Enfant amené à l'école par un adulte

Profs et parents : le partenariat de la confiance

Je me souviens

À l’IUFM (l’institut universitaire de formation des maîtres, c’était l’époque de la formation, et l’époque des maîtres et des maîtresses) on nous avait bien dit que l’école ne devait pas être un sanctuaire. Moi, ça m’avait fait bizarre, parce que je pensais au contraire que l’école devait avoir tout d’un sanctuaire, mais je ne vais pas rabâcher, ressasser, en vouloir à la formation, de toute façon elle n’existe plus. Il s’agissait donc d’ouvrir les portes du sanctuaire, donc de l’abattre, et de faire entrer dans le temple les parents d’élèves, dans une idéologie de transparence, d’intégration, de partenariat. La démagogie n’était pas loin.

Quinze ans plus tard

Je suis un enseignant respecté, je crois que je ne fais pas trop mal mon travail, mes élèves s’amusent, apprennent, progressent et grandissent. Pourtant, je garde toujours une distance avec les parents, car j’estime que je ne leur dois rien d’autre que la réussite de leur enfant, ou plutôt la part de réussite qui m’incombe, dans la mesure où une bonne part de cette réussite repose sur l’investissement des parents. Or cet investissement, me semble-t-il, n’a pas sa place en classe, mais à la maison.

Je crois en une école pragmatique où les parents doivent faire confiance aux enseignants. Je ne me suis jamais mis en travers des choix pédagogiques que les maîtres et maîtresses de mes propres enfants ont appliqués, même lorsqu’ils me paraissaient éloignés des miens. Je suis bien conscient que mon métier m’a aidé à suivre la scolarité de mes enfants, mais finalement, je l’ai fait de façon distante, sereine, j’étais en confiance. Je ne surveille pas le pétrin du boulanger quand j’achète mon pain. Je ne vérifie pas le nombre de points que le conducteur du bus a sur son permis. Il ne me viendrait pas à l’idée de commenter le choix des clés à molette du plombier.

Je n’ai jamais vraiment compris ce fantasme d’ingérence

Pour autant, je suis disponible et à l’écoute : j’accueille les parents quand ils demandent à me rencontrer ou quand j’estime qu’il est nécessaire de le faire. Ils ont mon numéro de téléphone, savent qu’il ne faut pas abuser des appels, et d’ailleurs ils ne le font pas. Je précise que je travaille dans un milieu populaire, ça c’est pour l’euphémisme, sinistré et socialement moribond, ça c’est pour la réalité. Nous ne sommes pas en REP car c’est le centre-ville, et que si les indicateurs sociaux de la mairie nous placent parmi les écoles les plus socialement défavorisées de la ville, le rattachement aux collèges de centre-ville nous exclut de tout classement en zone prioritaire. Le quartier de mon école n’est plus une priorité pour la ville depuis longtemps. Il ne l’est pas davantage pour l’Éducation nationale. Rares sont les parents de mes élèves qui travaillent. Nombreux sont ceux qui se moquent pas mal de ce qui se passe en classe. J’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Alors bien sûr, de temps en temps, les conseillers pédagogiques nous incitent à organiser des « cafés des parents ». Mais quand ? Avec quels moyens ? Qui paie le café ?. On nous a suggéré aussi d’inviter les parents en classe. Mais pourquoi donc ? J’ai 25 élèves de CM2. Ce sont pour la plupart des enfants défavorisés. Ce qui se passe en dehors de l’école n’est pas toujours rose. Mais on travaille dur, on chante, on se bagarre souvent dans la cour, on pleure beaucoup, et puis on rit, on fait des semis, on fait du sport et ils me mettent la pâtée, on apprend les guerres, les frontières, les volcans, et quand il reste un peu de temps on apprend la république. Il arrive aussi qu’on se marre, un grand coup, entre deux séances d’apprentissage. C’est parfois difficile à gérer. Je ne vois vraiment pas ce que la présence de leurs parents apporterait. Du reste, ces derniers ne sont pas du tout en demande.

Dans mon école, nous n’avons pas d’association de parents d’élèves. Nous avons bien essayé, mais il s’est avéré impossible de mobiliser les parents. Chaque trimestre, nous tenons notre conseil d’école comme il se doit, et il arrive qu’il n’y ait aucun parent présent, car les quelques-uns qui se sont inscrits sur la liste de parents délégués l’ont fait sur un malentendu ; en général, c’est que nous le leur avons demandé avec insistance, pour atteindre notre quorum, et puis ils oublient de venir au conseil. Au final, cela manque-t-il vraiment ?

Tout cela n’est pas très moderniste et encore moins bien-pensant. Peu importe, j’aime mon métier et je suis bien avec mes élèves. Je n’ai pas connu de différend majeur avec le moindre parent. Pour ce qui me concerne, et compte tenu de ce constat, le seul partenariat viable avec les parents reste celui de la confiance. Elle est parfois difficile à obtenir. Mais quand elle est acquise, elle permet de faire du bon travail, avec le seul moyen dont nous disposons : la bonne volonté.

 

Une chronique de Papalion

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Vincent Papalion, professeur des écoles en ZEP qu'on appelle à présent REP et qu'on appellera HELP, un jour. Pas de recette miracle sinon l'opiniâtreté et le sens de la dérision. Et l’amour du métier, bien entendu. Allez les enfants, au travail !

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