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classe2024

Classe 2024

Dans une réalité dystopique où Eric Brunet est Président de la République

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05 h 50.

Je passe les portiques de l’établissement sans me presser. Début des cours à neuf heures. Je bâille encore car la nuit, quoiqu’agréable, a été courte. Me voilà entré dans la salle des profs. Je peste car il y a déjà une dizaine d’enseignants présents, et, bien évidemment, un des profs de mathématiques a pris la meilleure place dans la petite pièce attenante à la salle des profs. Avant, elle n’était qu’un vulgaire débarras où on entreposait les copies d’examen et les feuilles A3 de l’imprimante, mais depuis les lois Brunet, elle était devenue un des havres de paix les plus prisés du bahut. En effet, elle permet par sa position géographique excentrée de ne pas être en contact direct et sonore avec le reste de la SDP, ou plutôt la PPEAVDMM, comme on l’avait renommée depuis son élection : La Permanence Permanente des Enseignants à Votre Disposition Mesdames Messieurs. Je pestai contre ce collègue que je ne connaissais pas et je m’assis à un bureau, étant passé à mon casier pour récupérer mon Présenteur et ma protection personnelle auditive. Je savais que j’allais être tranquille quelques dizaines de minutes avant l’arrivée massive des enseignants, et j’en profitais pour respirer dans le quasi silence environnant. Puis j’installai mes affaires et commençai à corriger quelques copies de mes secondes bac pro, en sirotant mon tilleul menthe acheté au distributeur de boissons douces.

Le Présenteur

06 h 30. Plusieurs dizaines d’enseignants envahissent la pièce, je mets immédiatement mes protections auditives, pour éviter toute déconcentration dans mon travail, qui pourrait nuire à mon jugement pédagogique ; ce qui est gravement puni par l’administration aujourd’hui.

Je branche également mon Présenteur et ma journée commence aussitôt. La diode rouge s’allume et je sais donc que ma présence est affichée à la fois dans le bureau du directoire, mais aussi sur l’application smartphone des élèves, la WhoTeach, qui indique aux élèves quels enseignants sont disponibles pour les aider. Le Présenteur calcule donc à la seconde près le temps de présence de l’enseignant dans l’établissement, mais permet également depuis peu d’être utilisé par les élèves dans n’importe quelle circonstance.

«  Un problème avec un exercice de grammaire » ? Vous avez à vous rendre en A203 pour aider Damien à résoudre sa concordance des temps.

« Un devoir à rendre pour demain sur le refroidissement climatique » ? Vous voilà au CDI pour aider Lisa à rédiger son devoir.

…toujours mieux d’être prof de français que le prof d’EPS appelé sur le gymnase pour aider les élèves à monter à la corde…

Tout cela vous permettant d’accumuler les Points Teach sur votre application personnelle, entraînant un classement chaque fin de mois ; les premiers obtiennent des récompenses comme des entrées gratuites à des spectacles culturels ou du matériel pédagogique innovant ; les derniers se voient convoqués au directoire et inspectés le mois suivant.

Un problème de place

Le souci depuis ces nouvelles directives, qui obligeaient l’enseignant à être présent dans l’établissement 45 h par semaine, c’est la place qui manquait, car les établissements n’avaient pas tous la possibilité d’aménager des bureaux pour les professeurs. Nous nous retrouvions donc souvent à être une soixantaine de profs, installés dans des conditions précaires, dans le PPEAVDMM.

Je regardais donc le pauvre prof d’histoire-géo, coincé sur un strapontin, en train de préparer son cours de jeudi, attendant fébrilement avec son ticket d’attente que le numéro 46 s’affiche pour avoir accès à un ordinateur. De l’autre il y avait les syndicalistes forcenés, les 2 ou 3 qui restaient, campant près de la machine à boisson douce et vociférant sur la suppression du café en milieu pédagogique. Le droit de grève ayant été suspendu, ils passaient leur temps à râler et à refaire le monde, tout en préparant leur inspection mensuelle, en bons derniers de la liste.

Certains enseignants campaient littéralement dans la cour, installant leur bivouac et leur Présenteur dans les allées verdoyantes du lycée, d’autres investissaient la cantine et on les reconnaissait à leur odeur de légumes et fruits bio. Chacun stagnait où il pouvait, espérant être appelé pour des raisons intéressantes et non pas pour ranger un énième porte-documents.

Le brouhaha devenait insupportable, les syndicalistes s’étant mis à hurler littéralement ; et mes protections auditives ne parvenaient plus à contenir le nombre grandissant de décibels. Il était 08 h 00 ; le pic de présence des enseignants. Je me levai pour sortir de ce cloaque.

Le pauvre collègue attendait toujours sa place aux ordinateurs.

Numéro 22.

Évaluations

Je sors de la salle et regarde les retardataires se presser pour arriver en cours, l’un d’eux m’apostrophe, me demandant si j’ai fini de corriger les évaluations d’hier. Je lui réponds, en haussant les épaules, que n’ayant plus le droit de travailler en dehors de l’enceinte de l’établissement, je comptais trouver un moment aujourd’hui pour le faire. Il me regarde en ricanant, me rappelant qu’il doit me noter bientôt aussi.

Je sais que c’est de l’humour. Car la notation des élèves sur l’enseignant ne DOIT PAS prendre en compte les notes reçues lors de l’année.

Je suis sauvé car c’est un gros cave.

 

Je me mets donc à penser, tout en marchant dans la cour, aux prochaines évaluations de cette classe. Je dois vraiment m’organiser afin de mieux gérer mon temps. Avec le temps imposé dans l’établissement et l’interdiction de travailler chez soi, il est souvent difficile de jongler entre la préparation des séances, les visites inopinées des parents pour vous rencontrer, la prise de rendez-vous étant désormais superflue ; les problèmes des adolescents à régler, les copies et les évaluations à préparer. Tout ça en 45 heures. Bien souvent, les enseignants en arrivaient à faire des contrôles type QCM pour gagner du temps. Sauf que pour la compétence d’écriture et le paragraphe argumenté, c’était délicat de cocher uniquement la bonne réponse.

Et pourtant.

Le baccalauréat plafonnait toujours à 99 % de réussite.

Comme quoi le système fonctionnait et fabriquait des gagnants.

Vibration. Je ressortis mon vieil iPhone 11 pour vérifier la notification. Le salaire. Encore 11 500 francs.

Il fallait vraiment que le Président Brunet s’attaque à ça désormais.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP. Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
Ne pas hésiter à commenter, partager, aimer ou haïr.

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  • Bravo! On nage en plein « Brave New world »…Mais ne t’en fais pas: ils nous mettront du SOMA dans les distributeurs de café!
    MLaure (qui est justement entrain de faire Huxley avec ses 1ères bac pro)