Littérature africaine

4 / HISTOIRE DU ROMAN NEGRO AFRICAIN 

Le roman est, actuellement, un genre littéraire parfaitement intégré dans la culture africaine. Il est devenu le moyen d’expression privilégié des écrivains africains. Beaucoup de romanciers africains contemporains ont acquis une notoriété internationale par la qualité de leurs productions publiées par les grandes maisons d’édition francophones. Pourtant son introduction en Afrique ne date que d’un demi-siècle environ. On peut apporter un éclairage non négligeable sur les questions liées à son esthétique en adoptant une approche s’appuyant sur les déterminants historiques de l’écriture.

Le roman fait partie des genres littéraires introduits en Afrique par la colonisation. Dès le début du XXème  siècle, les Africains ont commencé à pratiquer ce genre littéraire imité de la littérature occidentale. En effet, le premier roman négro africain en langue française a été écrit en 1920 par un instituteur sénégalais Mapaté Diagne, Les Trois Volontés de Malick. Depuis, ce genre n’a cessé de se développer pour occuper une place prépondérante dans le panorama de la littérature africaine.

Il est donc important de se poser la question à savoir pourquoi ce développement important de la création romanesque ? Pourquoi et comment le genre romanesque a connu une telle évolution dans la littérature africaine ?

Une étude de l’évolution de ce genre permet de répondre à cette question. Ce qui apparaît d’emblée quand on aborde une telle question, c’est l’importance du déterminisme historique dans l’orientation de la création : de par le statut de l’écrivain africain, la littérature africaine est fortement liée à l’évolution politique du continent africain. Ainsi l’histoire du roman négro africain peut être divisée en quatre périodes fondamentales : De 1920 à 1945, 1945-1960, 1960 à 1990 et de 1990 à nos jours nos jours.

A°) Première période : De 1920 à 1945

Les romanciers de cette période peuvent être considérés comme des héritiers des romanciers coloniaux. On appelle romanciers coloniaux, ces auteurs français qui, au XIXème siècle, écrivaient des romans sur l’Afrique. Ne connaissant pas très bien le mode de vie des Africains, leur description se limitait souvent aux aspects exotiques, extraordinaires et présentait une image erronée de l’Afrique.  Pierre Loti, Roman d’un Spahi, 1881, André Demaison, Diato, roman de l’homme noir qui eut trois femmes et en mourut, 1924.

A partir de 1920, à la fin de la première guerre mondiale, la situation coloniale a évolué. On sent la nécessité de mieux connaître l’Afrique et les Africains. L’administration coloniale et le mouvement africaniste (constitué de savants et de chercheurs) vont encadrer les Africains et les encourager à écrire eux-mêmes pour redresser cette image superficielle et fausse de l’Afrique véhiculée par le roman colonial mais également donner des sources de renseignements authentiques sur les peuples africains.

C’est ainsi que vont paraître les premiers romans africains écrits par des africains ; ces œuvres  avaient pour fonction de montrer la réalité de la vie coloniale telle qu’elle était vécue par les Africains.

Le roman négro africain de langue française est donc né de la volonté des Africains de rendre compte de la nouvelle société en train de s’édifier sous leurs yeux. C’est donc, par vocation, un roman réaliste qui veut porter témoignage sur la réalité sociale vécue sous l’ordre colonial.

On peut distinguer principalement trois courants de création qui vont refléter ce souci de documentation et de témoignage :

Le roman de mœurs sociales avec Mapaté Diagne, Les Trois Volontés de Malick (1920), Bakary Diallo, Force – Bonté (1926), Ousmane Socé, Karim (1936), etc.

le roman historique avec Paul Hazoumé, Doguicimi (1938)
le roman anticolonialiste avec René Maran,  Batouala (1921)
le roman de l’aventure européenne avec Ousmane Socé, Mirages de Paris (1937), etc..

De 1935 à 1945, c’est la montée de la poésie de la négritude avec Senghor, Césaire et Damas et un ralentissement de la création romanesque.

B°) Deuxième période : De 1945 à 1960

La flambée poétique née avec le mouvement de la négritude se situe entre 1935 et 1950, aux lendemains de la deuxième guerre mondiale. A partir de 1954, Césaire, Senghor et Damas se taisent et laissent le champ libre à une nouvelle génération de romanciers devenus vite célèbres : Mongo Béti, Ousmane Sembene, Camara Laye, Ferdinand Oyono. Celle-ci, en majorité, reste fortement préoccupée par la situation politique en Afrique. Le premier congrès des écrivains et artistes noirs, qui réunit, en 1956, toute la diaspora noire, à Paris, assigne une mission précise aux intellectuels noirs : il faut écrire pour libérer l’Afrique du joug colonial. C’est ce devoir de combat pour la liberté qui va favoriser la renaissance de la création romanesque au détriment de la poésie.

En effet, le roman, à l’exception du cinéma, est, de tous les arts, celui qui est le plus apte à traduire et à révéler les phénomènes sociaux. C’est pour cela que Stendhal disait que « le roman est un miroir promené le long de la grande route, tantôt il reflète l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route ». Pour cette nouvelle génération des années 1954, le roman devient le lieu d’une prise de conscience de la situation vécue par l’Afrique et une tentative d’agir pour changer cette situation[1].

Ainsi, le courant romanesque dominant cette période est le roman anticolonialiste, roman politique engagé, subversif qui dénonce les méfaits de la colonisation avec Eza Boto , Ville Cruelle (1954), Ferdinand Oyono, Une Vie de Boy (1954) et Le Vieux Nègre et La Médaille (1956), Ousmane Sembene, Les Bouts-de-Bois-Dieu (1960), Chinua Achebe, Le Monde S’effondre (1958), etc.

Cependant, il y a une continuité des autres courants comme :
le roman de l’aventure européenne avec Ferdinand Oyono, Chemins d’Europe (1960), Bernard Dadié, Un nègre à Paris (1959), Climbié (1956), etc.
le roman de mœurs avec Camara Laye L’Enfant Noir (1954) qui introduit aussi l’autobiographie, Abdoulaye Sadji , Nini, Mulâtresse du Sénégal (1947) et Maïmouna (1953), etc..

le roman historique avec Nazi Boni, Le crépuscule des temps anciens (1962), etc.

C°) Troisième période : de 1960 à 1990

L’indépendance de l’Afrique, dans les années 1960, correspond à un développement spectaculaire du genre romanesque, surtout à partir de 1980. Il y a une multiplication et une diversification de la création.

A partir de 1960, presque tous les Etats africains sont indépendants. Les Africains prennent en main leur destin. Les données du problème changent ; il s’agit pour les nouveaux dirigeants africains de construire des nations modernes et libres en effaçant les séquelles du passé colonial. Les romanciers africains vont rester des témoins attentifs à l’évolution de la situation du continent noir ; le roman reste un miroir fidèle de la réalité et traduit les préoccupations des peuples africains fraîchement indépendants.

Ainsi, on note une continuité des courants de création avec de nouvelles orientations dues à la situation d’autonomie.

Le roman de mœurs sociales se développe avec de nouveaux écrivains et, surtout, l’irruption de romancières de talent : Cheikh Aliou Ndao, Buur Tillen, Roi de Médina(1970) Aminata Sow Fall, La Grève des Battù (1978), Mariama Bâ, Une Si Longue Lettre (1980), Ken Bugul, Le Baobab Fou (1982), etc.

Le roman de mœurs politiques se substitue au roman anticolonialiste : Alioum Fantouré, Le Cercle des Tropiques (1973), Ousmane Sembène, Xala (1974), Ahmadou Kourouma, Les Soleils des Indépendances, (1970), Soni Labou Tansi, La Vie et demie (1979), Peter Abrahams, Rouge est Le Sang des Noirs (1959), Amadou Hampaté Bâ, L’étrange destin de Wrangrin, (1973), etc.

Le roman de l’aventure européenne subsiste avec Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure Ambiguë (1961), Camara Laye, Dramouss (1966), etc.

Le roman historique connaît également un net développement : Boubacar Boris Diop, Le Temps de Tamango (1981), Mamadou Seyni M’bengue, Le Royaume de Sable (1976), etc.

Le roman autobiographique se développe avec Nafissatou Niang Diallo, De Tilène au Plateau, (1975), etc.

D°) Quatrième période : de 1990 à nos jours

A partir de 1990, à partir du discours historique de la Baule au XVIème Sommet franco-africain, commence l’ère de l’ouverture démocratique en Afrique; la plupart des régimes politiques africains fondés sur la dictature s’ouvrent au multipartisme ; cette ouverture coïncide avec une explosion de la création romanesque ; l’abondance et la diversité de la création sont telles que le concept de littératures nationales tend à se substituer à celui de littérature africaine.

Il y a un renouvellement qui s’opère dans le roman ; une nouvelle génération d’écrivains comme Boubacar Boris Diop, Khadi Sylla, El Hadji Kassé (si l’on s’en tient uniquement au cas du Sénégal) apparaît plus orientée vers les problème de l’écriture romanesque ; ce que Eza Boto (alias Mongo Béti) , dans la préface de Le temps de Tamango de Boubacar Boris Diop appelle « une expérimentation esthétique » ; en effet, la problématique des rapports entre la réalité et la fiction romanesque semble maintenant au cœur des préoccupations des romanciers africains actuels ; ils sont autant soucieux des questions de témoignages et d’engagement dans la réalité sociale et politique que des problèmes esthétiques liés à l’écriture romanesque.

Mongo Béti le précise bien dans la préface précitée : le roman africain reste encore le lieu d’une interpellation, d’un harcèlement des consciences sur les ravages de la colonisation et le destin de l’Afrique, le romancier africain ne saurait se dérober à cette mission sans se déconsidérer. Cependant, il s’agit de pousser plus loin cet engagement en trouvant une forme d’approche nouvelle qui rende mieux compte de la réalité. C’est dans ce sens qu’il parle « d’audaces techniques » avec Boris Diop. Ainsi se pose aux romanciers actuels la problématique de l’écriture romanesque au centre de laquelle se situent les rapports entre l’imaginaire et le réel. Le roman commence à devenir plutôt l’aventure d’une écriture que le récit d’une aventure.

Cette tendance est très nette dans les romans de Boris Diop, Le temps de Tamango (1981), les Tambours de la mémoire (1991), ceux de El hadji Kassé avec le concept de roman-tiroir, Les Mamelles de Thiendella (1994), Khadi Sylla, Le jeu de la mer  ( 1992) « J’ai pensé qu’en écrivant sur elle (sa grand-mère morte), je parviendrais à faire survivre quelque chose, que j’arriverais à la faire sortir de ce qui pour moi était un anéantissement ».

Tous les courants traditionnels se maintiennent toujours :

– Le roman de mœurs sociales : Aminata Sow-Fall, Le jujubier de patriarche (1993), Sokhna Benga, La balade du sabador (2000), etc.

– le roman de mœurs politiques : Djibril Diallo Falémé, Indépen-danses, 2009, etc.

– le roman de l’émigration : Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, 2009, etc.

– le roman historique : Boubacar Boris Diop, les tambours de la mémoire (1991) ; Tierno Monenembo, Roi de Kahel (2008), etc.

– le roman autobiographique : Williams Sassine, Mémoire d’une peau (1998), etc.

Cependant, il y a donc un enrichissement avec de nouveaux courants comme :

– le roman intimiste : Khadi Sylla, Le jeu de la mer (1992), El Hadj Kassé, Clair Désir d’ici bas, 2001, etc.

– Le roman de politique fiction : Asse Guèye, No woman, No cry, 1986, etc.

Une autre tendance qui se dessine est également la création de romans en langue nationale ; certains auteurs, s’ils ne choisissent pas de produire exclusivement des romans en langue nationale (Wolof, pulaar, sérère), ont déjà publié des œuvres dans leur langue maternelle : Cheik Aliou Ndao, Boubacar Boris Diop, entre autres.

Conclusion

L’étude de l’évolution du roman négro africain d’expression française montre que c’est un genre en plein essor et un miroir fidèle des préoccupations des masses africaines à toutes les étapes de leur histoire. Le roman africain est le lieu de l’expression poignante d’une société, toujours,  à la recherche de sa place dans un monde en mutation perpétuelle. Le romancier africain reste toujours attentif aux réalités de sa société et entend laisser un témoignage vivant sur la marche de l’histoire.

 

Sources

 

CHEVRIER Jacques, Littérature nègre, Paris, Armand Colin, 1984

DIOUF  Madior, Les formes du roman négro-africain de langue française 1920-1976, Thèse pour le doctorat d’Etat de Lettres Modernes, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université Cheikh Anta Diop, 1990-1991.

 


[1] Jacques Chevrier, littérature nègre, Paris, Armand Colin, 1984

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