Adolescents qui discutent autour d'une table

Devenir agile à l’oral

Vous êtes-vous déjà amusé à chronométrer votre temps de parole et celui de vos élèves pendant 55 minutes de cours ? Pour ma part, non. Mais je sais d’instinct qui gagne : moi. Et je parie que c’est souvent pareil chez vous.

Pourtant, je ne fais aucun cours de manière magistrale, ni vous non plus. Mais soyons honnête, même quand on parle de « cours dialogué », qui distribue la parole ? Qui redirige les élèves dans la bonne direction ? Qui donne des indices si nécessaires ? Nous. Les profs. Et en même temps, il paraît difficile de faire autrement. Et puis, sans moi, les élèves n’arriveront jamais à acquérir toutes les connaissances nécessaires pour le brevet/le bac (rayer la mention inutile), n’est-ce pas ?

En tout cas, pour ma part, ça me paraissait extrêmement difficile de rééquilibrer ce temps de parole, malgré différentes tactiques testées au fil de mes années d’enseignement :
– Le travail de groupe ? Oui, les élèves parlent entre eux mais… du travail à faire, ou des derniers potins ? Et puis, comment gérer le déséquilibre entre les leaders nés et les plus timides ?

– Les présentations orales ? Oui, les élèves parlent mais… est-ce que les autres les écoutent ? Et puis, quand on récite un exposé par cœur, est-ce qu’on améliore réellement ses compétences orales ?

– L’étayage entre pairs ? Oui, les élèves s’entraident, mais est-ce que cela les fait vraiment progresser dans la maîtrise de l’oral ? Dans leur capacité à utiliser un langage courant, fluide, et clair ?

– Installer les élèves en îlots ? Oui, les élèves parlent et le travail de groupe est facilité mais… je ne peux pas écouter ce qui se passe partout !

Une nouvelle pratique de l’oral : la Discussion Agile

Voilà où j’en étais dans mes réflexions jusqu’à ce que, au gré de mes pérégrinations web et des collègues « virtuels » que je suis de loin, je tombe sur un article de Christian den Hartigh datant d’octobre 2020 : « Méthode Harkness, Spider Web Discussion, & Discussion Agile ».

Je découvre alors un outil qui me parle immédiatement : les « Spider web discussions », créées par une collègue américaine, Alexis Wiggins, outil que Christian den Hartigh rebaptise en « Discussions Agiles », car « discussions toile d’araignée », il faut bien avouer que ça ne sonnait pas très bien !

Je ne vais pas vous faire l’historique de cette méthode (pour cela, allez lire son post !) mais je vous résume le principe :

  • L’idée est de rassembler une demi-classe autour d’une grande table leur permettant de tous se voir, de leur donner un sujet de discussion ou un problème à résoudre (dans mon cas, une problématique liée à un texte), et de les laisser s’exprimer librement pendant une durée déterminée et connue d’eux (20 minutes dans mon cas).
  • De mon côté, je me mets en retrait (je ne suis pas installée à table avec eux, l’objectif étant qu’ils m’oublient…) et n’interviens PAS du tout pendant ces 20 minutes.
  • J’écoute, je prends des notes et j’observe.
  • Lorsque les 20 minutes sont écoulées, je fais circuler le graphique de la discussion, et à partir de celui-ci et d’une grille de critères, les élèves s’auto-évaluent ensemble, toujours sans aucune intervention de ma part. Ils aboutissent ainsi à une note collective.
  • Je fais de même de mon côté, puis nous comparons la note collective obtenue par eux et par moi et argumentons en cas de désaccord.
  • Ensuite vient un temps de reprise sur les sujets évoqués (ou non) dans la discussion.

Et … dans la vraie vie ?!

Bon, c’est super, mais concrètement, ça donne quoi ? Pour que cela soit plus clair, voici un exemple de « graphique de discussion », daté de septembre 2021, pour une classe de 3e :

On constate une énorme disproportion dans les temps de parole, avec deux élèves qui ont massivement parlé, et au contraire 4 élèves muets. Les « X » symbolisent les fois où ils se sont coupé la parole. Comme vous pouvez le devenez, cette première discussion n’en a pas vraiment été une. C’était plutôt une joute verbale entre Lisa et Enzo, sans réelle réflexion sur le texte à étudier (en témoignent le peu de « T » qui symbolisent les références précises au texte, et l’absence presque totale de remarques pertinentes).

Voici maintenant une des dernières discussions de ce même groupe, en mars 2022, soit 7 discussions plus tard :

D’emblée, on constate que la répartition de la parole est équilibrée. Et, au passage, on comprend mieux pourquoi Alexis Wiggins parle de « discussion toile d’araignée » ! Tous les élèves ont participé (observez notamment les progrès de Louane, Zachary et Adel, qui n’avaient pas ouvert la bouche lors de la première discussion … ), et ceux qui parlaient « trop » ont laissé de la place aux autres. On constate également que le contenu de la discussion est beaucoup plus centré sur le texte, comme l’indiquent les « + » et les « FR » qui symbolisent respectivement les « idées complexes » et les « références au cours de français », ainsi que les « T » (citation de texte), mieux répartis. On constate également que les élèves ne se coupent plus du tout la parole.

Verdict … ?

Depuis que j’ai lancé les Discussions Agiles dans mes classes, je constate des progrès à l’oral comme je n’en ai jamais obtenus auparavant : les élèves apprennent à s’écouter et à formuler leur opinion de façon claire. Le fait de m’effacer totalement pendant 20 minutes est magique : j’adore les observer réfléchir, se reprendre entre eux, notamment lorsque l’un d’eux utilise une tournure familière… ou oublie de citer le texte ! Et surtout, surtout, je découvre la pensée d’élèves que je n’entendais jamais auparavant. Je suis persuadée que pour eux, les Discussions Agiles sont fondamentales et leur permettent de prendre confiance en eux et en leur voix.

Je ne peux que vous encourager à tester vous-même ! Toutes les matières peuvent s’y retrouver, des maths au français en passant les SVT, la musique, les langues, l’histoire géo EMC… Cet outil est low-tech, ne nécessite aucun matériel onéreux, et n’entraîne pas une charge de travail démentielle. Pour ma part, c’est assez simple : je pars du questionnaire de texte traditionnel (type brevet) et… je le supprime totalement, pour ne donner aux élèves que la problématique générale : charge à eux de cheminer à partir de ça. Oui, au début, ils ont du mal. Mais les progrès viennent vite, les réflexes apparaissent, et je suis sûre qu’ils et elles seront bien mieux armés pour l’analyse littéraire au lycée.

Et que fait l’autre moitié de la classe pendant ce temps-là, me demanderez-vous… ? Un travail en autonomie, qui varie selon les besoins de la séquence (langue, travail d’écriture, de réflexion…).

Je pourrais encore en parler des heures durant tant cet outil me passionne, mais je m’arrête là. Pour celles et ceux qui voudraient s’y mettre, je mets ci-dessous des liens vers des vidéos ou articles qui m’ont permis d’adapter les Discussions Agiles à ma pratique personnelle. N’hésitez pas à me contacter via Le Webpédagogique si vous avez des questions !

Liens et articles

 

Une chronique de Cécile Thivolle

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