Stagiaire dans un supermarché

Le fameux stage de 3e !

5 jours d’observation du monde professionnel. Une étape essentielle dans la vie d’un collégien… Mais quelle étape ! Quel parcours du combattant pour beaucoup de nos élèves.

Quelle utilité?

Et comment les aider ?

Et pourquoi ?

Que de questions…

Selon l’Éducation nationale, quels sont les objectifs du stage de 3e ?

«  Occasion de découvrir le monde du travail, partager le quotidien de professionnels et bénéficier d’une expérience concrète. (…) de gagner en autonomie, de prendre confiance dans un nouvel environnement  (…) enrichir leur culture générale citoyenne en leur faisant découvrir : 

  • le monde économique et professionnel dans sa diversité 
  • un environnement très différent du milieu scolaire
  • les réalités concrètes du travail déconstruisant certains préjugés 
  • les compétences et le savoir-être nécessaires à l’exercice de certains métiers »

Voici donc des objectifs à la fois généraux mais ambitieux, louables. Sont-ils vraiment remplis ? Cela dépend de tant de facteurs….

Étape 1 : trouver un stage

Toujours selon l’Éducation nationale : « Les élèves et leurs familles doivent être activement impliqués dans la recherche et le choix des lieux du stage ».

Ici, dans un lycée de centre ville, petite enquête : comment avez-vous trouvé votre stage ?

Diagramme : comment avez-vous trouvé votre stage ?

Dès cette première étape, les choses se corsent. Il faut bien avouer que selon les collèges, la situation est très différente, à un point frôlant la caricature : entre ceux dont les parents ont une situation professionnelle aisée, dotés d’un réseau abondant de contacts, et les élèves issus de REP, ayant souvent des parents en difficulté professionnelle, au chômage, emploi précaire, malades ou en prison (parce que ça, c’est la réalité de certains de nos élèves), la recherche est rapide et évidente pour les premiers, une galère sans nom pour les seconds. Ce matin même, mes élèves interrogés (stage dans 3 semaines !) ont confirmé : 30 % ont été acceptés sur leur choix, d’autres ont trouvé mais pas là ou ils le voulaient, le reste cherche encore : ils s’y sont pris trop tard, n’ont aucune aide….

Le rôle des enseignants dans cette recherche est donc beaucoup plus important, essentiel,  en REP : proposer des listes d’entreprises (souvent faite à partir des stages des années précédentes), expliquer les démarches (leur rappeler dès le début de l’année qu’il faut s’y prendre tôt, les relancer souvent). Pour ceux qui n’ont rien, on active aussi le réseau des associations de quartiers. Il faut aussi remplacer les parents dont la langue est souvent un handicap, passer du temps au téléphone, aider les élèves à réaliser leur lettre de motivation, leur CV (on dépose des modèles sur l’ent). Tant de choses qui paraissent évidentes dans certaines familles mais pas dans d’autres.

2e étape : réaliser ses 5 jours d’observations

Il devrait y avoir découverte ?

Malheureusement le plus souvent reconduction familiale et donc sociale. Papa est médecin, fiston fera son stage dans un cabinet vétérinaire. Maman est caissière : sa fille fera son stage au supermarché ou son fils en rayon (les « genres » ont la vie dure !).

2 cas réels, bien sûr antagonistes, mais évidemment choisis pour ça :

  • Adam a passé 5 jours à mettre des légumes en rayon dans l’épicerie de son quartier qu’il fréquente depuis toujours. Rien de plus. D’ailleurs il était souvent en retard. Il n’en garde que le souvenir de jours sans école !
  • Paul est reçu dans le cabinet d’avocat avec lequel son père, chef d’entreprise, travaille. Il va au tribunal, assiste à des audiences, range des dossiers d’affaires conclues, suit l’avocate dans ses rendez-vous. Elle discute avec lui, lui demande son avis, lui explique des cas, prend du temps. La ponctualité, la correction,  est essentielle. Paul l’a bien compris. Il a même changé son style vestimentaire !

Lequel aura vraiment appris quelque chose ? Lequel en sortira un citoyen plus éclairé ?

En REP+, davantage d’élèves feront leur stage comme magasinier, dans un commerce, sur des marchés. Parfois, ils ne feront rien du tout (ou même resteront au collège car ils n’auront  pas de stage malgré nos efforts), ou essentiellement du ménage ! Et attendront que les jours passent. Bien sûr, certains sortent du lot et auront un stage choisi et dans de bonnes conditions. L’éloignement aussi est un frein. Quand certaines catégories sociales n’ont aucun problème avec celui-ci (envoyant même parfois leur enfant tous les matins en train dans une ville voisine), dans les quartiers difficiles, gagner le centre-ville ou les zones commerciales peut être un véritable blocage, fantasmé d’ailleurs car les transports en commun existent. Ces jeunes restent donc dans leur quartier, là ou l’offre est rare.

Exerçant dans un lycée où les élèves sont issus de collèges de centre-ville, je peux vous assurer que les profils des lieux d’exercices et des maîtres de stage n’est pas le même. Lire les noms des maîtres de stage y est révélateur d’un certain entre-soi, dans les 2 types de collèges. Simple constatation qui me pose question.

Que font les profs pendant ce stage ?

Eh non, ils ne font pas rien !

Prof qui se relaxe sur une île paradisiaque

Ils téléphonent au patron, se déplacent même pour des visites (plus souvent en REP). C’est l’occasion de chercher à corriger certains problèmes, côté élève (retard, absences, manque d’investissement, comportement) ou côté tuteur (« profiter » du jeune pour des tâches ingrates, ne pas s’en occuper… puis rayer cette entreprise de nos listings!)

Alors pourquoi pas l’idée, plus égalitaire, de la création d’une » banque de stage » officielle, issue de l’Éducation nationale et du ministère du travail (avec une obligation légale d’accueil ? ) et dans laquelle TOUS devraient se servir, indépendamment de leur famille, de leur collège d’origine. À l’image de cette plateforme, mais qui pourrait être systématisée à tous. Une vraie égalité !

3e étape : rendre compte de son stage

L’Éducation nationale rappelle que « Le stage de 3e est précédé d’un temps de préparation et suivi d’un temps d’exploitation ou de restitution. Les élèves peuvent s’y exprimer sur ce qu’ils y ont vu, et revenir sur leurs activités et leurs impressions »

Une note pour leur donner envie de bien le travailler, avoir un retour « réflexif » sur leur implication, ce qu’ils en ont retiré. Là aussi quelle différence d’un collège à l’autre, d’un prof à l’autre ! Doit-on penser que tout élève sait utiliser un traitement de texte ?

Au lycée, issu d’un collège de centre ville aisé, 62 % de mes élèves ont fait leur rapport seul, sans aide. Au collège, en REP, 100 % l’auront fait en classe ! Rien à voir donc ! Il faut alors prendre plusieurs séances (sur quel cours ? quel prof ?),  leur montrer comment utiliser un traitement de texte, mettre en forme, même si on travaille ces compétences depuis la 6e. On leur donne un « patron » de rapport qu’il leur faudra juste compléter. Ils travaillent aussi au CDI. Il faut aussi l’imprimer car rares sont les élèves à pouvoir le faire. Vous vous doutez bien que ce problème ne se pose pas dans certaines catégories sociales….

Et les effets de ce stage ?  Les conséquences sur l’orientation de l’élève ?

Les effets sont directement en relation avec la qualité du stage.

Quand le stage est réussi, l’élève revient  plus autonome, plus mûr : il s’est senti grand et cela se voit ! Une minorité va même s’investir davantage dans sa scolarité, donnant un but, un sens, enfin, à sa présence au collège.

Dans l’exemple de Paul vu plus haut et 5 ans après : effet très positif. Paul veut toujours devenir avocat. Son stage l’a conforté dans son idée. Il a adoré tout ce qu’il y a fait,  il réussit ses études de droit et parle souvent encore de ces 5 jours.

Pour beaucoup,  le stage est l’occasion d’une ouverture à un monde nouveau et ils apprécient cette découverte. Néanmoins pour la majorité, il ne sert pas à l’orientation, sauf à leur montrer qu’ils n’étaient pas faits pour ça. Pour 100 % de mes élèves de lycée, ils ne poursuivront pas dans cette voie. Certains, 2 ans après, se souviennent à peine de ce qu’ils y ont fait !

Diagramme : l'influence du stage de 3e sur l'orientation

Le but du stage n’est d’ailleurs pas l’orientation.  Au lycée, le travail que l’on peut faire grâce aux tests, aux fiches de l’ONISEP semble plus porteur. Mais il faudrait des heures dédiées pour en avoir le temps et le faire efficacement. Il faudrait aussi multiplier ce genre de stage, en ne le cantonnant pas à la 3e mais en multipliant des découvertes à la journée, nombreuses et variées de toutes sortes de métiers sur les 3 années de lycée. Il est si difficile pour la plupart des élèves de se projeter vraiment dans un métier, pourtant nécessaire au choix de leurs spécialités puis de celui des vœux sur Parcoursup….

De grosses inégalités, donc, face à ce stage. Que les professeurs tentent au mieux de gommer, mais avec une réussite toute relative. Un bon moment cependant pour nos élèves, une sorte d’institution, de rite de passage. Et que regrettent ceux de l’année 2020 qui, pour cause de COVID, n’auront pas pu le faire !

Quelques liens utiles :

https://www.education.gouv.fr/le-stage-de-3e-8192

https://www.education.gouv.fr/stage-de-3e-des-informations-pour-accompagner-l-organisation-et-le-suivi-du-stage-306708

https://incubateur.anct.gouv.fr/

https://www.monstagedetroisieme.fr/

 

Une chronique de Rachelle Ruffle

Un petit commentaire ?