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fredzarp

Faut-il être correcteur de réserve ?

Oui tout à fait

fredzarp

  • Car le correcteur de réserve, c’est un peu comme le chroniqueur de réserve, c’est celui sur qui on peut compter. Combien de marins, combien de capitaines… combien d’enseignants se perdent sur les eaux qui les mènent aux différents bastions ? Là. Là où ils vont devoir, à la sueur de leur front et d’une climatisation capricieuse, découvrir les perles des élèves dont on a tu le nom. Combien de fois n’avez-vous pas entendu, dans les couloirs animés d’un post-apocalypse baccalauréat :

« Ah mais noooooooooooon là, vous devez être 12 par salle, pas 4, hein ?! Il est où Monsieur Michu ? Ah, il est tombé au ski… mais on est en juin, il skie très loin, dites-moi, Monsieur Michu ?! Et Madame Tripounet ? Ah oui, depuis l’inspection elle n’est plus revenue… ah oui, ce geste-là sur l’inspectrice. Ah oui, elle ne sera sans doute pas des nôtres, Madame Tripounet… mais on va faire comment alors ? »

Et c’est là que vous intervenez, secourant la veuve et le jury orphelin. Vous en ressortirez grandi. À coup sûr.

  • Car le correcteur de réserve a une position privilégiée. Alors bien sûr, il peut ne pas corriger. Mais il est là. Il est in « the place to be ». Et il peut, au cours de cette journée, se lier d’amitié avec tout le consortium éducatif de la région. Vous pourrez, au hasard des couloirs et au gré des rencontres, voir débouler votre inspecteur, sans doute en mode énervé. Car l’inspecteur est toujours énervé le jour des corrections, ça fait partie de sa fiche de poste. C’est le moment de sortir tout votre barnum de phrases de prof toutes faites à caser devant l’IEN :

« Le sujet est assez adéquat, il est en accord avec les dernières directives ministérielles. »

Ou

« Le niveau n’est pas formidable, les élèves savent de moins en moins de choses, enfin sauf les miens bien entendu. »

Ou

« J’ai adoré votre formation sur la pédagogie inversée ou l’éloge de la dialectique institutionnelle, vous avez dû publier un ouvrage là-dessus, n’est-ce pas ? »

Être de réserve, oui. Être à l’affut. Oui.

  • Car être le correcteur de réserve est un atout non négligeable dans le jeu de poker péda qui se joue dès le mois de mai. Car les enseignants organisent quelquefois un gigantesque troc afin de répartir les convocations, et ainsi ne léser personne. Vous avez tiré correcteur de réserve ? Frottez vous les mains et trépignez comme un beau diable ! En face il y a la jeune prof qui a reçu sa première convoc’. À cent bornes du bahut, aux confins de l’académie. On sait même pas s’ils parlent français là où elle va. Et votre ami. Correction du BEP. La copie doit être à 0.21 centimes. Soit une journée à 10 euros en trimant comme un malade et en finissant à la limite de l’apoplexie. Vous, vous avez une main de cocu et vous sentez déjà des regards doux et amicaux se poser sur vous. Oh tiens, un café. Comme c’est aimable.

 

Non pas du tout

  • Quand vous étiez petit, vous rêviez d’être pompier réserviste, vétérinaire remplaçant, ou attaquant sur le banc de touche ? Non, bien entendu. Vous avez passé une année sur les rotules, et les élèves, tout au long de leur parcours, vous ont bien fait comprendre à quel point votre présence et vos séquences pouvaient être aussi fantomatiques qu’un vulgaire ectoplasme écossais. Vous demandez ainsi juste de la reconnaissance, qu’on vous respecte et qu’on vous valorise pour vos compétences intrinsèques et évidentes ! Et là, pour parachever le tout, vous devriez accepter votre condition de correcteur de réserve ? Mais que nenni !!! Vous méritez bien plus que mâchouiller votre touillette en attendant qu’un collègue éventuellement casse sa pipe, pris d’une bouffée délirante après la correction d’une copie de bac pro pas piquée des hannetons, ou plutôt… pas « niquée des hameçons ».
  • Car le poste de correcteur de réserve vous écarte du chemin du Saint Graal. Celui de la salle de correction, où les carrières se font et se défont. C’est le seul réel moment où vous vous retrouvez face à des copies complètement inconnues de vous ; et que vous sentez ce pouvoir, cette puissance de donner la vie, comme si la semence sortait de votre stylo. Oui, ce jeune 2416284158439 qui vient de faire un hors sujet total sur la compétence d’écriture, vous lui mettrez tout de même ce point de valorisation sur une structure argumentative cohérente. Le faisant passer de 9 à 10. Puissance. Note salvatrice qui propulsera sa copie vers la lumière. Le correcteur de réserve entraperçoit cette lumière, avant que la porte ne se ferme et qu’il se retrouve, avec ses deux compagnons d’infortune, dans une salle sentant le renfermé avec des cookies bien trop durs pour une ingestion facile.
  • Car vous n’êtes pas prêt pour affronter ça. En effet, difficile d’être motivé pour vous lever ce jour-là, car disons-le clairement, vous n’êtes même pas la cinquième roue du carrosse, vous êtes encore chez le maréchal ferrant. Vous allez arriver. Pas un seul regard vers vous quand on expliquera les retours de l’harmonisation faite hier. Comme un vilain petit canard ou comme Enzo de seconde, dont vous savez qu’il ne finira pas la semaine dans l’établissement. Et puis cette attente, tellement longue, qui n’en finit pas. Les minutes s’égrènent et vous ne pouvez même plus préparer vos cours. Il n’y a plus de cours. Et quand vous vous levez pour demander dans les salles si quelqu’un veut un coup de main, vous tombez sur des collègues ne voulant pas lâcher leurs copies : «  oh mais t’embête pas, je vais finir, je vais vite, c’est nul tu sais… » Ah oui, 75 copies en une heure, c’est rapide. Mais lui partira en vacances. Et pas vous.

 

Enfin partira… partira…

Le temps que le Rectorat vous paye…

Mais ça, c’est une autre chronique.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz (et son double)

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Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP ou Instagram Zarpinlep Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
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