Le groupe, l’individu et toi et moi…

Le groupe, cette identité indivisible

« Monsieur, vous pensez qu’on va être reconfinés ? »

C’est sans doute l’interrogation qui revient le plus souvent dans les questions d’élèves (après le célèbre « c’est noté m’sieur ? »). Vous savez ; ces petits doigts dressés qui vous font croire un instant qu’un échange sur la séance mise en place va être possible. Une belle interaction sur la place de la France dans l’Union européenne. Ses reliefs. Eh bien non. Vous êtes juste devenu depuis septembre un des membres du conseil scientifique, voire le bras droit du Premier ministre.

Et quelle que soit votre réponse, ou parfois votre non réponse, vous n’aurez qu’un souffle étouffé en retour et un combo haussement d’épaules/sourcils ponctué du célèbre  « Mais ils comprennent rien ou quoi ? ». Puis reprise en chœur du coryphée. En râle majeur. Rarement groupe classe n’aura été aussi uni derrière cette cause sanitaire majeure : IL FAUT SAUVER LE SOLDAT Z. Car oui, ils le font essentiellement pour vous. Bah oui attendez, vous êtes vieux, donc à risques. Attention. « Msieur vous devez penser à vous, vous êtes bien dans la fourchette à être bien comorbide hein ». Arf. Je préférais quand ils me parlaient des notes finalement.

Donc oui, depuis la rentrée, vous êtes sans doute plus qu’alors confronté à cette traversée difficile. Entre Charybde et Scylla. De cette puissance du groupe face à un combat perdu d’avance. Comment déstabiliser l’institution École. Car pour les jeunes, rien n’est « plus bon » que le changement. Rien n’est plus attrayant que la cessation de la routine, la sécession des Institutions. Pour le groupe tout semble opportun, le moindre combat semble celui qu’on doit mener d’arrache-pied ou plutôt d’arrache cahier.

Aérer les classes?

« Mais ouaisssss m’sieur on peut pas ouvrir les portes, y a du bruit dehors ça nous déconcentre tarpin ! » Dehors, le bruissement d’une hirondelle installant son nid, on est en septembre.

« Mais ouaissssss m’sieur on peut pas laisser fermées les portes, y a la Covid vous voulez tous qu’on y passe ? » Dehors un ours polaire passe pour récupérer les billets d’absence, on est en novembre.

Les demi-groupes. Même chose. Jamais on n’a autant revendiqué le droit au demi-groupe. Même dans les classes de 8. « Bah oui mais on y a droit et c’est mieux d’abord ils ont dit à la télé. » La télé. Les réseaux. Le groupe l’a décidé au fait, je vous l’apprends. Tout ce qui est dit à la télé est faux. Sauf pour les demi-groupe et l’aération…

Comment donc faire face, devant cette universalité rugissante. Comment percer l’abcès groupuscolaire et en faire jaillir l’individualité ?

Cogito ergo Jul

« Ah, mais me touche pas tu renifles ! »

Car le groupe n’est pas aussi uni qu’on peut le croire, et on note bien qu’ici ou là le vernis se craquèle. Vous avez donc assisté, avec stupeur et tremblements, au rejet et à l’expatriation de « l’homme qui tousse ». Oui, Lucas, ou toi Noémie. Vous vous êtes retrouvés bannis au fond de la salle pour vous être mouchés, en ces temps difficiles où virus rime avec mucus. Mais ce rejet est-il si indéniable ? Fracture-t-il le groupe classe ? Pas vraiment. Pas nécessairement. Les déchus d’un jour ne sont-ils pas les stars de demain ? « Ouais m’sieur j’ai vu Génaro éternuer deux fois, j’espère il va faire le test suis sûr suis cas kontact on va fermer la classe là c’est certain ! »

La collectivité, elle, s’en sort grandie. OUF.

Il n’y a donc pas, à proprement parler, de repli sur soi. Le groupe et les individus qui le composent se meuvent ensemble dans un objectif commun, comme c’est souvent le cas. Alors, oui, les esprits chagrins pourront se dire que l’objectif commun n’est pas celui qu’on espérait ; mais peu importe. On crée un esprit classe. Grâce aux fermetures de classes.

Ubu, Ubu, es-tu là ?

Et nous dans tout ça ? Comment gérer cette vaine attente ? Cette joie journalière de nous quitter en présence et nous retrouver à distance ; comme si nous n’avions jamais été aussi proches que lorsque nous sommes éloignés ?

« All the world’s a stage » dit Willy. Se tenir droit devant eux et faire fi d’un pseudo monde collapstique qui s’écroulerait autour de nous. Être droit et incarner l’immuable, la petite musique douce de leur quotidien rythmé de synthèses, de débats et d’évaluations.

« Monsieur, vous pensez qu’on va être reconfinés ? »

Si c’est le cas, Mathis, on ouvre un internat et on se confine tous ensemble ici.

Mathis. Mathis REVIENS ICI !

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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