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écriture inclusive

Pourquoi réduire la meilleure part de l’humanité à une lettre ?

Polémique inutile ?

À l’heure où la campagne #balancetonporc bat son plein, le ministre de l’Éducation Nationale Jean-Michel Blanquer a déclaré, péremptoire, que cette écriture destinée à mettre sur un pied d’égalité les femmes et les hommes crée « des polémiques inutiles » et n’est « pas une bonne idée ».

écriture inclusive

Mais au contraire ! Enfin le retour du « politically correct », le PC, cher aux Anglo-Saxons, qu’une traduction hasardeuse a popularisé sous le terme de « Politiquement correct ». Enfin, nous allons pouvoir nous délecter d’une écriture pure, débarrassée de toutes ces scories machistes, sexistes, racistes et j’en passe. Enfin, nous allons pouvoir avoir de vrais débats, regarder sans peur notre avenir radieux.

Le cauchemar du tarot philosophique

Hier j’ai croisé un·e mal voyant·e qui m’a proposé de me tirer les cart·e·s. Pour ne pas le froisser, j’ai bien entendu accepté, avec entrain et le sourire aux lèvres (Politically correct. Leçon 1. Ne pas blesser inutilement autrui).

Première carte. Ludwig Wittgenstein. J’ai vacillé. J’aurais préféré l’arcane sans nom, le XIII, la Faucheuse, c’est dire ! Et mon aveugle de continuer. C’est le linguistic turn. Une démarche qui considère que l’Histoire doit nécessairement s’intéresser principalement au langage car l’historien travaille sur des textes, et la réalité qu’il analyse n’est accessible que par la médiation du langage. L’histoire deviendrait ainsi un genre littéraire. Donc, corrigeons le langage et nous corrigerons la réalité. Féminisons à tout-va et nous réglerons la place des femmes dans la société. Il suffira ensuite, comme le propose par ailleurs M. Trin, de débaptiser certains lieux et le tour sera joué ! Remplaçons l’avenue Pierre Curie par Marie Curie, la place Louis XVI, par la place Marie-Antoinette, le pont Mitterrand par le pont Danièle. Terminons en apothéose : le boulevard du Général de Gaulle deviendrait le boulevard du Générale de Gaulle.

Je m’apprête à partir, mais mon voyant·e insiste. Deuxième carte. Je me prends à rêver de voir apparaître la carte sans numéro, le Mat, ou Le Fou. Georges Orwell (Georg·e·s ?). Pas de chance aujourd’hui ! Mais l’écriture inclusive n’est-elle par le retour de la novlangue ? Ce langage conçu pour éviter toute aporie, toute pensée conceptuelle au nom d’une simplification du monde. Les citoyens, munis pour tout bréviaire de leur lexique-TF1 penseront le monde et l’avenir, forcément radieux, comme un remake des Marseillais vs le reste du monde. Et je prendrai, chaque matin, mon véhicul·e (i.e. voiture (pollution), vélo (réducteur), piéton·e·s (agression anti-pauvre)) pour accomplir mon Koh-Lanta quotidien. J’éviterai la charge mentale en ne pensant pas à mon Cauchemar en cuisine (laisser mon·a époux·e·s faire la cuisine est sexiste) qui m’attend le soir.

Enfin, la meilleure part de l’humanité, la moitié d’entre nous sera respectée. Ce sera la fin du harcèlement. Nous pourrons rencontrer une autrice, une peintresse ou une médecine pour soigner notre vague à l’âme. Pardon. Une auteur·e, une artist·e peintre et une doctoresse. Et tant pis pour les dyslexiques !

La proie pour l’ombre

Argh ! La sonnerie de la pendul·e. C’est l’heure. Une nouvelle journée à l’école. Quel bonheur. Que vais-je bien pouvoir dire aux petit·e·s monstr·e·s ? Leur rappeler l’article premier de la déclaration des droits humains ? « Tous les hommes et les femmes naissent et demeurent libres et égaux en droits » ? Pousser les filles à faire des études scientifiques ? Girl power ! Rappeler aux parent·e·s, lors de la réunion, de faire attention aux stéréotypes sexistes ? Et surtout, lancer une pétition pour interdire aux journaux et à la télévision d’employer des femmes. Ainsi, leur image ne sera pas dégradée.

Sérieusement. La lutte contre le sexisme, le harcèlement, ne passe pas par une réforme de l’écriture. C’est bien une idée d’homme ! Elle passe par l’éducation, par le respect, par l’attention aux autres. À tous les autres.

 

Une chronique de Philippe Crémieu-Alcan

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pcremieu

Professeur en collège, Docteur en Histoire, spécialiste de la forêt (délinquance) et des mentalités (résistance à la justice), Travaille sur les usages pédagogiques du web 2.0. Anime la classe Médias du collège Dupaty (une classe PEM) Site Perso : miscellanees33.wordpress.com

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  • Pour moi qui suis enseignante en lycée professionnel et amenée à enseigner la typographie à mes étudiants de BTS, je redoute que l’écriture inclusive rende encore plus complexe l’apprentissage de l’orthographe. Il me semble primordial, pour ne pas perdre les élèves, que des règles claires soient établies.
    Déjà, la réforme de l’orthographe pourtant engagée il y a une vingtaine d’année a contribué a faire cohabiter plusieurs règles possibles pour l’écriture des mots. Je constate que, à partir du moment où un mot peut être écrit de plusieurs manières, il y a un flottement sur l’apprentissage de ces mots. La règle n’est plus toujours clairement énoncée, ou cela oblige à énoncer les deux règles, ce qui au final augmente encore la complexité de l’apprentissage. Si l’on doit accepter de nos élèves deux orthographes possibles, il n’en demeure pas moins que, dans le domaine professionnel dans lequel j’interviens (les industries graphiques), l’ensemble des règles sont censées être connues afin de définir la règle appropriée dans chaque cas de figure (en fonction de la demande éditoriale du client). Cela devient impossible face à des jeunes qui la plupart du temps de maîtrisent pas les savoirs de base.
    En ce qui concerne l’écriture inclusive, je trouve qu’il y a confusion entre le genre des noms et le genre des êtres humains. Ce sont deux notions qui n’ont rien à voir et je ne pense pas que modifier l’un fera évoluer le second. De plus, cela me semble aboutir à certaines impasses linguistiques. Soit on considère que l’écriture inclusive (enseignant·e·s) est en fait une abréviation, cela remplace l’intitulé complet (enseignants et enseignantes). Cela revient à alourdir considérablement le langage, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral puisque, dans ce dernier cas, l’abréviation n’a pas de prononciation et doit donc être lue au long. Si l’on considère que ce n’est pas une abréviation, cela n’existe qu’à l’écrit et n’a donc pas de réalité dans la langue orale. Par ailleurs, il n’existe plus de mot pour désigner une communauté indifférenciée d’êtres humains, toute appellation devant forcément faire référence à un genre humain. On ne peut plus parler de la communauté des enseignants mais de l’association de deux groupes d’individus, les enseignants hommes et les enseignantes femmes. Cela revient encore à augmenter la prépondérance des genres et contribuer à renforcer ce contre quoi on veut lutter.
    Enfin, que faire des mots féminins qui désignent des êtres humaines dans leur globalité ? Cela impliquerait, logiquement, de parler d’ « un person » lorsqu’il s’agit d’un homme et de person·ne·s lorsqu’il s’agit d’une communauté d’hommes et de femmes. C’est curieux, person·ne n’en parle !