Les leçons du coronavirus : enjeux philosophiques, défis politiques

Aujourd’hui, si le virus n’est neutralisé et contenu que dans certaines régions du monde, il est très loin d’être éliminé. Les leçons que l’on peut en tirer restent donc provisoires et aléatoires. Or telle est justement l’une des leçons de cette pandémie : nous devons accepter de regarder l’incertitude en face.

La philosophie nous enseigne que nous croyons aimer la vérité mais que nous ne recherchons la plupart du temps que des certitudes réconfortantes. Or la « vérité » n’est ni réconfortante ni même certaine. Nous pensions tous que la science était en mesure de nous apporter des assurances, si possible positives (telles que, par exemple, la capacité supposée acquise d’éradiquer les maladies infectieuses). C’était une illusion. Les épidémiologistes nous offrent des prévisions, des projections, une multitude de scénarios possibles. La science reste hypothético-déductive, avec toute la marge d’erreur que cela comporte dès qu’il s’agit d’anticiper l’avenir.

Quid de notre liberté ?

La seconde leçon a trait à une conception aussi banale que fallacieuse de la liberté. La liberté, ce n’est pas l’indépendance ni l’absence de contraintes (« Je me conduis comme bon me semble, peu importent les conséquences ») mais le fait de se soumettre volontairement aux règles ou aux lois que l’on se donne à soi-même. Même si chacun peut se rallier à cette conception de la liberté (celle des Lumières, de Montesquieu comme de Rousseau), le problème vient du fait que ces règles ou ces lois nous semblent bien souvent fantaisistes, arbitraires, et certainement pas inspirées par notre propre raison. Ce constat  engage une  embarrassante interrogation sur le caractère sinon illusoire, en tout cas très déceptif de nos institutions démocratiques (« Le peuple, soumis aux lois, en doit être l’auteur » Rousseau). Le peu de retombées de la Convention Citoyenne pour le Climat est un  exemple éloquent de ce sentiment d’avoir été… roulés dans la farine !

Bien entendu, le constat de l’imperfection de notre modèle démocratique n’est pas neuf. Cependant les raisons en sont peut-être plus que jamais saillantes aujourd’hui. Notre confiance dans la démocratie est ébranlée parce que ceux (celui ?) que nous avons élus sont obnubilés par les échéances électorales : le court-termisme est la pathologie de la démocratie. À titre d’illustration de cette incapacité du pouvoir à préparer l’avenir, on peut citer : l’apparition de virus émergents avait été annoncée dès 1989 – à l’occasion d’une Conférence internationale qui s’est tenue à Washington – l’avertissement fut désespérément ignoré ; l’absence totale d’anticipation en matière de politique sanitaire de façon générale ; le peu d’investissement dans la recherche médicale et dans les structures hospitalières pour ce qui concerne la France en particulier. On ne peut imaginer surmonter des défaillances aussi profondes que par des réformes radicales. Certains ont proposé des pistes afin de pallier cette myopie démocratique. Celle-ci par exemple : la création d’ « une chambre du futur » constituée d’experts et de citoyens tirés au sort. Cette assemblée proposerait des orientations pour le moyen et le long terme (santé publique, climat, droits des générations à venir) et disposerait d’un droit de véto vis-à-vis des décisions de l’exécutif au moins sur les sujets sensibles.

 Irresponsabilité à tous les étages 

L’irresponsabilité est la chose du monde la mieux partagée. Les zoonoses sont produites par le comportement de l’homme – pas exclusivement de « sauvages » qui dégustent du pangolin, des chauves souris ou de la viande de brousse. Pas seulement non plus le comportement de tous les États qui continuent de brutaliser la terre pour extraire jusqu’à la dernière goutte de pétrole ou dernier gramme d’uranium. Nous avons tous notre part de responsabilité quand nous consommons de la viande et des fruits qui ont fait le tour de la planète avant d’arriver dans nos assiettes. « Ni la chauve-souris ni le pangolin ne font une pandémie. Ils sont réservoirs ou transmetteurs d’un virus. Ce qui fait la pandémie, c’est la déforestation, la perte d’habitat naturel, la réduction de la biodiversité. Puis la globalisation, l’intensification des voyages humains et la dépendance économique alimentaire à une économie mondialisée. Les processus de surexploitation des ressources permettent cette mise en contact entre des espèces sauvages et des populations humaines très denses » (Virginie Maris, philosophe de l’environnement, JDD, 12 avril 2020).  Irresponsabilité enfin de tous ceux qui ne veulent pas se faire vacciner parce qu’ils ont peur des effets secondaires mais qui ne craignent pas de contaminer leurs proches. 

Mérites de la crise 

La crise a eu le mérite de révéler à quel point l’inégalité économique et sociale est une véritable aberration, une plaie dont nous faisons tous les frais aujourd’hui : les professions les plus utiles (essentielles), professions médicales, assistantes maternelles, aides-soignants dans les EPHAD, éboueurs, enseignants sont aussi les moins rémunérées et les moins considérées. Comment est-ce tolérable? 

Enfin, notre appréhension de la mort a peut-être gagné en authenticité. La nécessité d’accompagner les mourants, non pas par écrans  interposés, mais physiquement ; l’importance aussi d’offrir des funérailles dignes aux disparus nous est apparue avec force quand la possibilité nous en a été retirée. On savait tout cela confusément, mais le fait d’avoir dû renoncer à ces gestes et à ces rites nous a permis d’en mesurer l’importance : « Le défaut de cérémonie consolatrice a fait ressentir, y compris au laïc que je suis, le besoin de rituels qui font intensément revivre en nos esprits la personne morte et atténuent la douleur dans une sorte d’eucharistie. » (Edgar Morin).

En conclusion, la pandémie ne nous a rien appris. En revanche, elle nous a rappelé sur un mode douloureux et même parfois tragique ce que l’on feignait d’ignorer. Qu’elle puisse susciter un sursaut, qu’elle conduise à une prise de conscience des défaillances gravissimes de nos chères démocraties, et de la nécessité impérieuse d’y remédier, est une hypothèse optimiste. C’est celle d’Edgar Morin par exemple : Changeons de voie : Les leçons du coronavirus (avec la collaboration de Sabah Abouessalam), Denoël,  2020.

 

Une chronique de Laurence Hansen-Løve

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