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Enseigner l’histoire, c’est quoi ?

C’est déjà enseigner toutes les matières

Ça nous est tous arrivé, de commencer prof d’histoire et de finir …prof de (?) ! C’est un peu déstabilisant de se transformer en déesse à mille bras!

La preuve en dialogues :

-« Oui, Sophie, le monde industriel dans lequel on vit est lié à l’apparition du capitalisme. Ah, c’est quoi ? Eh bien, quand une entreprise se crée, elle a besoin d’un capital… blablabla et donc des actions… blablabla et ainsi distribue des dividendes… blablabla… Et hop, nous voici prof d’éco !

-« Eh oui, mais voyez-vous, cela va entraîner une lutte des classes, parce que…. blablabla … »  Je fais de la sociologie!

-« Bien entendu, Fernand, c’est ce que l’on retrouve dans le manifeste du PC que Marx et Engels… blablabla communisme …blablabla. » Me voilà maintenant à enseigner de  la politique ….

-« Alors non, Yohan, pas tous les pays, car vois-tu, on ne trouve du charbon que dans les bassins houillers… blablabla… nord de la France, Ruhr… blablabla » Et je me lance dans une leçon de géographie.

-« Oui, Assia, le charbon est un hydrocarbure qui s’est formé bien avant la préhistoire avec des arbres car… blablabla… » Et un petit tour en prof de svt !

-« C’est vrai, Issam, il y a une différence entre houille et… blablabla … 95 % de carbone… blablabla.., % : vous prenez… et divisez par 100… blablabla…» Bon on arrête un peu ?  Je ne suis pas prof de maths !

-« Ah, tu as lu Germinal, Paula ?, c’est très bien, car dans ce livre… Zola… blablabla ». Prof de littérature je suis, je vous assure !

-« Mais non, Amel, on n’y raconte pas l’invasion des Allemands, Germinal ne vient pas de « Germains » mais  du latin « germen »… blablabla… Petite transformation en prof de langue morte !

Ps : je vais faire rager mes collègues qui vont me rétorquer : « simpliste! être prof de svt , de ses, de maths… ce n’est pas ça !!! »

Bref, si on ne devient pas schizophrène avec tous ces dédoublements de la personnalité, c’est qu’on est bien accroché !

Plus sérieusement

Enseigner l’Histoire c’est une véritable gageure, un sujet hautement sensible, dangereusement politique.

Il n’y a qu’à observer les discours enflammés, les oppositions farouches qui naissent de chaque changement de programme. Car finalement, à quoi  SERT l’histoire ? A former des citoyens éclairés ? Bien sûr, mais comment ? Pourquoi ? Pour forger une unité commune, le ciment de la nation ? C’était l’Histoire de Michelet, de Lavisse au XIXe , celle que l’on a abandonnée quand cet objectif a été atteint  et à laquelle on revient un peu lors de grands événements traumatiques qui remettent en cause notre nation, comme les attentats, l’assassinat de notre collègue en 2020.

Au-delà de toutes ces questions ô combien importantes qu’une telle chronique ne pourrait aborder en si peu de temps, ne peut-on pas considérer que faire des citoyens éclairés c’est surtout se servir de l’histoire pour comprendre le moment présent ? Et donc se servir largement de l’actualité pour leur montrer en quoi il est si important de comprendre que les Grecs, Charlemagne, les guerres napoléoniennes… expliquent à chaque fois cet événement présent que l’on vit. Bon!  Reconnaissons que les programmes ne nous permettent guère une envolée lyrique vers l’Histoire collant à chaque événement d’actualité (surtout que leurs intérêts en matière d’actualité ne sont pas toujours les nôtres !). Néanmoins,  force est de constater que démarrer une leçon par l’explication de ce petit quelque-chose qu’ils ont retenu d’un fait d’actualité est nettement plus porteur que d’écrire un simple titre sorti d’Eduscol…

Surtout qu’un grand mal frappe notre jeunesse : l’information lacunaire. Ils entendent/voient beaucoup de choses, mais de façon embryonnaire, souvent des morceaux extraits des réseaux sociaux, de leur moteur de recherche, détachés de tout contexte. Ils sont si rares les élèves qui écoutent vraiment les informations par un média digne de ce nom (je viens de faire un sondage dans ma classe de 1ère : 24% disent s’y intéresser VRAIMENT). Alors s‘ils entendent un fait, ils n’en comprennent ni les tenants ni les aboutissants. L’Histoire est là justement pour les aider à décoder. À condition d’en avoir les moyens en classe ! Devant 36 élèves il est difficile de leur permettre d’exprimer leurs interrogations, l’échange est souvent trop frontal, mais on peut quand même y arriver. Pourquoi pas en consacrant 15 mn du premier cours de la semaine à une réflexion collective sur ce qu’ils ont entendu le week-end, ou en demandant à un groupe d’y faire une petite revue de presse, ça marche très bien ! On leur fait analyser quelques revues de presse en début d’année et on leur demande ensuite de se transformer en journalistes ! Ils peuvent aussi faire une petite présentation radio, ou télévisuelle (en leur apportant quelques méthodes sur ces points, ils se prennent rapidement et facilement au jeu). Des idées ici ou

Quand on a la chance d’avoir des petits groupes, c’est encore  différent. Exemple ce matin même dans une 4e particulière (option) qui ne réunit que 8 élèves. Je n’ai jamais l’impression de faire cours avec eux, mais plutôt de discuter. Et là c’est un confort absolu. Ils n’hésitent pas à poser des questions et expliquer ce qu’ils entendent de l’actualité est presque quotidien. Ce matin, je présente le programme de l’année et indique sur la frise chronologique « la guerre froide ». Najid m’interpelle : « l’Afghanistan c’est la guerre froide ? ». Je lui demande de préciser « Que veux-tu savoir exactement ? » « le truc là, avec les Talibans… pourquoi  il y a ce problème? ». J’ai donc pris 10 minutes pour revenir sur tout l’historique de ce conflit  si compliqué. Alors c’est vrai, ma progression prévue ce jour en a pris un coup ! Mais je leur ai presque expliqué 40 ans d’Histoire par cet exemple, alors je sais que ce qui aura été semé dans leur tête resservira  plus tard. Et surtout, je peux vous assurer qu’ils étaient tout ouïe.

Donc, lier l’actualité à l’histoire, étonnamment, ça fonctionne. Et pourquoi ça m’étonne ? Parce que, en général, de toutes les périodes historiques, c’est souvent  la contemporaine qu’ils apprécient le moins. Pas assez « exotique », elle fait moins rêver que l’Antiquité ou le Moyen-âge.  Donc leur faire aimer cette époque, c’est souvent savoir la rattacher à ce qu’ils vivent aujourd’hui, ce qu’ils voient ou entendent dans l’actualité. Cela permet aussi d’aiguiser leur esprit critique sur cette question : quel est le travail du journaliste (celui qu’Albert Camus décrivait en 1945 dans Combat comme « l’historien de l’instant » )? et celui de l’historien ?

La nouvelle spécialité du lycée, HGGSP (Histoire-Géographie-géopolitique-Sciences politiques) est d’ailleurs, selon les programmes officiels, l’occasion d’acquérir  « les clefs de compréhension du monde contemporain » et  « d’appréhender une question essentielle du monde actuel ». Le lien entre le présent et l’Histoire est ici nettement mis en avant.

Certes, s’aventurer sur ce chemin, c’est parfois un tour d’équilibriste. Il faut nous-mêmes être très au fait de l’actualité. France culture y a consacré une émission Etre ou Savoir , à écouter !

Malgré la difficulté,  dans ces moments, on ressort du cours plein de la sensation d’avoir fait avancer nos élèves sur la compréhension de leur temps présent, et je pense vraiment que c’est ce qui rend notre matière vivante et… actuelle ! 🙂

 

Une chronique de Kaliprof

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