On zappe, on fuit ? On décroche ?

Trop d’élèves, trop de profs perdent pied en ce moment. Les réformes, les classes bondées, les problèmes matériels,  la Covid, le confinement…. Tant de raisons pour ne plus pouvoir, ne plus vouloir….

Petit flashback

Retour en arrière de quelques jours seulement.

Nous sommes dans un collège. Bon, un collège REP, certes, mais après tout, ce n’est pas le seul, donc ce qui y arrive peut être assez représentatif de ce qui arrive aussi chez vous.

Sophie ? Sarah ? Pas d’importance, cela ne change rien à l’affaire. Nous l’appellerons . Elle a 12 ans et la vie devant elle.  5/20 de moyenne, en 5e, facile à retenir. En échec, toute la journée, dans toutes les matières. Depuis la 6e ? Non… Son dossier montre qu’elle a toujours été en échec. Mais ça n’a jamais été grave, chaque année elle est passée dans la classe supérieure. Alors pourquoi s’inquièterait-elle ? D’ailleurs elle ne s’inquiète officiellement pas. Un déni ? Il y a 3 jours, au conseil, elle annonce qu’elle  ira au lycée. Elle n’en démord pas. Pourquoi le ferait-elle ? Ses années d’échec ne l’ont jamais empêchée d’avancer. En tout cas, en échec toute la journée, elle ne nous supporte plus. Alors elle évite, elle fuit, elle… décroche. On la voit dans la cour, mais plus dans notre cours. Elle est quelque part, avec ses copines dans un recoin du collège. Bref, pas là. Elle a décroché physiquement parce que son esprit a décroché depuis longtemps. Rien ici n’a pu l’épanouir. Absentéiste chronique, elle a 12 ans et quelle vie l’attend ?

Elle s’appelle N., elle est prof de français. Elle arrive dans la salle des profs et laisse éclater son dépit « je m’en vais, j’envoie ma lettre de démission ce soir, je n’en peux plus. Sans cesse encaisser, sourire, faire semblant d’accepter que tout soit normal quand rien ne l’est » … Puis une litanie de plaintes dans lesquelles nous nous reconnaissons tous. Les élèves, les parents, l’administration, les ministres, les réformes… tout y passe. Un seul point commun à tous ces acteurs : il faut s’adapter… ou sombrer. Alors elle sombre, parce qu’après des années à tenter de flotter, elle fatigue et coule….

Minuscule flashback de quelques heures et saut dans l’espace !

Nous sommes au lycée. Bon, un lycée de centre-ville, mais après tout, ce n’est pas le seul donc… (Vous connaissez la suite !)

Nous l’appellerons P. Elle est là, elle n’est pas là. Elle n’est encore pas là. Elle est de moins en moins là. Parfois on croit qu’elle ne sera pas là, mais elle ouvre la porte sans un mot après 1 heure et s’installe comme si son arrivée était normale, puis se sent agressée de ne pas comprendre ce qu’on fait, elle qui a raté la quasi-totalité des cours. Alors elle nous rend responsable du fait quelle soit larguée, et l’est de plus en plus. Elle a décroché mais ne le reconnaît pas. Elle tente de se raccrocher à une corde fictive pour ne pas couler (elle ne sait pas quoi faire d’autre) mais cette corde flotte sur l’eau… rien ne la retient; P. n’a pas encore sombré mais cela n’est qu’une question de temps.

Elle s’appelle P., et dans la salle des profs  elle m’a dit ce matin « je finis cette année et JE ME TIRE » Vous entendez le ton de sa voix ?  « Je ne suis plus prof, je suis évaluatrice, donneuse de notes, c’est tout ce qui les intéresse » , « Je n’en peux plus, cette réforme m’a tuée ».  Tout est dit. Elle aussi elle décroche. Enfin… bientôt. Comme tant d’autres en ce moment.

Aaaaaahhhhhhhhh !!!!!!!!!!!!!

Alors ? Fichus ?  Foutus ? Les réformes successives auraient-elles eu raison de leurs motivations ? De leurs espoirs ? De nos vocations ? De notre courage ? De notre envie ?

Accrochons-nous au bastingage et allons-y ! Pour ceux qui n’ont pas le pied marin, remettons-nous en selle. Pour ceux qui n’aiment ni la mer, ni le cheval euh… je ne trouve pas !

Pour les élèves,  que pouvons-nous faire ?

Déjà, se dire que ce n’est pas nouveau : selon  une étude 2013 de l’Insee, un quart des élèves entrés en 6e en 1995  n’a pas fini l’enseignement secondaire… Alors il existe des « plans de lutte du gouvernement» . Le confinement a aggravé le décrochage ? L’Éducation nationale crée une boite à outil anti-décrochage. Combien sont vraiment aidés par tous ces dispositifs ?

Et nous ? Que pouvons-nous faire ? Leur faire confiance et leur redonner confiance. Communiquer. Les valoriser au maximum, chercher en eux le positif.  C’est dur dans notre système. Regardons vers les pays nordiques : les solutions passent souvent par plus d’attention, plus de temps avec chacun, donc… des classes moins chargées. Alors on peut hurler parce que notre système casse ceux qui ne rentrent pas dans le moule. Une collègue allemande avait mis ses enfants à l’école en France : ils ont choisi de déménager à la frontière pour les scolariser en Allemagne. Elle parlait d’un système maltraitant… (Chronique du webpédago le bien-être à l’Allemande).

Faisons néanmoins notre possible. Multiplions les projets, les dédoublements, les moments où les élèves peuvent se retrouver en petits groupes. Ce n’est pas facile, c’est même souvent le parcours du combattant, mais il existe parfois des solutions : des intervenants extérieurs, des demi-groupes au cdi, du travail en îlot avec des activités autonomes pour certains afin qu’on se consacre aux autres. Des prises en charge par la vie scolaire quand ils le peuvent, des intervenants en psycho, l’infirmière, mettre en place des ateliers de sophrologie, méditation… tout ce qui est possible pour leur donner,  avant qu’ils ne coulent, des bouées de sauvetage. Avant qu’ils ne se noient. Parce qu’après, souvent, ce n’est plus de notre ressort.

Et pour nous ?

Parce qu’on est submergé par les multiples tâches qui nous incombent, parce qu’on fait de notre mieux et qu’on voudrait faire plus… parce que… (chronique du webpédago sur le Burn-Out des profs!).  Bref, il faut lâcher du lest.

La solution ne passe-t-elle pas avant tout par notre propre réflexion sur notre façon d’être ? Ne devrait-on pas s’imposer quelques règles simples, à se répéter comme des mantras ?

  1. Je ne suis pas omnipotent.

Je ne peux pas être un super prof, super conseiller d’orientation, super éducateur, super animateur, super acteur, super conseiller en parentalité, super secrétaire, super geek, super gestionnaire, super tout…

Je vais juste faire de mon mieux et ce sera déjà super.

  1. j’ai une vie privée.

Si si… ça doit exister quelque part, en cherchant bien. D’accord, c’est rare un prof qui ne travaille pas le matin, l’après midi, le soir, la nuit, la semaine, le weekend, les vacances… mais ça existe. Alors ils doivent devenir nos modèles. Se donner des limites afin de ne pas faire déborder le professionnel sur le privé. Passer plus de temps avec nos enfants qu’avec nos élèves.

Sans état d’âme.

ON EN A LE DROIT.

On PEUT le faire.

On DOIT le faire.

  1. j’ai le droit de dire NON.

Non aux élèves qui nous submergent de mails à 23 heures pour une réponse le lendemain. NON aux parents qui veulent nous dire comment faire notre travail. NON aux multiples sollicitations de notre hiérarchie qui nous ferait volontiers travailler  24h/24. On voudrait dire NON aux réformes… euh… ça je ne suis pas certaine que nous y parviendrons.

  1. Je ne suis pas responsable de tout le malheur du monde

J’ai le droit d’être heureux quand je n’ai pas prise sur les choses. Alors la politique, la société, l’économie ? Tous ces éléments qui influencent tant mon métier ? J’ai le droit d’être opposé à des réformes qui vont s’imposer à moi, je peux le dire, je peux râler même. Mais quand je ne peux plus changer les choses, j’accepte d’être un tout petit rouage dans une grande machine et que mon rôle soit juste de la faire tourner….

L’empereur Marc Aurèle serait d’accord avec ces principes, lui qui nous a dit : « En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d’être heureux. »

Lâcher-prise, respirer.  Et surtout… accepter que notre métier soit un travail. Nous ne sommes pas rentrés en religion. C’est notre vocation peut-être, et c’est heureux. Mais c’est… un travail. D’ailleurs, vous avez remarqué que ceux qui ne parlent  pas de vocation sont souvent les plus heureux ? Ça fait réfléchir…. Allez hauts les cœurs!

 

 

Une chronique de Kaliprof

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