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Éduquer c’est aussi écouter

Les élèves « difficiles » ont besoin de parler

Comme chaque jour, après l’appel, nous faisons dans la classe une méditation basée sur la respiration pendant quelques minutes. Face à l’envahissement des écrans et à notre addiction à l’immédiateté technologique – dont les enfants sont les premières victimes – cette technique ramène chacun à son rythme biologique et à sa respiration, véritable métronome de nos vies. Elle apporte de réels bienfaits : calme, détente, meilleure attention, plus grand bienveillance.

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Les dos se redressent, les yeux se ferment et les visages s’apaisent. C’est très beau à voir. Bien que je médite avec eux, de temps en temps j’ouvre un œil pour voir la classe dans cette sérénité olympienne. Mais aujourd’hui, Kevin n’y est pas. Il se tient mal, continue à s’agiter malgré lui, garde les yeux ouverts. Il ne parvient pas malgré mes demandes répétées à rentrer en symbiose avec la classe et avec sa respiration.

Kevin est nerveux ces derniers temps. Il bavarde beaucoup. À chaque fois que je le reprends, il s’excuse avec des yeux de chien battu, mais ses palabres reprennent rapidement. J’arrive à contenir tant bien que mal son agitation, mais c’est répétitif et fatiguant.

Respect et confidence

Après la récréation, en salle de musique, la professeure doit rapidement le sortir de la classe pour pouvoir faire cours. Je le prends avec moi, seul à seul dans la classe. Il est assis à sa place, juste en face de mon bureau. Que se passe-t-il ? Pourquoi n’arrive-t-il pas à se contenir, à se contrôler ? Pourquoi a-t-il tellement tout le temps besoin de la ramener, d’exister aux yeux des autres ?

Kevin me regarde sans parler. Il me respecte, je le sais, je le sens. Il sait que je dis vrai. Alors qu’il a l’habitude des dénégations, il ne dit rien. Nous sommes seul à seul, il n’y a pas de témoin et le masque tombe. Il finit par lâcher le morceau : « Vous savez maître, c’est pas facile ». Il m’explique que cela fait plus d’un an que sa mère – que je n’ai jamais vue – cherche un appartement à loyer modéré. En attendant, ils logent à l’hôtel avec sa sœur. Les larmes perlent de ses yeux et tombent en silence sur son maillot PSG.

Et son père où est-il ?… Il ne le voit que rarement. Ça a l’air de lui faire mal d’en parler. Je sens qu’il ne faut pas pousser l’investigation plus loin. Je lui dis que je comprends, c’est très dur. C’est normal que ça le perturbe. Et ça ne facilite pas le travail à la maison… Je tente de le rassurer. Je lui explique qu’il faut être patient et que la situation finira par s’améliorer. Je lui dis aussi que je vais prendre ça en compte, que je compatis, mais qu’il doit être d’autant plus fort que la situation est difficile. Je discute avec lui des modalités qu’il pourrait mettre en place pour pouvoir apprendre ses leçons à la maison et pour mieux travailler en classe. Et surtout je lui fais comprendre que la base de tout, c’est l’écoute en cours. S’il écoute, les trois quarts du boulot sont déjà faits. Je lui fais promettre de faire un effort, je lui dis que je serai à ses côtés et qu’il peut y arriver, qu’il a de réelles capacités. Son visage se détend à mesure que son cœur se réchauffe. Il fait le dur dans la cour mais ce n’est que pour masquer sa fragilité. Je lui explique que ça ne sert à rien. Qu’il arrête de se mettre en avant à la moindre occasion, il n’a pas besoin de ça, qu’il soit lui-même et se montre plus amical avec ses camarades, il verra bien ce que ça donne.

La sonnerie retentit. Je récupère les élèves à la sortie du cours de musique. Dans l’escalier je prends Kevin par l’épaule et lui rappelle chaleureusement ce qu’il a promis. Il est étrangement calme.

Comme sur des roulettes

Le reste de la journée se passe comme sur des roulettes. Quand Kevin est calme, quand il écoute, toute la classe se met au diapason. Un vrai bonheur. À 16 h 30, alors que nous sortons cartables en main sur le palier, Kevin vient vers moi et me glisse à part : « Vous savez maître, ça m’a fait du bien de vous parler. »

Mon cœur se serre. Je lui tape gentiment sur l’épaule et je lui réponds : « Eh oui, ça fait du bien de temps en temps de vider son sac ! »

Un mois plus tard, Kevin m’apprendra que ça y est, ils ont trouvé un logement. C’est pour dans deux mois mais ses yeux brillent déjà.

Une chronique de Gilles Vernet

Le site du film Tout s’accélère

Le livre Tout s’accélère

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elise

Rédac'chef enthousiaste !

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