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Conspirationnisme et éducation

Déjouer les théories du complot en classe

« Monsieur, c’est bien vrai que les juifs ils tuent les bébés pour faire du pain ? » me demande un élève de 6e à la fin d’un cours sur les Hébreux. Le temps s’est suspendu. C’était il y a plus de quinze ans, j’étais au « front », dans un collège REP+ de banlieue parisienne. Mal Pas préparé, je me rappelle avoir répondu des banalités, du genre « Comment peux-tu penser une chose pareille ? », « Mais c’est bien évidemment faux ! » ou encore « Qui a bien pu te dire ça ? ». Bref, niveau argumentation, on repassera. Même aujourd’hui, muté dans des cieux plus cléments, j’y pense encore. Mais surtout je m’en veux terriblement de ne pas avoir mieux réagi, de ne pas avoir pris le temps d’expliquer, de montrer et de démontrer, d’étayer mes propos par des exemples. Bref, d’être dans mon rôle d’enseignant.

 Quel état des lieux peut-on dresser de l’imprégnation du conspirationnisme en France ?

La Fondation Jean-Jaurès et l’Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot (appelé aussi Conspiracy Watch) ont mené deux enquêtes réalisées par l’Ifop en 2018 et 2019. Il s’agissait d’estimer la pénétration du complotisme dans la société et de déterminer le plus finement possible le profil de ceux qui y adhèrent le plus.

Le constat de cette enquête est clair : le conspirationnisme en France est loin d’être un phénomène marginal. Même si 52 % sont totalement ou très hermétiques aux théories du complot testées, 21 % y sont en revanche très poreux (croyance en 5 théories du complot et plus). Pour faire court, quatre points sont à retenir :

  • les 18-24 ans sont les plus sensibles au conspirationnisme (28 %)
  • le complotisme touche davantage les sans diplôme (27 %) et les peu diplômés (28 %)
  • les catégories pauvres de la population (38 %) croient à cinq théories ou plus
  • politiquement, cette part de la population vote extrême droite (27 % ont voté pour Marine le Pen aux élections présidentielles de 2017).

Ce constat est loin de laisser indifférent et doit nous interpeler en tant que professionnel de l’éducation. Ce sont nos élèves, et ceux particulièrement en difficulté qui quitteront l’école sans diplôme, qui sont les plus enclins à croire les théories du complot. Pourtant, ils sont l’objet de toute notre attention dans le cadre du développement de l’esprit critique, de l’éducation aux médias (la Semaine de la Presse pour ne citer qu’elle) ou de l’EMC.

« Oui mais comment je fais concrètement en tant qu’enseignant ? »

Dans L’Art de la Guerre, Sun Tsu affirmait que pour gagner il faut connaître son ennemi. Pour lutter contre le conspirationnisme, il faudrait donc le connaître… mais pas que ! En tant qu’enseignant, nous savons tous que, face aux élèves, une démonstration magistrale – aussi brillante soit-elle – ne suffit guère à convaincre et à changer les mentalités. Aller sur le propre terrain du conspirationnisme, voilà la solution ! Et donc, quoi de plus logique que de partir d’une vidéo diffusée sur Youtube pour accomplir notre noble dessein !

Pour ma part, j’ai choisi d’utiliser le film Zero (réalisé par Franco Fracassi et Francesco Trento en 2007) qui propose de nombreuses « théories » et « démonstrations » pour y voir plus clair sur les attentats du 11 septembre… Pourquoi ce choix ? Pour deux raisons : d’une part, les quinze premières minutes suffisent pour avoir un florilège de tout le contenu du film en particulier et des méthodes d’argumentation des conspirationnistes en général ; d’autre part, une analyse complète et argumentée du film a été réalisée par le groupe Undicisettembre – composé de journalistes, techniciens et chercheurs – et permet d’être au point sur n’importe quelle question des élèves.

Avant de commencer la vidéo, une petite présentation aux élèves de la source et surtout (vous allez comprendre pourquoi) des « experts » expressément mandatés dans le film s’impose, histoire de mettre dans l’ambiance… et de voir les premières réactions de la classe. Je ne résiste pas, je vous en dévoile quelques-uns :

  • Albert Stubblemine : un ancien soldat qui croit aux OVNI, est voyant à ses heures et dit être capable traverser les murs par la seule force de la pensée
  • Barbara Honegger : une femme qui communique avec l’au-delà par ordinateur
  • Robert Bowman : un ancien pilote de chasse américain qui se pose la question de savoir si des aliens ont fourni ou pas la technologie pour le Pentagone
  • Ralph Schoenman : un partisan de la théorie selon laquelle l’ouragan Katrina a été fabriqué pour « réduire la concentration de la population »

Bref, la crème de la crème des scientifiques !

L’analyse du film peut se réaliser autour de deux axes : le montage du film (rythme, choix des musiques, des photos, les ralentis, les zooms…) et la rhétorique employée (vérité cachée, millefeuille argumentatif, « coïncidences », réfutation d’une thèse officielle, recadrage des photos, sources utilisées…). Si on se sent d’attaque, il est possible de faire des ponts avec les raisons expliquant le succès des propos conspirationnistes, notamment les biais cognitifs. Au final, les élèves, dont on a sollicité ardemment l’esprit critique, doivent retenir que le film :

  • Joue sur les émotions
  • Utilise la forme pour asseoir le fond
  • Essaie de convaincre par tous les moyens en « noyant » le spectateur sous de nombreuses explications pseudo-scientifiques
  • Mélange vraies et fausses informations

Une telle séance se prépare donc en avance : pour être efficace face à des propos conspirationnistes d’élèves, mieux vaut temporiser et se laisser le temps de bien faire. Il est possible bien évidemment de réagir à chaud mais, là encore, cela ne s’improvise pas ! Pour celles et ceux qui n’auraient pas le temps de préparer, le site https://theoriesducomplot.be propose des activités pertinentes clé en main avec supports documentaires, corrigés et capsules vidéo explicatives ! Que demande le peuple ?

Pour aller plus loin :

Une chronique de Boris Bettarel

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