enfant qui regarde une horloge

« Ça sert à rien, ça va bientôt sonner ! »

Minutes fébriles, regards portés sur la montre, bruits d’affaires qui se rangent, horloge parlante qui chuchote nerveusement à ses camarades le temps qu’il reste… « plus que 5 minutes ». Des minutes qui peuvent sembler des heures, selon la classe qu’on a en face, ou qui semblent être un entonnoir à raccourcir le temps selon ce qu’il reste à faire. Car plusieurs cas de figure se présentent :

Option A, la plus fréquente : on n’a pas fini ce qu’on devait faire

Et il reste encore tant à faire : copier la trace écrite du cours, rendre un contrôle, apporter des explications concernant la correction, donner les devoirs pour la prochaine fois… Alors que les élèves, loin de se douter de la tempête sous le crâne professoral, ont tranquillement commencé à plier boutique, arguant du fameux « Mais madame, ça sert à rien, ça va bientôt sonner ! »

  • Rendre des contrôles en gardant le self-control

C’est là que le cerveau active l’une de ses fonctions de survie : prioriser.  Est-ce qu’il vaut mieux que les élèves aient les notes de leur contrôle, qu’ils réclamaient à corps et à cris dès le début de l’heure, alors que vous avez tenu tant bien que mal au moyen d’un odieux chantage « Vous les aurez à la fin de l’heure si vous êtes sages » ?

Oui j’avoue, fouettez-moi si vous voulez mais ça marche : je rentre les notes au préalable sur Pronote, mais je ne les rends pas visibles de suite. En entrant en cours, j’inscris au tableau les 4 lettres de « contrôle » en abrégé : CTRL. Si le volume sonore monte trop pour mes oreilles sensibles, j’efface une lettre. Généralement ça calme. Si le message n’est pas passé, encore une lettre en moins. Et s’il n’y a plus de lettre inscrite au tableau, l’être démoniaque que je suis attendra la prochaine séance, avec le même procédé, pour rendre le contrôle tant attendu.

Le fait de rendre des contrôles dans les 5 dernières minutes présente aussi l’immense avantage de ne pas voir son cours parasité par les nombreux « Hé t’as eu combien ? », « Wahou 18, vous êtes la meilleure prof ! » (heu non, c’est juste toi qui as bien travaillé), « Cheh, j’ai eu plus que toi ! » (oui j’enseigne en collège, vous aviez deviné ?) ; les mélodramatiques « Haaaaan je vais me faire défoncer par mes parents ! » ou « Moi j’t’ravaille pas, ça sert à rien j’ai que des mauvaises notes ! » et vas-y que je sors les rames pour remotiver l’élève submergé par des difficultés de tous les ordres…

  • Faire noter la trace écrite du cours, avant que le cours ne trace

Les activités proposées ont été corrigées, vous avez savamment alterné écrit et oral comme l’IUFM, pardon ESPE, INSPE zut je ne sais plus, le préconisait. Vient le fameux moment où il faut noter la petite trace écrite qui résume les découvertes du jour, et où s’élèvent les litanies bien connues « Madame il faut écriiiiiire ? » et autre « On écrit dans le cahieeeer ? » (oui, en collège certains manquent d’autonomie). Après avoir clarifié les choses (oui et re oui) il faut maintenant balayer les objections « Mais on n’aura pas le temps il reste que 5 minuuuutes ! »

Il y a plusieurs écoles : soit on est organisé et on a déjà la trace écrite vidéoprojetée et on peut faire barrage de son corps contre la porte pour empêcher les récalcitrants de sortir, soit on écrit la trace écrite en même temps que les élèves, en l’adaptant au fil des minutes qui filent, et en autorisant éventuellement ceux qui n’auraient pas fini à la sonnerie à prendre le tableau en photo. Soit, enfin, on cède aux injonctions des plus pressés en disant « OK je mettrai la trace écrite sur Pronote » mais c’est parfois s’exposer à d’autres doléances type « Madame j’ai pas mes codes Pronote » ou des futurs « ça sert à rien d’écrire vous n’avez qu’à faire comme la dernière fois et mettre sur Pronote »

  • Avoir le sens du devoir et faire noter les devoirs

Là encore, deux écoles : le tout numérique avec l’outil Pronote précédemment mentionné, qui permet d’éviter de noter (ou pas) à la hâte et avec éventuellement des erreurs les devoirs à faire. Ou responsabiliser les élèves en leur faisant noter dans le cahier de texte ou agenda. Certains petits malins arguent que « si c’est pas marqué sur Pronote, ça compte pas » mais ceux qui vont au dispositif « devoirs faits » ont besoin d’avoir les devoirs marqués noir sur blanc sur papier car la personne qui encadre a ne va pas passer l’heure à jongler avec les identifiants de chacun. Pour ma part, je coupe la poire en deux, d’une part je donne rarement du travail à la maison, et les rares fois où j’en donne je marque « voir Pronote » au tableau comme ça les élèves savent qu’il y a un truc à faire. Pardon au passage pour les personnes encadrant les devoirs faits et qui doivent me maudire !

Option B, rarissime : on a FINI ce qu’on devait faire

Oui, comme certains bébés naissent avec une dent, comme certains huîtres contiennent une perle, comme certains jeux à gratter sont gagnants, il y a des fois, rares mais précieuses, où on a FINI notre objectif de la séance. L’activité était finalement plus facile que prévu, le cours a été vite noté sans rechigné, ou, plus probable, les éléments perturbateurs qui nous obligent à faire plus de discipline que d’enseignement n’étaient pas là. Toujours est-il qu’on a fini. Qu’au lieu de s’agiter comme un hamster dans sa roue, de remuer ses bras dans tous les sens entre effacer le tableau, allumer le vidéopro, distribuer des feuilles, on se demande, pantois, ce qu’on va faire maintenant. Et si les élèves se rendent comptent qu’on a fini, vont-ils nous prendre pour un incompétent qui ne sait pas gérer son temps ? Profiter de ces instants flottants pour partir à la dérive ? Ou vouloir quitter le navire et se ruer dehors ? Bref, re-tempête sous le crâne (Qui ? Qui a dit que les profs n’étaient jamais contents ?)

  • Tel Stakhanov, entamer un nouveau chapitre ? Attention terrain miné

Profitant de cet instant de grâce, vous êtes tenté d’avancer le programme. Mais gare, la précipitation de l’option A, va vite revenir et vous faire oublier cet instant pourtant magique. N’étant pas sous la houlette des plans quinquennaux staliniens (oui, j’enseigne l’histoire, vous l’aviez deviné ?), on peut se contenter d’évoquer à l’oral le futur chapitre, et généralement les questions fusent et le temps jusqu’à la sonnerie paraît tel la fusée, supersonique.

  • Pour les GO et les grands enfants (dont je fais encore partie) : un jeu

Proposer un petit jeu a plusieurs avantages, et notamment d’oublier la notion du temps : vous remarquerez que les horloges parlantes deviendront silencieuses ou au pire, se feront rabrouer par leurs camarades qui auront envie de rester. Autre atout, celui d’utiliser des notions du cours et de le rendre vivant. (Quoi ? L’histoire géo c’est pas que des gens morts et des vieilles cartes poussiéreuses ?)

Ainsi on peut tenter un « Dessiner c’est gagner » de l’histoire géo et faire travailler sa mémoire visuelle et son vocabulaire en dessinant Louis XIV, les tranchées, un tsunami. On peut aussi tenter un quiz « ping pong verbal » où chaque élève prévoit une question sur la leçon. Il interroge un camarade, qui, s’il répond bien, pourra à son tour interroger quelqu’un d’autre, et ainsi de suite. Ou encore un jeu où chacun dit une phrase simple sur quelque chose qu’il a retenu du cours (sans regarder le cahier c’est mieux) dont il est sûr à 100 %. Chacun écoute la phrase avec interdiction de redire la même chose et ajoute son grain de sel. C’est l’occasion de s’écouter parler et de remobiliser des connaissances de façon ludique, et de voir ce qui les a marqués (ou pas) sur la leçon. Si vous avez d’autres idées de jeux, « lâchez vous dans les comm », comme on disait dans les blogs des années 2000 !

  • Et si on se prenait le temps de se féliciter ?

C’est la semaine de la Saint-Valentin, on voit des cœurs partout, vous vous dites que j’ai trop mangé de guimauve et trop écouté de chansons d’amour dégoulinantes. Mais les collégiens, enfin les enfants et ados de manière générale sont, au même titre que les adultes, soumis à un rythme effréné : se lever tôt, prendre le bus pour la plupart, ensuite cohue le midi à la cantine, courir d’un cours à l’autre, sans perdre ni oublier ses affaires, se concentrer, faire les exercices, écrire, participer, ramener de bonnes notes pour pouvoir choisir son orientation pour les plus mûrs, ou simplement faire plaisir à leurs parents pour ceux qui ont encore du mal à se projeter.

Toute cette pression a beaucoup de mal à retomber, donc si on prenait le temps de leur dire simplement : on a bien avancé, on a été très efficace, je suis fière de vous, on a même fini un peu plus tôt que prévu. Et généralement, comme par magie (alors que ce n’était même pas l’effet recherché), les élèves se laissent aussi aller à des compliments : « Madame j’adore l’histoire géo », « Madame ça passe trop vite l’heure avec vous ». Un peu de douceur dans ce monde de brutes. Allez je vous laisse, je file dévorer mes chocolats de la Saint-Valentin !

 

Une chronique d’Anna Chronique

Annachronique

Jeune maman et prof d'histoire géo jusqu'au bout des ongles, des ZEP de Créteil aux mutations sous le soleil, qui croque sa vie au sens propre comme au figuré !
A suivre aussi sur www.facebook.com/chroniquesanna

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