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Hollywood Bulletin

Angoisse de la page blanche

Et voilà.

Comme chaque année, le fameux rituel revient.

La première fois c’est toujours délicat car on veut bien faire. Le deuxième est en général plus vite expédié. Car on prend l’habitude ; on a déjà nos repères, on sait directement où aller, quelle position adopter pour aller droit au but sans fioritures futiles.

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Oui en juin on expédie souvent tout. Mais là. Janvier. Le ventre encore ballonné par des fêtes rabelaisiennes et on se retrouve face à son ordi et à la page blanche.

ÉCOLE DIRECTE. PRONOTE…

L’écran nous aveugle et la souris s’impatiente.

Aquemin Jonas. Seconde bac Pro.

Premier de la liste. Premier semestre.

Bulletin du premier semestre.

3 classes. 87 élèves.

L’angoisse. En plus, quand on est prof de français, on a cette pression supplémentaire. On a l’impression que quand le conseil arrive, on l’attend, on attend l’appréciation du PROFESSEUR DE FRANÇAIS.

«  Alors il nous a mis quoi notre cher prof de français ? »

«  Alors, t’as encore parlé en vers, t’as casé des métaphores ? »

«  Monsieur ne veut pas faire bref, encore des appréciations à rallonge »…

OUI, ET ALORS ! J’arrivais pas à être concis. Le « bon travail dans l’ensemble » m’horripilait, le « en progrès mais manque de participation » me donnait des boutons. J’y arrivais pas. J’essayais de faire simple, mais sans succès. Alors, comme chaque année à cette période, j’avais le syndrome de la page blanche… me voilà là, à rêvasser…

Tout un cinéma

Au cinéma, tout était beaucoup ; beaucoup plus simple, n’est-ce pas ?

 

Mode polar :

L’inspecteur Z tarabustait le prévenu depuis des lustres. Impossible de lui faire cracher le morceau. Il avait beau secouer le papelard devant ces yeux de merlan frit et lui gueuler dans les esgourdes, le gars ne parlait pas davantage. L’appréciation lui restait carrée dans le gosier et même avec ces miches serrées, elle sortirait pas si facilement. Allait falloir lui secouer un peu les entournures à ce saligaud. Si tu passes pas à table, je vais te mettre la rate en court-bouillon…

 

Mode comédie romantique :

Ludovic aimait Fanny depuis son plus jeune âge. Mais Fanny aimait Tom, le meilleur ami de Ludovic qu’il connaissait depuis son plus jeune âge. Tous les trois partent en vacances aux sports d’hiver et lors d’une soirée, Ludovic, vivement éméché, déclare ses sentiments à Fanny. Tom endormi, les deux amis s’embrassent, des éclairs plein les yeux, pendant qu’ils dégustent ce Chardonnay 1978. Et là, près du feu de cheminée, ils refont le monde et se remémorent des souvenirs d’enfance quand tous trois jouaient dans la paille dans la ferme des parents de Ludovic, que Fanny connaissait depuis son plus jeune âge. Fanny le dira-t-elle à Tom le lendemain ? Leur union est-elle en danger à la lumière de la bougie parfum vanille ; de cette flamme fugace mais naissante ? Trouvera-t-elle l’appréciation pour Kevin, qui occupe tout son temps à mater les cuisses des jeunes filles de sa classe ?

 

Mode comédie musicale :

Les doux parfums des fleurs m’enivrant

Me voilà pourtant vissé sur cet écran

Point de désir inassouvi ou d’idylle sirupeuse

Le labeur du docte professeur rend ses journées malheureuses

Il faut pourtant se mettre sur son séant

Pour trouver le bon mot à l’élève méritant,

Oh Mary P, trouve-moi donc une de tes formules magiques

Pour Thomas, qui ne me rend que des copies tragiques !

 

Mode film d’épouvante :

Il fixait le clavier avec une angoisse naissante alors que ses mains tremblaient déjà, moites et blêmes, seulement éclairées par l’écran blafard qui lui donnait cet air moribond et fantasmatique. La pièce était plongée dans l’obscurité, et seul le bruit de ses tempes, tel un tambour macabre, résonnait. Cette vieille bâtisse louée pour le weekend lui donnait la nausée, l’odeur de ses vieux meubles et des animaux empaillés qui le fixaient sans sourciller. Tout cela était propice à cette terreur sourde, cette peur de l’insondable. Plus insondable encore était cette appréciation. Que dire de cette personne, de ce jeune homme nommé Kevin J. Tout droit sorti d’une œuvre lovecraftienne. Sa présence, diaphane, en classe, faisait souvent croire à une apparition… Ses yeux noirs le sondaient, et son trombinoscope semblait comme prendre vie, mettant son âme à nu… un cri lugubre rompait ce silence. Était-ce le fruit de son imagination fertile ? Où n’était-il pas seul, dans cette maison…

 

Mode cinéma social :

Le professeur retenait sa respiration. Pas évident de se concentrer pour écrire ses appréciations lorsqu’on logeait au cœur de Srebrenica. Même si la vie avait repris son cours, il ne pouvait s’empêcher de penser aux tourments qu’avait connus la population il y a des années. Il était venu avec cette idée de réminiscence mémorielle, il était parti sur un coup de tête, mais la séparation avec son épouse et sa fille de trois ans, devenues amnésiques après un accident de voiture causé par un chauffard récemment sans emploi à cause de cette putain de société consumériste y était aussi pour quelque chose. La télé crachait des sons inaudibles et il avait la gueule de bois après avoir ingéré un mauvais whisky sans doute importé par des entreprises faisant d’énormes bénéfices sur le compte de pauvres employés démunis. Il fallait pourtant qu’il finisse ces bulletins, avant que cette mauvaise coupure au doigt ne s’infecte et ne lui donne la gangrène.

 

Mode blockbuster science-fiction :

Il ne lui restait que quelques secondes de répit. Quelques instants pour boucler cette classe, une dernière appréciation avant que Dark Blanquor ne débarque pour contrecarrer ses plans. Il devait faire vite car il entendait déjà les canons laser des Stormtroopers résonner dans le couloir adjacent à la salle des machines. Un coup d’œil à Han Merio, qui tentait de gagner du temps condamnant la porte d’un coup de blaster, aidé par son fidèle PPCR PO, qui malgré le gel d’indice qu’il avait subi sur la planète Rectouïne, était toujours capable de pirater les systèmes, retardant ainsi la progression de l’Empire dans le vaisseau. Luke devait faire appel à la Force, ce pouvoir issu des âges ancestraux, s’il voulait trouver la bonne formule et sauver la galaxie :

Obi Wan se dépasser a su pour un bon niveau avoir. En anglais niveau Padawan il a.

 

Je sortais de ma douce torpeur. Malgré cet intermède, il fallait s’y mettre.

Aquemin Jonas.

« Semestre satisfaisant. Jonas a sans doute une imagination des plus fertiles, mais il doit saisir que le cours de français n’est pas un synopsis et qu’il faut y écouter les consignes. Hollywood vous attendra. »

Une chronique de Frédéric Lapraz

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Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP ou Instagram Zarpinlep Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
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