rend imperméable à l’apprentissage.

Alors, petit à petit, pour parer à cette mise à distance verbale de mon enseignement, j’ai tenté de proposer une autre approche bien plus positive en partant de l’histoire des sciences :

L’électricité, quand on l’a découverte, ça ne servait à rien, si ce n’est susciter des interrogations chez les scientifiques de l’époque. Et ça serait resté comme cela si Michael Faraday n’avait eu l’idée saugrenue d’utiliser l’énergie électrique pour générer un mouvement circulaire (à la base du moteur électrique). Puis, après les moteurs électriques, on inventa la lumière électrique grâce à James Bowman Lindsay qui eut l’idée de faire échauffer un filament traversé par l’électricité dans une ampoule ; même si un certain Thomas Edison (un autodidacte dont je vous recommande la biographie, c’est édifiant pour nos élèves) est à l’origine de son perfectionnement ! Je m’arrête là, mais on peut évoquer aussi l’utilisation du courant pour faire passer un message par le télégraphe à l’origine du code binaire. A l’œuvre aujourd’hui dans nos ordinateurs…

Ouf, heureusement qu’ils sont plusieurs à ne pas s’être demandés alors : „franchement ça sert à quoi ce truc là ???“ Imaginez l’horreur : … une vie sans portable…

 Et il y en a d’autres comme ça :

  • Antoni van Leeuwenhoek, cet apprenti drapier qui a l’idée de regarder autre chose avec un microscope que la qualité des tissus qu’il achète (même s‘il n’est pas le premier, il fait faire un bon fantastique à la science du monde microscopique).
  • Ou encore pire : la découverte de bactéries hyperthérmophiles dans les sources de Yellowstone en 1960 n’aurait pas servi à grand chose si l’on n’avait pas eu l’idée d’utiliser une de ses enzymes pour accélérer les étapes qui précédent les analyses ADN : pas de série de police scientifique avec comparaison de profil ADN dans l’heure !

Pour résumer, toutes nos technologies, de la plus simple à la plus complexe, sont parties d’une simple interrogation : « Que puis-je faire avec ça? »

 Bref, plutôt que de se demander : « À quoi ça sert ? », il est beaucoup plus profitable et utile de se demander „Comment puis-je m’en servir ?“. C’est à cette condition que l’on peut faire fructifier ce qui nous est donné et que, vraiment, l’on peut avancer.

Pour ma part, depuis que je prends le temps d’introduire mon cours avec quelques uns de ces exemples, je n’entends plus le fameux refrain. Donner du sens aux apprentissages c’est finalement ce qu’on essaie de faire chaque jour, mais plus j’y réfléchis et plus je me demande si, quelque part, on n’élude pas une question plus fondamentale : « Tout doit il servir à quelque-chose ?« 

Mais bon, là, en ce moment, je me demande vraiment à quoi ça me sert de vous parler de ça…

Damien THOMAS, prof de SVT (espérant  encore servir à quelque chose)

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Damien Thomas

Professeur de S.V.T. au Lycée, j'aime toucher un peu à tout :
enseignements d'explorations, sections euros, AP, PP, coordination de la discipline préparation de sorties de voyage et parfois ... je fais cours.
Bref un quotidien de prof.

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  • J’ajouterais deux points :
    – Une maîtrise croissante de l’apprentissage par l’enfant augmente son potentiel d’autonomie et de bonheur (un peu abstrait et futuriste en bas âge mais le message peut passer par le biais d’exemples concrets de leurs champions favoris).
    – Concrètement, on connaît de mieux en mieux la plasticité du cerveau. L’apprentissage scolaire (intellectuel) est donc au cerveau ce que l’activité physique est au sport et à la santé. Donc, en plus de l’aspect pragmatique ou utilitaire d’un apprentissage, le travail du cerveau pendant la croissance de l’enfant a un impact direct sur le sommet de ses capacités intellectuelles qu’il atteindra au sommet de son développement physique (16-20 ans).

    • merci Léa,
      La biographie est un des exemples très intéressant à citer car ce n’est pas un scientifique de formation, mais un autodidacte (un peu feignant d’ailleurs) avec un profil finalement très prôche d’un élève lambda ou epsilon (en tous cas pas bêta). Le texte le plus concis est celui de wikipedia…
      C’est un exemple que je peux citer à l’oral (appuyé par le vidéoprojecteur) en début d’année pour introduire le cour.

  • Merci pour cet article et surtout pour ce questionnement. Je pense à la fois qu’il est au coeur de notre métier, et en même temps, je suis bien incapable d’apporter une réponse claire à l’élève qui me pose cette question …
    Je précise que je suis enseignant d’histoire-géographie-éducation civique.
    J’ai donc une réponse toute faite : « cela te sert à former ton esprit critique, à comprendre le monde qui t’entoure et dont tu vas devenir un acteur ». On en revient à l’argument du début d’article, un avenir plus ou moins proche, avec l’avantage pour les sciences humaines de pouvoir, parfois, être en prise directe avec l’actualité (quand bien même cela reste difficile, comme en ont témoigné les événements récents : comment parler des attentats, des dessins de Charlie-Hebdo, de la liberté d’expression, etc.).
    Par contre, je crois aussi qu’au-delà de cette question parfois naïvement posée par nos élèves, il y a l’idée du « pourquoi je suis évalué là-dessus », pourquoi est-ce qu’on vérifie que je le connais (surtout quand on leur dit que c’est pour plus tard !).
    C’est là, sur ce point précis (que j’exprime sans doute bien mal), que j’ai le plus de difficultés à formuler une réponse satisfaisante … et on en arrive à la question finale de l’article : tout doit-il servir à quelque chose ? et on pourrait ajouter, tout doit-il être évalué ?
    Et pour le coup, je ne suis pas bien que la réponse à ces deux questions soit nécessairement positive …

  • Merci, ce que vous dites me paraît absolument fondamental !

    Il s’agit non pas seulement de répondre à la question abstraite du sens des enseignements.
    Le sens de nos enseignements se joue sans doute en fait sur deux terrains :

    1. Le terrain de la connaissance pure : il s’agit d’abord de faire comprendre aux élèves que les connaissances ne sont pas données mais se construisent, et que, par la même occasion, ce que nous disons ne relève pas d’un savoir innée indiscutable et anhistorique. Les élèves doivent donc, suivant notre exemple, apprendre, être curieux, recueillir des connaissances pour ensuite les maîtriser (faire des liens et s’en servir)

    2. Le terrain des valeurs : il s’agit plus profondément de faire la différence entre :
    – la valeur de vérité (telle découverte a une histoire et pourra en tant que telle être réfutée)
    – la valeur pragmatique (comment me servir de ce que je sais, ou à quelle fin vais-je employer ces moyens qui sont à ma disposition).
    De ce point de vue la vérité discute de ce qui est, l’utilité discute de ce qui doit être : une découverte n’est pas utile pour être utile, elle est utile pour une fin qui n’est pas donnée d’avance et relève au fond de la façon dont nous voulons vivre ( par exemple dans le confort éclairé de notre chambre la nuit pour lire tardivement de précieux ouvrages qui nous permettront de préparer nos cours…).
    Mais effectivement l’utilité n’est plus seulement une question de connaissance, de savoir, mais de volonté : qu’est-ce que je veux, et comment vais-je me servir de cela en fonction de ce que je veux ?

    Pourtant c’est par ma culture (et mes connaissances) que je peux me renseigner et me demander ce qui est possible, ce qui est pour l’instant impossible, mais aussi m’interroger sur ce qui bon ou mauvais (par ex. pour un organisme en SVT), bien ou mal (p. ex. pour un régime politique pacifique en Hist.-Géo.) – tel bienfait pouvant très bien pour l’instant n’être pas réalisable, encore faut-il savoir ce qui est à ma disposition et ce qui me reste à faire pour réaliser ce que je veux.

  • J’ai personnellement trouvé cet article très intéressant. Et ma femme, prof de SVT, également!
    Pour répondre à la remarque de JP ZANCO, je suis d’accord pour dire que répondre à cette question est plus simple en SVT qu’en SES (je suis prof de SES).
    Je suis plus réservé néanmoins sur l’affirmation selon laquelle « l’économie est une blague ». Elle devient une blague (c’est mon avis) dès lors qu’elle est utilisée pour faire des prévisions macroéconomiques car cela suppose de faire l’hypothèse de relations mécaniques entre des variables agrégées (qui n’existent pas mais sont de simples constructions statistiques). Les raisonnement microéconomiques en équilibre partiel me semblent en revanche très utiles (et à fort contenu heuristique comme on dit) car ils fournissent un outillage conceptuel intéressant sur les processus à l’origine des décisions, sans que, d’ailleurs, il soit possible de déduire avec certitude les décisions finales. Mais ils permettent de comprendre pourquoi certaines décisions sont prises alors qu’elles ne devraient pas l’être et inversement (ce qui permet par exemple de « penser » les effets pervers). Bref… Je m’égare.

  • Je pense qu’il est plus facile pour un prof de SVT de répondre à la question « à quoi ça sert », précisément parce qu’on aborde la technologie, donc des applications pratiques de la science. Même chose en physique-chimie. J’ai pourtant été confronté à la question « à quoi ça sert de savoir ça ? » face à des enseignements qui semblent pourtant essentiels dans le monde d’aujourd’hui : les langues étrangères. On ne s’étonnera plus de la nullité des Français en langues lorsque on entend : « à quoi ça sert d’apprendre l’anglais, de toutes façons, on ira jamais en Angleterre… ». Chez moi (j’habite dans le Sud-Ouest), j’ai même entendu « ça sert à rien d’apprendre l’espagnol, on ira jamais en Espagne », alors que nous sommes à 150 km de la frontière et que certains élèves ont déjà été faire le plein de cigarettes de l’autre côté. Face à cet argument, réponse triomphante : « de toutes façons, là-bas, ils parlent français ».
    Personnellement, j’ai plus de mal à répondre à la question dans ma discipline : je suis prof de sciences économiques et sociales, et honnêtement, il y a peu d’enseignement qui soit plus inutile que l’économie. Les programmes font la part belle à l’enseignement de théories classiques (équilibre de marché, par exemple), qui se parent de scientisme mathématisant pour cacher la vacuité totale du propos. Avec mes élèves les plus avancés et les plus subtils, ça devient un sujet de plaisanterie récurrent : « maintenant que vous avez bien compris la théorie, je vais vous démontrer qu’elle est complètement fausse… » C’est ma meilleure façon que j’ai trouvée de faire passer la pilule: l’économie étant une blague, autant s’amuser un peu quand on l’enseigne.

  • Prof de français, j’ai une ,réponse assez systématique à cette question (posée régulièrement en poésie ou pendant certains cours de grammaire): « ça ne sert à rien tant qu’on ne le connait pas, et de toute façon comme c’est à vous de vous en servir, c’est à vous de me dire quand vous maîtriserez tout cela à quoi ça sert. »

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