livres

Le livre, un objet de première nécessité ?

Une chronique à contre-courant

Quand vous êtes enseignante de français (comme moi) et que vous commencez à écrire une chronique sur le livre, ça vous paraît simple, limpide, évident : le livre, en tant qu’objet, est un pilier culturel indispensable. Il donne accès à une multitude de mondes, ouvre les portes de l’imaginaire, permet de voyager, de découvrir d’autres façon de penser, d’autres façon de faire, d’apprendre, tout simplement. Et tout ça sans chargeur ni batterie !

Et puis, au milieu du tumulte de ces derniers jours, on est forcé d’y réfléchir d’un peu plus près : le livre peut-il être considéré comme un objet de nécessité ? Est-ce le cas pour tout le monde ? Peut-on généraliser cette affirmation à l’ensemble de la société française ? Et quid de mes élèves ? Et enfin, pour pouvoir débattre en société (ou plutôt lors d’un apéro Zoom) : faut-il laisser les librairies ouvertes ?!

La lecture… dispensable ?

Selon Alexis Bétemps, journaliste et rédacteur en chef de la revue Philitt, on peut parfaitement se passer des livres. C’est en effet ce qu’il explique dans une tribune signée pour Marianne. Il nous rappelle notamment que certes, il est fort louable de mettre le livre sur un piédestal, mais que, si l’on considère la lecture comme une activité vitale, alors bon nombre de nos concitoyens ne sont pas loin du trépas : « avec en moyenne deux minutes consacrées à la lecture chaque jour, les Français sont les Européens qui lisent le moins ». Alors certes, les défenseurs du livre arguent que si les Français lisent si peu, c’est qu’il y a de bonnes raisons, parmi lesquelles le fameux « manque de temps »  et la concurrence d’autres activités (télévision, internet ). Mais si on est honnête deux minutes, on se rend bien compte que cela ne tient pas : si on ne prend pas le temps de lire, mais qu’on prend le temps de regarder des séries sur Netflix, c’est bien la preuve qu’on est moins intéressé par la lecture, non ?

C’est vrai qu’en France, on a une attitude assez paradoxale vis à vis de la lecture. Je n’en avais jamais pris conscience, mais l’actualité de ces derniers temps me l’a révélé : d’un côté, on est très fiers de notre patrimoine littéraire (je ne compte pas le nombre de collèges « Paul Verlaine», d’avenues « Victor Hugo » ou de rues « Georges Sand »), et il ne viendrait à l’idée de personne d’argumenter en société que lire est une perte de temps, au contraire. Et de l’autre, les chiffres, énoncés plus haut : les français lisent peu, très peu.

Pourquoi ce constat ?

Peut-être est-ce parce qu’ils ont tous lu le génial ouvrage de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ?, aux Éditions de Minuit ? Les dispensant par la même de futures lectures ? Dans ce livre, que je vous invite à commander illico (mais PAS sur Amazon!), l’auteur élabore en effet une typologie de la « non lecture » : tout ces livres dont on parle mais que l’on n’a pas lus, ou alors, pas en entier, ou qu’on a oubliés. Il propose également une ribambelle de stratégies pour parler des livres qu’on n’a pas lus, afin de pouvoir participer aux débats enflammés sur la rentrée littéraire (vos apéros Zoom, toujours). Je me dis que ça vaudrait le coup d’en lire quelques extraits à mes 3e, qui hurlent à la mort quand je propose des livres « sans images »…

À ce propos : mes élèves, lisent-ils ? Et bien, oui.

Figurez-vous que je suis allée voir ma collègue documentaliste pour lui demander des chiffres, alors tenez-vous prêts :

Notre collège compte 680 élèves, et elle a enregistré 2417 prêts entre septembre 2019 et mars 2020. Cela signifie que le taux d’élèves emprunteurs est de 79 %. Sachez que c’est ÉNORME pour un collège. (A titre de comparaison, j’ai demandé à la documentaliste de mon précédent établissement, qui elle, a un taux d’emprunt de… 25%). Alors certes, je suis peut-être face à une population un peu plus lectrice de base (spoiler : oui). Mais ce taux exceptionnellement haut s’explique aussi par la pluralité des actions menées autour de la lecture : participation à des prix littéraires, défi lecture avec un autre collège, club lecture le midi animé par ma collègue, opération « lecture pour tous » et enfin grâce à des temps dédiés à la lecture individuelle (sur le mode de « silence, on lit ») communs à tout l’établissement.

Certes, (la plupart de) mes élèves lisent, moi aussi, et vous aussi, qui êtes là derrière votre écran. Mais cela suffit-il à rendre le livre « indispensable », au même titre que les pâtes et le savon ? Franchement, face à une pandémie mondiale, je ne suis pas légitime pour trancher. D’ailleurs, si on me demandes « tu pars pour une île déserte, tu as le droit d’emmener un seul objet, qu’emportes-tu ? », il n’est pas certain que je réponde La Promesse de l’aube , qui est pourtant LE livre que je peux relire sans fin. Et vous ?

Moi, humblement, je me contente de mettre toute mon énergie à convaincre mes élèves de se laisser entraîner par la magie des mots : c’est pour ça que j’ai passé le concours, que les librairies restent closes ou non.

Une chronique de Cécile Thivolle

Un petit commentaire ?