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Engagez-vous qui disaient…

On ne vous dit pas tout !

Clame Anne Roumanoff.

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Une bien belle référence de début de chronique vous me l’accorderez. Et il fallait que je vous en parle. Car on a bien tort de taper sur Afflelou qui nous vante ses produits à bas prix, ou Ronald qui nous dit de venir comme on est, c’est-à-dire en taille 48. Le mensonge, la dissimulation se cachent partout, et dans tous les produits publicitaires.

Y compris l’Éducation Nationale. Vous voulez du décryptage ? Monsieur Lapraz, votre chirurgien de l’image.

Commençons par cette photographie que l’on trouve en tête de gondole du site web de recrutement de l’institution.

WE WANT YOU !

Tout d’abord, seul élément véridique de l’image. Il n’y a qu’une seule chaise. Habile symbole du manque de moyens du système scolaire français. Alors bien entendu, le gars fait mine de sourire. Mais la manière dont il s’appuie sur le bureau, mains écartées, parle d’elle-même. Il a à coup sûr envie de la dégager. La collègue. Et rapidement. Surtout qu’elle a encore omis de porter un joli décolleté, ce qui doit ajouter à son agacement. Mais il garde son sourire.

Et le reste.

Tout le reste.

Ne relève que du pur montage.

Les photos d’élèves tout d’abord. Immaculées. Pas une seule punaise sur la tronche à Lucas, pas une seule moustache sur Ludovic, ou sur Emma (malheureusement, la pilosité fait parfois des ravages pubertaires). Personne n’a joué aux fléchettes, dans un remake de La Cible. Personne n’a customisé cela. Ni élève. Ni enseignant en proche rupture nerveuse. Impossible. Tout comme la carte à côté. Qui va croire qu’une telle carte ne peut comporter, au stabilo, la présence de tous les clubs Anglais, que ce soit de première ou de deuxième division. Et un sexe d’homme. Posé là. Entre l’Angleterre et la France, nageant sans doute pour rejoindre une des deux côtes, migrant séculaire et testiculaire.

Quant au matériel posé devant, pensez-vous réellement qu’il resterait intact plus de quelques heures. Avant que Maxime ne vous supplie, yeux larmoyants, de lui prêter un stylo qu’il vous rendra, il vous le jure, à la fin de l’heure. Jamais vous ne le reverrez. Maxime. Des règles, des ciseaux, des équerres, non mais vous plaisantez ? Le prof de maths a dû se les accrocher à la ceinture, façon western, dégainant à chaque cours pour pouvoir avancer dans sa progression spiralaire.

Dernier détail. Si les deux enseignants sourient. C’est uniquement car ils sont sur le site des vacances scolaires. Et le piercing sur l’arcade. Ça semble de prime abord une très. Très mauvaise idée.

« On a qui là ? Ah ouais le teuffeur, le prof au piercing jure ta mère tu penses pas qu’il en a ailleurs ; ce fou il a le prince Albert ! »

S’inscrire, et après ?

S’inscrire bien entendu. Mais le boulot de Prof. Est-ce vraiment faire cours à quatre élèves assidues, volontaires, et qui bossent sur des ordinateurs dernier cri ? Moi je rentre le soir et j’allume mon PC sur Windows 98 et je prie pour pouvoir aller sans heurts sur mon traitement de textes, préparant ma séance sur la fraternité pour 30 élèves chauffés à blanc. Et, les heures défilant, je n’aurai sans doute pas le choix de me coucher avant 2 heures du matin, me levant complètement affolé à 07 h 45, oubliant de me raser et arrivant au bahut exsangue, bouffi, hirsute et portant le même polo que la veille, celui avec les auréoles. Alors non, je ne pourrai pas avoir l’air aussi satisfait que ce monsieur gominé et peigné avec soin. Hashtag mon prof ce pouilleux.

Même principe ici avec sans doute l’épouse du monsieur gominé vu plus haut, dans toute sa bienveillance avec sa classe de quatre élèves. Alors certes, ils n’ont pas d’ordinateurs, mais ils ont une trousse avec des stylos, ce qui est déjà assez fabuleux en soi. Et ils travaillent, sans doute au CDI (quel prof pourrait dignement afficher une carte des fleuves dans sa classe ?) sous l’œil avisé de madame Gominé. Mais mon œil expert remarque le jeune homme à droite, qui semble révéler au futur public l’étendu de la supercherie. Dans son œil on peut lire :

«  Et les gars, croyez pas une seule seconde que c’est comme ça. Le photographe il part et Mathieu en face il va lâcher une caisse comme d’habitude. Enseigner c’est aussi faire preuve d’ouverture. D’ouverture des fenêtres. »

Car oui, à la manière des films Hollywoodiens, tout est ici trop beau, trop clinquant. Ces professeurs, trop souriants, semblent sous l’emprise de puissants psychotropes empêchant toute tendance d’ancrage dans la réalité. Sinon, pourquoi sourire quand on s’aperçoit que Thomas est sur Youporn depuis vingt bonnes minutes au lieu de faire son exposé sur la condition de la femme au XIXe siècle. Non, on le sent, les yeux de cette enseignante sont dans le vague. Ils ne voient plus rien de précis. On pourrait facilement dater la prise de vue à un vendredi 17 h 10. Quand tout peut nous passer au-dessus. Tout.

C’est d’ailleurs pour ça que cette photo a vu notre collègue se faire découper le visage, « Marie-Antoinette style » car le sourire n’y était plus. Plusieurs possibilités s’offrent à nous quant à cette disparition. La répétition de la définition de la laïcité. Dont on voit la leçon derrière. Peut-être la répétition de trop. 30 fois en une heure, vous trouvez que ça fait beaucoup ?

«  Qui n’a donc pas compris ce qu’était la laïcité ? »

«  Madame, vous pouvez tout reprendre, car on a rien compris à c’que c’était votre laïcité, vous êtes pas trop claire en fait madame. »

Et là, observez bien la main droite. Ce qu’elle esquisse. Oui, vous avez parfaitement saisi. Et la main gauche, qui tient le stylo, prêt à le catapulter directement sur le front de Thomas. Celui qui vient de poser cette question. Et également de se réveiller de sa sieste. Oui, on comprend alors que notre collègue ne sourit pas. Plus grave encore, elle a préféré garder l’anonymat avant son acte répréhensible.

Pour finir, je ne pouvais faire l’impasse sur la spécificité du lycée professionnel. Qui est mon environnement depuis une vingtaine d’années désormais. Là je dois reconnaître que la photo montre assez bien le côté pro, avec le bleu de travail obligatoire, les matériaux spécifiques et le regard viril de Monsieur Boscatti, qui vient de se réinsérer en tant qu’enseignant après 30 années d’atelier métallurgie. Vous voyez tout de suite les regards captivés, voire apeurés des élèves, sentant que « Monsieur Boscatti, faut pas le faire chenef il te fusille du regard t’as vu ses mains c’est celles qui ont doublé Hulk je crois. »

Le bleu est impeccable. Les oreillettes. Rangées avec soin dans le vestiaire. Il ne manque pas une mèche et le sol est impeccable. L’enseignement. C’est aussi une histoire de respect. Et de testostérone.

Être enseignant, c’est…

C’est aussi des bugs informatiques alors que toute notre séance d’apprentissage était basée là-dessus.

C’est travailler en équipe, oui, même si son binôme est un gland incapable de gérer un bug informatique et qu’il nous laisse ainsi gérer la classe le lundi de 08 h 00 à 09 h 00 alors qu’on a passé un week-end de merde. Sur Windows 98.

C’est apprendre tout au long de sa vie. Se renouveler chaque jour. En apprenant des expressions nouvelles comme «  Madame c’est trop un boloss, un noob. Il s’est fait tej par sa zouz, cheh ! »

C’est un peu tout ça, et plein d’autres choses encore. Des élèves éclairés. Des profs pas toujours souriants mais souvent habités.

Maintenant vous savez quel est l’envers du décor. Alors choisissez.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP. Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
Ne pas hésiter à commenter, partager, aimer ou haïr.

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