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De la pédagogie explicite

Le syndrome de Monsieur Jourdain ?

Je l’avoue, tout de go, je me suis gaussé en trouvant l’expression « pédagogie explicite » au hasard de pérégrinations et de sérendipité.  Enfin, pour qui me prend-on ? Évidemment que je m’efforce d’être « suffisamment clair et précis dans l’énoncé », de « ne pas laisser de doutes » à l’élève. Autrement dit, de faire dans l’explicite, le formulé, l’exprimé.

Intuitivement, je me suis dit, « Tiens ? Encore un truisme de pédagogue ! » Je me souvenais de mes leçons de l’IUFM où un formateur n’avait à la bouche que l’épistémologie scientifique (au reste, il n’a jamais voulu nous dire ce qu’était l’épistémologie non-scientifique). Donc, la pédagogie explicite, ce devrait être de la pédagogie tout court.

Cela étant, j’ai quand même voulu en savoir plus. Ne vous étonnez pas, mais je suis dans le métier depuis quelques années et j’ai donc malheureusement perdu de vue l’IUFM. J’ai donc appris que ma pratique, encouragée par les inspecteurs, portait un nom. Je faisais dans le socioconstructivisme, une « technique éducative dans laquelle chaque apprenant est l’agent de son apprentissage et de l’apprentissage du groupe, par le partage réciproque des savoirs[1] ». Ainsi, l’élève est au centre du dispositif. Je lui confie une fiche à partir de laquelle il va découvrir les éléments de la leçon. En fin de séance, les questions sont corrigées et permettent aux élèves de comprendre la leçon. Cela fait en effet très longtemps que j’ai abandonné le cours dialogué et, a fortiori, le cours magistral. j’avais essayé la classe inversée, mais cela heurtait trop les parents d’élèves.

Mais alors, qu’est-ce que la pédagogie explicite ?

J’ai ouvert la bible (laïque) de l’enseignant. Dans le BO[2] que j’ai consulté, le terme explicite apparaît quinze fois. La plupart du temps dans l’acception « exprimée ». Seules trois formules pourraient, éventuellement, renvoyer à la théorie de la pédagogie explicite. Il s’agit de l’« Explicitation d’une démarche personnelle ; d’Expliciter la pratique individuelle ou collective, écouter et accepter les avis divers et contradictoires ». Finalement, je veux bien retenir la première phrase du Domaine 2. Les méthodes et outils pour apprendre. « Être élève s’apprend par l’exemple des adultes mais aussi en s’appropriant des règles et des codes que ce domaine explicite ».

Autrement, dit, je trouve que le BO fait beaucoup dans l’implicite s’il tend à me convaincre de faire dans la pédagogie explicite !

Trêve de mauvais esprit. Puisque j’ai enfin compris que le terme « Explicite » n’était pas une scorie du texte, mais bien un renvoi à une théorie, je me suis documenté. Très vite, il est apparu que la synthèse du Centre Alain Savary[3] faisait consensus.

En revanche, l’auteur du texte commence par me mettre en garde ! Visiblement, la pédagogie explicite ne bénéficie pas d’une définition explicite !

Pour certains, il s’agit de « la nécessité d’outiller, dès la maternelle, tous les élèves des procédures de base (chronologie, repérage dans l’espace, catégorisation, attention, compréhension de l’implicite, …) ». D’autres – comme Steve Bissonnette – prônent l’« instruction directe ». L’enseignant doit dire, montrer puis guider. Mais l’expression « pédagogie explicite » sert parfois à souligner que ce n’est pas parce que les élèves font qu’ils entrent dans le « travail cognitif » attendu par l’enseignant. Pour pallier ce biais, il convient de mettre en place des « situations explicites ». Enfin, il faut se garder de trop simplifier certaines tâches car cela abouti à l’accroissement de la différence par rapport aux autres élèves.

Au fil de la lecture et de mes recherches, la pédagogie explicite est devenue un peu plus compréhensible. On peut éventuellement la formuler autour de trois actions :

  • L’enseignant dit clairement les buts qu’il poursuit.
  • Dans un second temps, il montre en réalisant lui-même la tâche attendue.
  • Enfin, il guide les élèves jusqu’à ce qu’ils réussissent.

À ce schéma, il faut ajouter des mises en garde. Les élèves doivent expliquer leur pratique, tant à l’enseignant, qu’aux autres apprenants. Il y a une nécessité de cette parole, tout comme il est bienvenu que les élèves réalisent des « outils d’explicitation », tels que des affiches de consignes ou de méthodes.

Arrivé à ce stade, je me suis posé afin de « favoriser une conscientisation de mes processus intellectuels et [grâce à cette] activité mentale, favoriser le développement d’une capacité réflexive[3] ». Finalement, comme Monsieur Jourdain, je faisais un peu de pédagogie explicite, sans m’en rendre compte. Certes, mes élèves travaillent souvent seuls sur des fiches. Mais ce qu’ils doivent trouver, et la manière dont ils le trouvent ne ressort pas d’une pratique aussi magique qu’implicite, mais de l’utilisation de méthodes, de savoir-faire. Et nous nous entraînons régulièrement ! Au reste, l’évaluation est familière et reprend les entraînements.

La meilleure des pédagogies ?

Face à cette illumination, j’ai décidé de progresser, de devenir un vrai pédagogue explicite, un as de la direct-instruction. Je fais désormais bien attention à expliquer mes objectifs. Je n’hésite plus à me mettre en scène, à m’asseoir auprès d’un élève pour résoudre ses soucis et le rassurer sur ses compétences.

Catastrophe ! J’ai trouvé un article qui a douché mes ambitions, même si l’auteur réfléchi pour la Suisse. En effet, Stevan Miljevic[4] me dit :

Des dizaines et des dizaines d’études ont été réalisées, compilées et recompilées par des chercheurs outre-Atlantique. Et toutes ou presque arrivent à une conclusion commune : les pédagogies constructivistes sont largement moins efficaces que les pratiques dirigées et instructionnistes. Il ressort ainsi clairement que les pédagogies de la découverte, du projet et toute autre pédagogie qu’on dit centrée sur l’élève sont largement inférieures aux autres formes de pédagogie.

Vous pensez que je devrais être content ? Mais au contraire, je suis en pleine dissonance cognitive. Depuis dix ans, tous les formateurs, tous les inspecteurs que j’ai rencontrés, n’ont pas cessé de me répéter que l’élève doit être au centre du dispositif, que l’élève doit être actif. Que c’est à lui de découvrir en faisant. Apprendre n’est pas ajouter, mais transformer une organisation interne existante. Qu’il fallait absolument que je fasse réaliser des tâches complexes, que c’était la seule évaluation possible. Bon, la tâche complexe, j’ai honte de l’avouer, autant je jalousais les collègues qui en proposent, autant je n’aurais jamais confié mon corps à un chirurgien qui n’aurait jamais pratiqué l’opération dont j’ai besoin. À croire que le principe de réalité n’a jamais cours en pédagogie !

Et puis j’ai décidé de prendre le meilleur des deux mondes, de mixer de plus en plus les pratiques. D’ajouter des travaux de groupes, de multiplier les projets de classe, les pédagogies de projet.

[1]Encyclopædia Universalis.

[2]Annexe 3 Programme d’enseignement du cycle des approfondissements (cycle 4), arrêté du 9-11-2015 – J.O. du 24-11-2015, MENESR – DGESCO MAF 1.

[3]http://centre-alain-savary.ens-lyon.fr/CAS/education-prioritaire/ressources/theme-1-perspectives-pedagogiques-et-educatives/realiser-un-enseignement-plus-explicite/enseigner-plus-explicitement-un-dossier-ressource

[4]https://lesobservateurs.ch/tag/pedagogie-explicite/

 

Une chronique de Philippe Crémieu Alcan

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pcremieu

Professeur en collège, Docteur en Histoire. Travaille sur les usages pédagogiques du web 2.0. Anime la classe Médias du collège Dupaty (une classe PEM) Site Perso : miscellanees33.wordpress.com

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