Rentrée 2020, un nouveau monde pour l’école ?

Anonymes sous nos masques

Perdu dans la contemplation du portail de la cathédrale de Bourges, les vacances apparaissaient comme éternelles en ce mois d’août. La rentrée n’en était qu’un horizon bien lointain. En un mot, comme le dit une collègue très appréciée : « On était large ».

Et pourtant ! Le réveil nous a jetés hors du lit et nous nous tenons devant notre classe, anxieux comme au jour d’une première rentrée. Enfin, pas tout à fait. Il y a un indéfinissable cette année. Les sensations habituelles sont là, nervosité, anxiété. Je les reconnais bien, puisqu’elles m’accompagnent depuis ma toute première fois, ces compagnes du mois de septembre. Non, quelque chose de bien nouveau rode au-dessus de ma cour de collège. Tous masqués ! Comme lors du déconfinement ? Certes. Mais avec une différence notable. Une très grande différence. Qui sont donc ces élèves ? Petits sixièmes jetés dans la grande cour du collège, cachés et anonymes. Je me rends également compte que je suis moi aussi un anonyme pour eux. Qu’importe ! Marchons bravement vers notre théâtre, notre salle de classe. Une fois installé, la réalité est bien pire ! Une trentaine de paires d’yeux me scrutent avidement. Alors j’ose.

Bon, il faut vous dire que le tableau était véritablement assez étonnant. Tout d’abord, protocole sanitaire oblige, ma salle de classe a été aménagée spécialement. Déjà, je suis l’un des rares à avoir pu organiser mon lieu de travail. En effet, à l’occasion d’une rénovation des salles de classe, j’ai obtenu de déplacer le tableau sur le mur adjacent : ma salle est donc toute en largeur et j’officie avec, face à moi, deux groupes de deux tables. Quinze élèves de chaque côté. Une ambiance plus intime, bien qu’elle offre plus de possibilité de bavardages. Et aujourd’hui ? Les tables sont toutes espacées et les élèves bénéficient presque d’un mètre entre chaque bureau. Une chance ! Un malheur pour moi qui ne peut plus embrasser d’un regard mon public ! Mais je m’égare.

J’ai donc osé. J’ai ôté mon masque. Oh, à peine dix secondes. C’était le bon geste, je l’ai tout de suite senti. Puis je me suis précipité sur le plan de classe. Associer un nom à chaque masque. Dresser une topographie précise puisqu’elle va être notre seul viatique pour un long moment. Je me prends à envier mes collègues du primaire qui n’ont qu’une seule classe.

Des leçons à tirer

Voilà. Une semaine a passé. Parler est devenu un acte étouffant. Entendre est parfois difficile. Il faut s’approcher des élèves pour les écouter. Débusquer le bavard est devenu un exercice de haute voltige. Il faut s’adapter et changer notre manière de travailler. Les grandes envolées lyriques ne sont plus de mise, place au travail individuel. Qu’il est loin ce troisième trimestre, ce temps de Pâques et ce temps des cerises ! Pourtant, je crois que je n’avais pas détesté. Et je suis persuadé que le motif qui explique que je n’ai pas détesté la période de confinement et de déconfinement repose sur ce vent de liberté qui s’est alors levé. Dans notre coin, avec plus ou moins d’adresse et de bonheurs, nous avons inventé de nouvelles pratiques. De l’audio, de la vidéo, de la visio… Une exploration large de nouveaux outils, très souvent anglo-saxons et issus du monde du travail. Très vite, on nous a expliqué que ce n’était pas très « RGPD ». Qu’importe ! L’urgence consistait à mettre en place de nouvelles modalités. Un enseignement de guerre comme il y a une médecine de guerre. En même temps, les familles s’organisaient. Car, de même que le professeur utilisait son matériel personnel, les familles n’étaient pas toutes équipées convenablement et certaines partageaient de maigres ressources. Et cette allocation de temps a permis à des élèves de gagner en autonomie, de s’organiser. Au final, professeurs, élèves, parents, nous avons tous progressé.

Alors, il faut continuer dans cette voie. Il faut continuer à rendre autonomes nos élèves. En ces temps de dictatures des interfaces tactiles, il faut revenir aux sources, même si ce n’est pas au programme officiel, et apprendre à envoyer un fichier comme pièce jointe d’un courriel. Apprendre à enregistrer des documents dans des formats précis. Apprendre à télécharger et à téléverser des documents sur un ENT. Il faut développer l’usage du courriel et demander à chaque élève d’avoir son adresse de courriel personnelle (il existe des messageries respectueuses du RGPD) car c’est un outil d’écriture et, surtout, un outil d’échange. Dans un second temps, il faut promouvoir la réalisation de travaux numériques simples. Un courriel est un texte et peut faire l’objet d’écriture pour les plus jeunes. Au collège, il est le support permettant d’envoyer des fichiers. Nous développerons ainsi non seulement un usage réfléchi du numérique, mais également l’autonomie des élèves. Au collège encore, on peut apprendre aux élèves à utiliser leur téléphone ou leur tablette pour remplacer un ordinateur. Non seulement ce n’est pas compliqué, mais cela évitera de recevoir des photographies mal cadrées et trop sombres d’un cahier de classe : ce n’est pas si difficile de faire un fichier pdf !

En un mot, profitons de cette rentrée des classes 2020 pour faire rentrer l’école et surtout le collège dans le XXIe siècle. Ou bien plutôt, faisons quitter le XIXe siècle à nos établissements scolaires : la classe en autobus, le tableau noir, pardon le VPI que l’on utilise comme un tableau à craie et le cahier comme nec plus ultra du support d’apprentissage.

Pour aller plus loin :

Un article du Monde ici.
Un article de Marianne ici.

Des solutions respectueuses des données personnelles :

Dégooglisons internet de Framasoft
Des messageries respectueuses : Tutanota, ProtonMail

 

Une chronique de Philippe Crémieu-Alcan

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pcremieu

Professeur en collège, Docteur en Histoire. Travaille sur les usages pédagogiques du web 2.0. Anime la classe Médias du collège Dupaty (une classe PEM) Site Perso : miscellanees33.wordpress.com

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