Silhouettes de personnes qui discutent

Y a-t-il un stagiaire dans le pro ?

Découvrir le monde professionnel, mais…

Quand j’ai reçu l’appel du Webpéda pour l’écriture de cette chronique, je venais de raccrocher mon mobile. Suant mille eaux. Non je n’avais pas succombé à mes trois heures journalières d’exercice afin de sculpter mon corps d’albâtre. Je venais seulement de passer mes appels de suivi de stages de 3e Prépa Métier. J’étais entre la satisfaction extatique et le grognement animal du mâle alpha.

Ils y étaient tous.

Et c’était pas gagné.

Je me souviens quand, en septembre, le teint hâlé et masqué, j’avais fait ma présentation PowerPoint de l’année, devant parents et enfants ; et que j’avais abordé avec mon emphase habituelle la partie professionnelle. Les PFMP. La découverte des métiers.

«  Votre enfant devra ABSOLUMENT effectuer deux périodes de stage d’observation, cela nous semble vital et indispensable pour son parcours professionnel ! »

«  Votre enfant découvrira OBLIGATOIREMENT des métiers grâce à des sorties diverses et variées, lui faisant découvrir le monde de l’entreprise ! »

Les parents. Ravis. Les élèves. Conquis. Moi. Sublimé.

Quelques semaines plus tard, la maman d’Enzo me faisait vite redescendre sur terre. Mode chute de framerate.

« Oui, excusez moi Monsieur, je voudrais revenir sur votre « ABSOLUMENT effectuer…. » Oui car là les magasins ferment tous et mon fils il voulait absolument le faire en restauration alors là moi je peux le prendre avec moi et lui apprendre à faire les sandwichs… »

Quelques semaines plus tard, mon directeur…

« Oui, excusez moi Monsieur, je voudrais revenir sur votre « découvrira OBLIGATOIREMENT » … oui car là les sorties sont toutes annulées pour le moment, alors là moi je peux éventuellement vous passer des VHS sur les métiers du bois ou alors du C’est pas sorcier…. »

Mode chute de framerate. Eclaté au sol.

Et là, ça devient compliqué

Comment aller de l’avant et penser au futur quand le présent tourne au ralenti, quand le monde tourne sur lui-même et finit par s’atrophier.

Je devais me rendre à l’évidence, je parlais à mes jeunes d’avenir et de projets quand autour de nous on ne parlait que de marasme et de mort. La mort du petit commerce, la mort de la restauration. La mort cérébrale.

Je parlais de les éclairer à la Culture et aux Autres. Et les expos. Les films au ciné. S’éteignaient. Les uns après les autres.

Autour de moi c’était le branle-bas de combat en lycée pro. Mode sauvetage de stage. La chef des travaux passait et recevait 12 000 appels par jour. Annulation. Report. Possible en distanciel. Oui mais la mécanique bateau en distanciel, c’est pas évident quand même. Ou il faut une grosse baignoire.

Et puis j’ai décidé de temporiser

De « méthodecouer ». D’optimiser. Rassurer Enzo en disant que si les restos n’étaient plus ouverts, il y avait cette magnifique pâtisserie qui serait ravie de le prendre quelques semaines pour lui faire découvrir le monde des métiers de bouche.

Rassurer le directeur en disant que si nous ne pouvions pas aller aux métiers, nous amènerions les métiers à nous avec la carte « intervenants ». Car finalement que ce soit dans les rues ou in situ, les contacts se créaient tout de même, et on pouvait aussi découvrir un métier par la magie des mots et de quelques images ou vidéos bien choisies. Pas de mort cérébrale en LP. On a toujours été les maîtres de l’innovation, n’en déplaise à certains. Alors oui, je vous rassure, on peut encore faire venir des gens de l’extérieur dans notre sacro-sainte bulle apprenante. Nooooon, sans forcément créer de cordon sanitaire, de combinaison pédagogico-pandémique. Suffit juste de ne pas mélanger les classes. Ah oui et de trouver des professionnels aussi.

Quant à la culture, je faisais chauffer mon imagination et nous visitions le Louvre, nous découvrions Benini. D’un seul clic de souris. Et nous parvenions ainsi, sans quitter les chaises et le fameux radiateur de Lucas, à voyager, à parler du futur, de leur futur. D’Avenir. Sites des métiers. Site de l’Onisep. Reportages divers et variés. Visio conférences et tout TICE quanti.

Et les magasins, les entreprises ont ouvert. Et j’ai pu placer mes 10 élèves de 3e.

Même pas mal.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP ou Instagram Zarpinlep Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
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