Dés écrivant le mot Fact ou Fake

Et si c’était vrai ?

Que s’est-il passé le 11 novembre ?

Si vous me dites l’armistice mettant fin à la Première guerre mondiale, je vous répondrai, avec bienveillance, que vous maîtrisez parfaitement un des repères brevet. Cependant, je soulignerai, toujours avec bienveillance, que vous avez raté THE événement de la semaine : Hold-up ! événement qui n’a bien évidemment rien à voir avec un quelconque défi de Red Dead Redemption, n’en déplaise à nos élèves.

À peine sorti sur la plateforme Vimeo, le documentaire du journaliste Pierre Barnérias a suscité de nombreuses réactions, c’est le moins que l’on puisse dire ! L’affiche nous promettait du sensationnel, du scoop, de la vérité. Un peu trop peut-être… Un bon gros titre choc pour commencer : « Mensonges, Corruptions, Manipulations, Retour sur un chaos ». C’est digne d’Amour, Gloire et Beauté, façon Covid-19. Au cas où la promo ne serait pas assez dans l’excès, l’affiche dévoile deux visages masqués dont les pupilles ont été remplacées par les logos de l’AFP, Cnews LCI (tiens, tiens, Cnews a été enlevé après l’interview du journaliste…), BFMTV et TF1. Le message est clair : le documentaire va nous révéler l’irrévélable, nous expliquer l’inexplicable, nous sortir de notre torpeur et nous enlever nos œillères bien calées dans notre laine de mouton. Ok. Sauf qu’avec un titre et une affiche aussi racoleurs, cela ne laisse rien présager de bon. Cependant, mon propos va moins consister à démonter les nombreux écueils complotistes du documentaire – Libé, Le Monde, le Figaro pour ne citer qu’eux l’ont déjà fait – qu’à réfléchir sur sa médiatisation et sur l’importance de travailler, encore et toujours, avec les élèves sur les EMI.

« Le climat de confiance est comme l’air qu’on respire. On prend conscience de son existence le jour où il se fait rare » (Annette Baier, philosophe). Et à observer le monde qui nous entoure, l’asphyxie semble proche ! La médiatisation autour du documentaire Hold-up fait la part belle à l’un des derniers avatars du conspirationnisme. Elle est aussi le révélateur de la crise de confiance d’une partie de la population envers ses représentants politiques en général et le gouvernement en particulier. On pointe du doigt la mauvaise gestion de la crise, on souligne la confusion autour du port du masque sanitaire, on critique le second confinement jugé inutile. À cela s’ajoute une déviance envers la science jugée incapable d’apporter des réponses claires aux interrogations, légitimes, des populations. Pire, elle apparaît ridiculisée lorsque des « travaux » publiés dans une revue scientifique recommandent l’utilisation de la chloroquine « pour prévenir les accidents de trottinette ». L’article est bien sûr un canular mais cette publication – bien réelle – est révélatrice d’une tendance, celle des revues scientifiques prédatrices. Ces dernières publient des articles sans validation par un comité de lecture pour peu que l’on paie quelques dollars (55 en l’occurrence ici). Et, cerise sur la gâteau, les médias mainstream sont accusés de connivence – de collusion ? – envers la parole officielle. Dans un tel contexte, faire de l’EMI tient de la gageure !

Quelques conseils à appliquer en EMI (ou ailleurs)

Lors d’un cours d’EMC sur le conspirationnisme – oui je fais du zèle ! -, l’attitude de la classe a été particulièrement éclairante. Ce sont des élèves qui parlent plutôt facilement et qui n’hésitent pas à prendre la parole. Parler de conspirationnisme ne leur pose pas de problème, et ils raillent avec un plaisir non dissimulé les théories platistes ou reptiliennes. Mais lorsque je leur demande ce qu’ils pensent des informations alternatives – oui, oui ils savent ce que c’est ! – qui fleurissent sur les réseaux à propos de l’épidémie, eh bien… c’est le calme plat, et un grand moment de solitude pour moi qui m’attendais à un peu plus d’enthousiasme ! À y réfléchir, ce silence peut être le révélateur d’une gêne. On peut se moquer rire des platistes parce que leur théorie est hallucinante, mais pour cette histoire de Covid, les théories conspirationnistes paraissent à leurs yeux moins hallucinantes, peut-être plus réalistes. Et si c’était vrai ?

Dans un tel contexte, il est important de ne pas rejeter en bloc l’argumentaire complotiste. Si l’on veut que notre argumentation soit efficace, il faut écouter ce discours, le comprendre. Mieux, il est un formidable indicateur du niveau d’inquiétude et des préoccupations de la population et de nos élèves. Comme l’écrit la journaliste Anita Makri : « il faut les traiter comme des informations précieuses qui peuvent nous permettre d’améliorer notre façon de rapporter les faits et de faire passer des messages ». Analysons donc les angoisses pour mieux lutter contre la désinformation.

Il est donc important de rappeler aux élèves certains éléments qui leur auraient échappés malgré les cours d’EMI.

  • Première chose, qu’est-ce qu’une théorie du complot ? C’est la révélation d’une explication volontairement tenue secrète, qui s’oppose à une thèse officielle du gouvernement ou des médias mainstream et qui impliqueraient des groupes de personnes agissant en secret pour dominer le monde. Ensuite, il convient de rassurer nos élèves.
  • Se poser des questions est légitime et ne relève pas du conspirationnisme. Formuler des hypothèses sur l’origine du virus n’est pas non plus le révélateur d’une attitude conspirationniste. Par contre, affirmer, sans preuve, que le virus a été élaboré dans un laboratoire relève du conspirationnisme.
  • Expliquer que le climat anxiogène ambiant (repensons, lors du premier confinement, au décompte quotidien des victimes par les médias) renforce la peur de tomber malade ou de mourir. Dans un tel schéma, l’émotion remplace la raison, ce qui est un terrain très favorable à la diffusion des théories complotistes, voire à leur adhésion.
  • Rappeler qu’Internet ou la presse ne sont pas des sources mais des médias, des moyens d’avoir de l’information.
  • Rappeler qu’une information a une source et qu’il faut donc s’interroger sur son auteur et sa provenance. Vérifier aussi si cette info est présente dans d’autres médias. La correction orthographique reste toujours un bon moyen de se faire une idée de la véracité d’une info.
  • Interroger les élèves sur ce que l’on fait de cette info. La partager ? Si oui, avec qui ? Pourquoi ressens-je le besoin ou la nécessité de la partager ? Se demander aussi qui la partage avec moi et à quel moment je la reçois.

Les artifices

Les théories du complot utilisent des artifices pour masquer la faiblesse de leur argumentation en sollicitant des biais cognitifs pour nous induire en erreur.

Petit panorama non exhaustif des artifices :

  • 1er artifice : rien n’est dû au hasard et tout est étroitement lié. C’est ce que l’on appelle l’erreur de conjonction, à savoir, penser qu’il est plus probable que deux événements soient liés plutôt qu’indépendants. Dans le même registre, on trouve le biais de confusion entre corrélation et causalité.
  • 2e artifice : le mille-feuille argumentatif qui accumule les « preuves » pour renforcer l’idée qu’il y a quelque chose de louche.
  • 3e artifice : à qui profite le crime ? Il y a forcément l’action de quelqu’un ou, plus probable, d’un groupe de personnes derrière tout cela. C’est le biais d’intentionnalité.
  • 4e artifice : l’utilisation de l’ironie pour décrédibiliser les thèses officielles.
  • 5e artifice : mener une enquête pour démasquer les vrais coupables. Sauf qu’il n’y a jamais de remise en question du point de vue de l’auteur, de doutes, de contrepoints : tout va dans un seul et même sens, tel un rouleau compresseur. C’est le biais de confirmation : on cherche les infos qui vont dans le sens que l’on croit déjà.
  • 6e artifice : l’utilisation du registre de l’émotion, notamment dans les vidéos, pour éviter d’avoir recours au rationnel.

Dans un tel marasme ambiant où le doute domine, la parole de l’enseignant a encore de l’importance. Il ne faut rien lâcher, même si c’est difficile, même si nous, enseignants, sommes en ligne de mire, au propre comme au figuré. On a encore heureusement un rôle à jouer auprès de nos élèves. Il faut répéter sans cesse les bonnes pratiques en matière d’EMI, analyser des vidéos conspirationnistes, étudier leur rhétorique. En somme, enfoncer progressivement le clou afin de rendre de plus en plus responsables nos élèves.

 

Une chronique de Boris Bettarel

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