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The loneliness of the long distance teacher

État de manque

Encore une suée nocturne. Je me lève et je remarque que mon visage, sourcils compris, s’est imprimé sur mon oreiller. Je n’ai dormi qu’une heure. Encore. Le réveil martèle désormais chaque minute et je peine à me rendormir. Comme chaque nuit depuis fin décembre. Depuis ce que certains enseignants appellent la « délivrance », « l’expulsion » ou encore la parturition professorale.

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Beaucoup depuis dorment à poings fermés comme les bambins dans les portraits d’Anne Geddes, la bave aux commissures des lèvres en plus.

Mais pas moi.

Donc voilà, je vous écris cette nuit pour vous faire partager mon mal-être et purger au sens premier du terme ma mélancolie hivernale.

Oui.

Je suis enseignant et mon travail me manque.

 

Seul dans la nuit je vais vous livrer ce mal insidieux qui me ronge depuis maintenant quelques jours. Il est entré de la plus vile des manières, par de petits phénomènes quasi anodins, qui pourtant, en lumière de mon diagnostic, sont lourds de sens.

T.O.C. de prof

Tout d’abord, des faits de vie. Dans le métro, les parcs, il m’arrivait d’écouter les conversations des inconnus et de les interrompre pour leur poser des questions ou les reprendre. Ici, je demandais à l’amoureux éconduit de reprendre sa déclaration en la développant, en y ajoutant des métaphores, des périphrases. Là, je reprenais le brave plombier qui se plaignait du système politique français en lui résumant les points principaux de la Cinquième République. Je m’arrêtais juste à temps, j’allais écrire avec mon stylo la représentation schématique de l’Assemblée nationale. L’amoureux me remerciait. Le plombier, lui, changeait de place en maugréant. J’étais en perpétuelle remédiation pédagogique.

Plus tard, mon amie me faisait remarquer que je parlais souvent seul, sous la douche ou lors de mes courtes nuitées. Elle était souvent rassurée que je crie un certain Jean-Michel B., le front fiévreux, et non pas une demoiselle. Mais le mal était bien là. En moi.

Fin prêt

Mon sac était prêt, mes séquences bien ordonnées dans mon ordinateur. Mes crayons taillés, mon cahier de texte et École directe mis à jour et correctement renseignés : chaque cours y était inscrit depuis début septembre, j’avais même mis des smileys devant chaque séance symbolisant l’ambiance de la classe le jour évoqué.

Alors que les autres étaient au ski, vélo, rameur ou encore bonnet de laine, moi je poussais de petits cris d’orfraie quand je commandais le livre du professeur d’étude de la langue pour les secondes afin de perfectionner mes séquences le restant de l’année ; là où les gens voyaient une moitié d’année passée, moi je dessinais l’avenir en me gargarisant des mois restants.

Alors j’en vois ici et là qui ont déjà étudié ce sujet épineux et qui vont me soumettre l’idée d’en parler à mes pairs. Et là je leur dirai ceci : les profs se dispersent.

Pas de fuite groupée

Les enseignants les vacances venues, c’est comme lorsque vous trouvez un vieux carton de pizza sous le frigo que vous aviez oublié. Vous le soulevez et vous remarquez avec effroi que toutes les créatures cachées dessous se dispersent dans tous les recoins de la cuisine de manière complètement désorganisée. Pas de fuite de groupe. Ok. Ben la pizza, c’est les vacances d’hiver. Vous comprenez ? Les profs ne communiquent pas durant les vacances, pour la raison tout à fait légitime qu’un contact leur fait brusquement reprendre conscience de leur condition d’enseignant.

Seul. On peut oublier qui on est. Au bout de quelques jours de farniente teintés de chocolat chaud ou mojito (selon régions), on PEUT penser qu’on s’est mis en disponibilité. Qu’on a gagné une somme importante à la loterie qui nous permet de faire un bisou le matin à celui ou celle qui part en lui disant, pendant une quinzaine de jours, exactement la même phrase :

« Allez, passe une bonne journée mon/ma lapin(e) ! »

Certains d’ailleurs ne la disent pas, trop de scrupules (ou trop de mojitos), et l’écrivent sur un post-it qu’ils disposent sur la porte d’entrée, pour se donner bonne conscience. Les pleutres.

Mais, dès qu’un enseignant en croise un autre, au supermarché par exemple, on sent la gêne qui s’installe, subitement.

Les phrases ne se finissent plus :

 

«  Et sinon tu as commencé à corriger les…………. (la voix se meurt) ……………… »

«  Tu sais toi quand on va planifier les……………………. (la voix s’étrangle)…………….. »

«  Et dire que dans quelques jours on…………………………….(la personne s’étouffe : malaise vagal)…………………. »

 

Les personnes se quittent en pleine conversation, furibondes. Un retour à la réalité qui vous percute. Au rayon des fruits et légumes. Bordel.

En progrès

Donc non, je ne peux pas en parler à ma fratrie. Mais il y a des mieux, des moments d’intense euphorie durant ces vakances (mon cerveau ne parvient même plus à orthographier ce terme-là). Lorsque j’ai reçu un courrier ce matin de la directrice. Seigneur, si vous aviez vu ça. J’ai dû m’excuser auprès du postier à propos de cet élan d’affection, d’ailleurs. Les petits plaisirs de la vie, lui ai-je postillonné en déchirant l’enveloppe dans le couloir. Lui partait en m’insultant.

J’ai regardé ce courrier peut-être une trentaine de fois, l’ai recopié sur une feuille à carreaux, puis sur une feuille blanche, en plus grand, puis avec des couleurs différentes sur mon agenda déjà stabiloté.

C’était le planning des examens blancs de la rentrée.

Un délice.

Vous voyez bien que ça va mieux.

Et le soir, je guette les reportages qui parlent de rentrée scolaire, entre deux sujets sur les buches de Noël et les bonnes résolutions, et je compare avec attention les différences de traitement entre chaque journaliste. Avec un sourire béat et un petit verre de jus de fruits à la main. C’est mon petit-cadeau-dans-mes-chaussettes à moi, finalement.

Voilà, mon témoignage prend fin et je vais tenter de retourner dormir. Après tout, il ne reste que quelques dodos avant la rentrée, ce qui devrait passer tout de même assez vite si on transpose ça sur une vie entière. Bonne fin de vac….

Bonne fin de-ce-qui-clôture-un-temps-scolaire ; et bonne année !

Une chronique de Frédéric Lapraz

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Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP. Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
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