Livre d'espagnol

Quelle place pour l’espagnol dans le secondaire ?

À quoi sert une seconde langue étrangère ?

« Madaaaaaame… ça sert à quoi d’apprendre l’espagnol ? »

Zen, il faut que je reste zen… Pourquoi à chaque fois, cette question me sort-elle de mes gonds ?! Respire. Position mentale du lotus, yeux fermés une seconde, histoire d’ordonner mes arguments, répétés mille fois. Depuis le temps que je suis prof d’espagnol, j’en ai entendu des « Ça sert à rien, c’est l’anglais la langue importante dans le monde ! », « Maintenant y a plus besoin d’apprendre, y a Google trad ! », « Mais y a les traducteurs, madaaaaaame ! ».

Bon d’abord, je vais contenir ma réaction agacée (mais il faudra quand même que je réfléchisse à cela. Pourquoi cette question me tape-t-elle sur les nerfs ?). Je vais répondre calmement, je vais sourire avec détachement et self-contrôle (vous visualisez ? Zen je vous dis).

Mais comment être crédible face à des élèves nourris aux nouvelles technologies, aux apps, à la traduction simultanée, à l’accès infini aux ressources multilangues ? Quels arguments avancer à nos chers petits et grands ? Et à leurs parents ?

Que dire ?

Bon, je peux couper court et dire péremptoirement : « c’est obligatoire, et c’est comme ça, et puis c’est tout ! ». Energique, mais pas vendeur.

Premier argument (bateau, oui, je sais) : l’espagnol est une des langues les plus parlées au monde (mais j’ai toujours senti que les élèves étaient dubitatifs, pas vous ?). Quand même, c’est un argument de poids, non ? Il y a plus d’hispanophones que de francophones sur terre. Eh oui.

Passons au suivant : c’est une langue présente sur deux grands continents, l’Europe et l’Amérique (et même en Afrique, certes dans un tout petit pays, la Guinée équatoriale, mais tout de même, un peu plus d’un million d’hispanophones là-bas). En tout, ça fait du monde dans plein de pays (et là, on lance le jeu du « alors, qui peut me citer un pays qui a l’espagnol comme langue officielle ? », mais parfois, on fait un bide, « madaaaaame, mais on sait pas çaaaaaaa »).

C’est aussi une langue très utilisée sur internet, c’est la 3e la plus utilisée par les internautes et dans les milieux scientifiques (ah tiens, j’aurais juré que toutes les publications étaient rédigées en anglais, un argument qui peut peut-être les intéresser, du moins, les surprendre…).

Non mais sérieusement, ce n’est pas terrible comme argumentation… Même moi je m’ennuie… Ce n’est pas tout à fait nul, mais c’est poussif, vous trouvez aussi, hein ?

Bon, voyons ce qu’on pourrait dire d’autre. Je vois… Vous en êtes au même point : que dire ? Comment convaincre sans paraitre encyclopédique, ennuyeux ?

Je pourrais dire que ça peut être judicieux pour se différencier parmi des dossiers équivalents : par exemple, que tous les candidats pour une école d’ingénieurs ont un parcours d’excellence dans les matières scientifiques, et que le petit plus d’une langue autre que l’anglais peut faire la différence lors des sélections. Tout ce qui va permettre à un CV de sortir du lot est bon à prendre (une Mention euro, un Bachibac, un Bac international… Tiens c’est vrai, les lycées français à l’étranger sont très nombreux à proposer un parcours multilingue). Stratégie pour le post-bac, Parcoursup, etc.

Une langue ne doit-elle être qu’utile ?

Je repense à ce qui m’énerve. Ne serait-ce pas que je me sens dépassée, trop vieille dans ce monde qui change trop vite ? Car quel est mon avenir, après tant d’années ? J’ai l’impression que bientôt je serai obsolète, remplacée par une machine, rendue inutile par tous ces appareils, par toutes ces méthodes disponibles sur le net ou sur des appareils connectés.

Mon métier a tellement évolué, l’enseignement de ma discipline a tellement changé…Il n’y a pas si longtemps, j’étais moi-même en terminale, je passais une épreuve orale de 20 minutes, un commentaire composé d’un poème de García Lorca (Romance de la luna luna, pour ceux qui connaissent) en LV2, et aujourd’hui, j’évalue un niveau B1 sur une citation illustrant l’axe (tiens, Territoire et mémoire par exemple), en 10 minutes…Effet fast-food ?…

Ce souvenir de moi élève, quand j’ai découvert les joies de la lecture dans une langue étrangère, ce souvenir précis de mon plaisir à expliquer ce poème, c’est peut-être ça l’argument ultime, celui qui va compter, séduire, faire réfléchir : l’amour des mots, des textes. C’est peut-être ce qui reste pour convaincre quelqu’un d’apprendre une autre langue. Dépasser l’utile. Parler de ce merveilleux superflu qu’est un nouveau langage. La littérature, mais aussi le cinéma, la peinture, le dessin, la musique, toutes les formes d’expression…

Et donc au-delà de l’emploi d’une langue, de son utilité pour voyager, pour ses études ou son avenir professionnel, proposer l’accès à une culture (et, ô chance, à 21 cultures), pour communiquer, pour s’enrichir, pour s’ouvrir aux autres. Pour, comprendre le monde globalisé dans lequel on vit ensemble, pour partager des clés, pour découvrir des points de vue. Pour être complices.

Et j’ouvre les yeux. Je sais ce que je veux dire. Je n’ai pas envie d’argumenter, de convaincre. « Mes chers petits, je vais essayer de partager avec vous mon amour de l’espagnol », c’est tout le sens de mon travail. Et une machine ne pourra jamais autant émouvoir qu’un prof passionné.

Bonne journée, compis.

 

Une chronique d’Amaya

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