Boubacar Boris Diop, romancier de rupture

Le temps et ses fonctions dans Le Temps de Tamango et Les Tambours de la Mémoire de Boubacar Boris Diop

 

On peut soutenir d’emblée que les deux premiers romans de Boris DIOP ne se présentent pas comme le roman traditionnel auquel les romanciers sénégalais nous ont habitués, c’est-à-dire un roman construit sur le modèle réaliste ou naturaliste dans lequel il est proposé une histoire claire, logique et cohérente dont le lecteur peut suivre aisément le déroulement. En effet, la lecture des romans nous a permis de faire les constatations suivantes :

1°) Les histoires racontées manquent de cohérence et le lecteur doit faire de sérieux efforts pour suivre le fil de l’histoire. ‘

2°) Les romans présentent une structure particulière ; ils sont composés de deux éléments : nous avons d’une part le récit des faits, et de l’autre, les notes, les commentaires du narrateur sur le récit ;

3°) Il y a une mise en abyme car le narrateur et certains personnages de la fiction développent un discours savant sur l’art romanesque.

Dans le Temps de Tamango, chacune des trois parties (qui constituent les trois phases d’une insurrection populaire et ses conséquences) est suivie de notes du narrateur qui, en principe, sont censées apporter des éclaircissements au lecteur. En outre, de même que le narrateur, les personnages de Ndongo et Kader sont des romanciers qui, chacun, développe un discours savant sur l’art romanesque, ils se réfèrent même au romancier colombien Gabriel Garcia MARQUEZ comme modèle.

Dans le second roman, Les Tambours de la Mémoire, les narrateurs lsmaila et Ndella, tout en relatant l’histoire de la vie de Fadel SARR, ajoutent des notes, des explications qui complètent certaines parties obscures. De plus, bien que se déclarant profanes en la matière, ils développent un discours technique sur l’art romanesque.

Ces constatations nous ont conduit à penser que toute étude sur l’œuvre romanesque de Boris DIOP doit prendre en compte ce discours interne tenu par les personnages et que l’analyse de ces considérations sur l’art romanesque qu’il met dans la bouche de ses personnages constitue la voie royale pour comprendre son œuvre.

C’est pour cela que nous articulons notre étude autour de deux points. D’abord nous procéderons à l’analyse du discours mis en abyme dans les romans. Puis en nous fondant sur les conclusions de cette analyse, nous nous attaquerons au thème de notre exposé qui est le temps et ses fonctions dans la création romanesque de Boubacar Boris DIOP.

 

1°) LA MISE EN ABYME DU DISCOURS ROMANESQUE

Dans Le Temps de Tamango, le narrateur autant que Ndongo qui paraît être le personnage principal et son ami Kader sont des romanciers qui ré?échissent et prennent des positions très nettes sur la création romanesque.

L’auteur qui semble bien connaître le narrateur nous précise que ce dernier se défend de faire un roman, qu’il veut sortir des sentiers battus, du conformisme, c’est-à-dire < <les histoires plates calmes, claires ou les méchants sont punis et les héros récompensés où tout est gentiment expliqué> > et que ceci favorise la prolifération d’une littérature de mauvaise qualité. Le drame du narrateur, c’est qu’il voudrait monter les choses comme ça, sans prétention et sans se soucier de savoir si c’est contradictoire ou non, si on comprend « ‘ ou si on ne comprend pas. Mais il se sent obligé de se conformer à la réalité pour toucher le public. C’est pour cela qu’il a cherché à respecter la complexité du cœur et de l’esprit – humain. »

Le narrateur se permet même de juger Ndongo qui veut ériger la divagation systématique en technique d’écriture. Il le taxe d’imposteur en révélant que tout ce désordre doit être dicté par quelque arrière-pensée esthétique qu’il importe de décrire. En outre, dans les notes du narrateur, nous retrouvons la biographie du romancier colombien Gabriel Garcia MARQUEZ dont la technique d’écriture s’apparente au délire.

Ndongo qui semble être le héros du roman et son ami Kader sont des romanciers qui paraissent incapables de mener à terme une œuvre. Ndongo a laissé des fragments de — romans : L’arbre blessé, L’Ile sans étoile, Promenade dans Prétoria. La seule œuvre terminée est Les fenêtres du Lau Chammer qu’il a jetée au feu. Kader lui, est apparemment l’auteur du Temps de Tamango. Il semble que cette incapacité des deux jeunes gens a mener à bien une œuvre est liée à leur mépris pour le roman. Ndongo se moque même de Kader, lui contestant ce pouvoir de disposer de la vie de ses personnages et lui reprochant w son infériorité par rapport au grand Gabriel Garcia MARQUEZ qui a laissé Cent ans de solitude, ce < <chef d’œuvre de la littérature mondiale> >.

Ce discours, assez développé, sur l’art romanesque, que Boris DIOP met dans la bouche des personnages de son premier roman, a toutes les allures de manifeste d’une nouvelle esthétique romanesque. On peut en tirer la conclusion que Boris DIOP pose les principes d’une esthétique romanesque qui s’inspire de celle du romancier colombien MARQUEZ.

Dans Les Tambours de la Mémoire, nous retrouvons ce même discours romanesque dans la bouche des personnages, mais dans une proportion moins importante. Ismaïla NDIAYE et sa femme Ndella refusent de faire un roman et affichent des prétentions d’objectivité.

Tout ce discours que l’on trouve dans les deux œuvres nous porte à croire que le premier roman est le manifeste d’une esthétique originale dont le second roman en est la confirmation. Quels sont donc les principes de cette esthétique de Boris DIOP ?

D’abord, on peut noter la référence au romancier colombien Gabriel Garcia MARQUEZ et au griot traditionnel ; ceci semble indiquer qu’il s’agit d’une synthèse entre les techniques de narration du colombien et les procédés de l’art oratoire traditionnel.

D’autre part, il y a le refus du roman romanesque, c’est-a-dire les romans construits sur des histoires simples et claires où les méchants sont punis et les héros récompensés ; il semble préconiser un roman qui montre la complexité du cœur et de l’esprit humain quitte à raconter l’incompréhensible. Même s’il faut aborder ce discours avec beaucoup de réserve, il faut préciser qu’il s’agit d’un phénomène nouveau dans le roman sénégalais.

Voilà donc quelques principes esthétiques qui sous-tendent la création romanesque de Boris DIOP et qui donc, doivent commander la conception du temps. Nous allons d’abord étudier les modalités du temps, c’est-à-dire les divers aspects que nous avons cités dans l’introduction à savoir l’époque des événements, la durée de la fiction et le temps du récit, ensuite nous en définirons les fonctions, la nature et le sens.

II) LES MODALITES DU TEMPS

Boris DIOP semble être un romancier fasciné par la notion du temps. En effet, ceci apparaît nettement dans le choix des titres de ses deux romans, Le Temps de Tamango et Les Tambours de la Mémoire qui indiquent par des métaphores l’idée de durée, de période. Nous allons étudier trois aspects du temps dans sa création : l’époque des événements, la durée de la ?ction et le temps du récit.

A°) L’EPOQUE DES EVENEMENTS

Il s’agit de dé?nir l’époque à laquelle le romancier situe l’histoire racontée. On peut dire que dans l’ensemble, Boris DIOP évoque l’histoire du Sénégal et de l’Afrique. Mais dans le détail, on constate qu’il y a une diversité dans les périodes. Le romancier ne se focalise pas sur une période déterminée.

Dans le premier roman, le narrateur nous projette dans le XXIe siècle, en l’an 2063, un siècle après l’indépendance, le Sénégal a évolué politiquement ; fatiguées des tribulations sanglantes de la ?n du XXIe siècle, les populations aspirent à vivre en paix. S’agit-il d’un roman d’anticipation? Très vite, le narrateur nous dit qu’il est question de reconstituer les événements politiques entre 1960 et 1980. Le romancier nous projette ainsi dans le futur pour nous replonger dans l’actualité. Les événements relatés dans 1e roman sont à cheval sur deux périodes, les vingt premières années de l’indépendance et la période de la seconde moitié du XXIe siècle.

Cependant, outre ces deux périodes, on voit que le narrateur s’intéresse aussi à la période coloniale, notamment la tragédie du camp de Thiaroye. Et là, autant que les premières périodes évoquées, il est très précis sur les faits et dates. En effet, le narrateur -donne des dates précises < <Revenons à la vie de Ndongo. Pendant une période assez longue, de 1966 à 1981,… > >, < <Le 1er Décembre 1944, la 1ère compagnie de mitrailleurs… > >. Il cite même les journaux de l’époque.

Dans les notes de la troisième partie, il relate intégralement l’histoire de Tamango, ce chef africain légendaire du XXIe siècle qui se serait adonné à la traite négrière puis captif à son tour aurait déclenché une révolte des esclaves. Dans ces mêmes notes, également, il revient sur la période de la genèse, comment et pourquoi le Tout-Puissant Kuntha a créé la Terre.

Le narrateur du premier roman est donc caractérisé par son éclectisme. C’est ainsi une sorte de chercheur qui promène le lecteur à travers l’histoire de l’Afrique et du Sénégal.

Dans Les Tambours de la mémoire, des indications temporelles assez vagues nous montrent que le romancier met en scène < <Les vingt (20) premières années de cette prétendue indépendance > >. Mais en retraçant le passé d’El Hadji Madické SARR le père du héros, le narrateur revient longuement sur la période coloniale. Et dans la troisième partie du roman qui raconte la vie du héros à Wissombo, il fait resurgir les temps ancestraux, l’Afrique précoloniale.

L’éclectisme et la diversité des périodes sont donc une constante dans la création de Boris DIOP.

Le romancier fait resurgir en même temps diverses périodes de l’histoire du Sénégal et de l’Afrique : l’actualité, la période coloniale, les temps mythiques du passé et du futur.

Pour conclure cette description de l’époque des événements, on peut dire qu’il y a, chez Boris DIOP, comme une volonté d’embrasser toutes les dimensions du temps : le passé proche et lointain, l’actualité et l’avenir. Par là, il y a une nette démarcation par rapport au roman traditionnel sénégalais qui souvent ?xe une période déterminée de l’histoire ou montre la transition de l’ère coloniale à l’indépendance.

Nous allons maintenant étudier les temps internes, c’est-à-dire la durée de la fiction et le temps du récit.

B°) LA DUREE DE LA FICTION

Il s’agit ici de la suite des événements qui constituent l’action ou l’histoire racontée.

Effectivement ce qui frappe à l’observation attentive du temps, c’est qu’il y a des difficultés à préciser les limites temporelles dans lesquelles s’inscrit la fiction. Traditionnellement, dans le roman sénégalais en particulier et africain en général, le narrateur choisit une tranche de vie individuelle ou une existence entière comme cadre temporel pour développer son récit.

Le récit est centré autour d’un héros dont la courbe d’existence sert de prétexte pour décrire la société. Nous avons une histoire claire et cohérente dont le lecteur peut dégager aisément le cadre. Chez Boris DIOP, il n’est pas aisé de préciser les limites temporelles de l’histoire ni de dégager une intrigue.

Dans Le Temps de Tamango, nous sommes en présence d’un narrateur supposé être l’auteur qui, au mois de Juillet de l’an 2063, réunit et classe les notes d’un narrateur mort deux ans auparavant ; ces notes reconstituent l’histoire du Sénégal entre 1960 et 1980. Le narrateur revient sur la répression sanglante d’un mouvement populaire dirigé par les syndicats et une organisation estudiantine clandestine dénommée MARS.

Avec la bénédiction du président appelé le Vieux, l’assistant technique militaire français Navarro arrête les insurgés et assassine le dirigeant du MARS, Kaba DIANE. L’un des membres du MARS, Ndongo THIAM est chargé de venger l’assassinat de leur chef. Il prend comme nom de guerre Tamango et s’infiltre chez Navarro comme domestique. Dans des circonstances obscures, il devient fou et se fait lyncher par la foule sans que l’on sache s’il a rempli sa mission.

Mais comme nous l’avons vu dans l’étude de l’époque des événements, en dehors de l’histoire de l’insurrection populaire, le narrateur a d’autres préoccupations notamment les considérations sur l’art romanesque, la polémique des histoires du XXIe siècle, la tragédie du camp de Thiaroye, l’apartheid, l’histoire de Tamango. Toutes ces histoires sont plus ou moins liées et constituent les notes à partir desquelles il reconstitue l’insurrection.

Donc la durée de la fiction, correspond-elle à l’histoire de l’insurrection populaire ou à la vie d’un chercheur qui vit au XXIe siècle ? Force est de constater que le lecteur est confronté à une histoire débridée dont il est impossible de déterminer le cadre temporel.

Boris n’a pas construit, comme dans les romans classiques, une histoire homogène ayant un commencement, un milieu et une ?n. On peut tout juste dire que nous sommes en présence d’un narrateur qui se dit historien et promène le lecteur a travers des périodes déterminées de l’histoire du Sénégal et de l’Afrique. La durée de la fiction, dans ce roman, est caractérisée par l’absence d’une organisation logique et cohérente des événements racontés.

On pourrait même dire qu’elle est constituée d’une série d’histoires juxtaposées : Thiaroye, l’apartheid, l’histoire de Tamango, etc.

De plus, le narrateur fournit très peu d’indications temporelles pour préciser le déroulement des faits < <Paris, Octobre 1966> >, < <Pendant plusieurs jours> < <au milieu du mois de Juin> >. Dans le récit, il y a moins de dix indications précises sur la chronologie des faits.

Dans les notes qui suivent les parties, le narrateur fournit des dates, des faits assez précis, mais il insiste sur le fait qu’il s’agit de repères objectifs et rien de plus.

Tout se passe dans ce roman comme si le narrateur a choisi de laisser au lecteur le soin de reconstituer la cohérence des faits.

Dans Les Tambours de la mémoire, la durée de la ?ction est moins complexe, mais le lecteur reste confronté au même problème.

Un dénommé Ismaïla NDIAYE, directeur de société, reçoit un coup de fil qui lui annonce la mort de son ami Fadel SARR qui l’a quitté sept ans auparavant pour aller au royaume de Wissombo retrouver la reine Johanna Simento alias Aliin Sitooyé J AATA.

Ismaïla vit à Dakar avec son épouse Ndella, l’ex-compagne de son ami disparu. Il s’occupe avec la famille des cérémonies religieuses et se démarque car il devine qu’il s’agit d’un assassinat perpétré par le régime sanguinaire du Major Adelezo avec la complicité tacite de El Hadji Madické SARR, le père de Fadel.

Neuf mois plus tard, lsmaïla reçoit un colis de Wissombo dans lequel il trouve des lettres, des notes laissées par Fadel sur sa vie. Avec l’aide de sa femme Ndella, il décide de reconstituer, grâce à ces notes, ce que fut la vie de Fadel et de la livrer au public, malgré les risques graves qu’il encourt. Tout le roman relate ainsi l’existence de Fadel qui va perdre la vie dans la quête de sa reine. Le livre publié, lsmaïla devenu chômeur, continue sa vie…

Dans ce roman, il y a beaucoup d’indications temporelles très précises. On sait que l’histoire relatée dure quelque huit ans, depuis le départ de Fadel pour Wissombo jusqu’au moment où son ami Ismaïla décide de reconstituer et de publier les notes de Fadel ramenées par le personnage de DOUMBOUYA. Le narrateur a fourni des repères temporels précis qui délimitent clairement les trois phases de la vie de Fadel < < Cela fait un an jour pour jour> >. Et même à l’intérieur de chaque phase, les indications temporelles sont données presque jour après jour < <hier> >, < <ce matin > >, < <cela fait deux jours> >.

Mais, la question qui se pose au lecteur est ce qui constitue la durée de la fiction car, en dehors de l’histoire de Fadel, Ismaïla et Ndella ont d’autres problèmes liés à leur couple, l’histoire déborde de la vie de Fadel SARR.

Les deux romans présentent donc une structure similaire en ce sens qu’il s’agit toujours d’un narrateur, englué dans ses propres problèmes, qui tente de reconstituer, avec un certain recul et des notes à l’appui, une histoire passée.

Dans Le Temps de Tamango, c’est le narrateur et dans Les Tambours de la mémoire, c’est Ismaïla et Ndella. On peut parler d’une multiplicité des histoires.

Le constat de cette caractéristique qui se répète dans les deux romans, nous a conduit à penser que, chez Boris, la durée de la fiction correspond toujours à la reconstitution incomplète d’une histoire dont le narrateur ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants. Ce qui explique la complexité du temps de la ?ction et les difficultés à cerner les limites de la durée racontée. Il s’agit là d’un procédé de narration original. Le temps de la ?ction reste ouvert et le lecteur ne saura jamais si Ndongo a rempli sa mission et comment se terminera le mariage du couple Ismaïla – Ndella qui ne peut pas avoir d’enfant.

Au terme de cette étude sur la durée de la fiction, on peut faire les constatations suivantes : la durée de la ?ction, dans les romans de Boris DIOP, présente une structure ouverte, il n’y a pas une histoire dont les dimensions temporelles soient précises et délimitées ; on peut parler d’une multiplicité des intrigues. Par rapport au roman traditionnel sénégalais, il s’agit la d’un procédé de narration original.

Nous allons maintenant voir comment cette durée est prise en compte dans la narration, c’est-à-dire étudier le temps du récit.

C°) LE TEMPS DU RECIT

Nous limiterons cette étude au problème d’ordre entre la chronologie des faits et l’ordre textuel.

On peut constater d’emblée que cette durée racontée est découpée en trois séquences.

Dans Le Temps de Tamango, l’histoire de l’insurrection populaire dans ce pays d’Afrique est racontée en trois actes.

L’acte l relate la répression sanglante de la manifestation syndicale, le rôle de Ndongo THIAM et l’émergence du mouvement du MARS.

L’acte 2 montre le retour d‘Allemagne de Ndongo, l’échec de la grève, le démantèlement de la coalition syndicalo-estudiantine et l’arrestation des dirigeants.

L’acte 3 montre l’assassinat de Kaba DIANE le chef mythique du MARS, l’in?ltration et la mort de Ndongo.

Dans Les Tambours de la mémoire, l’histoire de Fadel SARR est relatée en trois actes aussi. L’acte 1 raconte en soixante huit pages la mort et les funérailles de Fadel à Dakar. L’acte 2 relate les recherches de Fadel sur la vie de Johanna Simento sur soixante deux pages. Enfin l’acte 3 montre les sept ans que Fadel a passé à Wissombo dans l’attente de la reine, son arrestation et son assassinat par le commissaire Niakoly et ses sbires.

On peut dire que le découpage temporel révèle une structure de la tragédie grecque qui montre en trois actes le destin tragique d’un être d’exception victime de l’incompréhension des siens. Cette division en trois parties correspond à trois moments différents de la vie du héros.

Si ce découpage des séquences est assez net, on constate, par contre, que leur ordre de succession est totalement bouleversé. Le temps du récit est caractérisé par des retours en arrière des anticipations, par un véritable emboîtement des séquences qui posent un problème de cohérence au lecteur.

En effet, dans Le Temps de Tamango, l’agencement des séquences présente une grande complexité. Il est assez difficile de suivre la logique du récit. Par exemple, si le lecteur peut savoir que le chapitre II, relatif au passé de Navarro, est un retour en arrière par rapport au chapitre I qui nous montre le conseil des ministres, par contre, on ne peut pas savoir si le voyage de Ndongo en Allemagne relaté dans le chapitre l de la deuxième partie se situe avant ou après l’insurrection. Dans ce roman, on sait qu’il s’agit d’une tentative d’insurrection populaire dirigée par les étudiants et les syndicats à laquelle est mêlé un certain Ndongo THIAM et que le narrateur nous montre comment le gouvernement, grâce à l’assistant technique Navarro, a habilement manœuvré pour la réprimer, mais les faits sont quasiment relatés dans le désordre, sans souci de chronologie ou de logique. Le narrateur ne se soucie pas de situer les faits, ni dans le temps, ni dans l’espace, exactement comme il est dit dans le discours mis en abyme. Par exemple, le monologue intérieur de Galaye n’est précisé ni dans le temps, ni dans l’espace ; il faut que le lecteur fasse un effort de ré?exion assez poussé pour se rendre compte qu’il est consécutif à l’échec de la grève, après avoir résolu la question de l’énonciation.

Dans Les Tambours de la mémoire, le lecteur fait le même constat. ll n’y a pas de trou dans les repères temporels comme dans le premier roman, mais force est de constater que la même complexité se retrouve dans l’ordre de narration des faits.

D’abord, le récit commence par la fin. Tout le roman est une reconstitution de la vie de Fadel à partir de sa mort. La chronologie entre les trois grandes séquences est claire : la mort et les funérailles à Dakar – L’enfance et les recherches sur la reine Johanna le départ pour Wissombo et le séjour de sept ans.

C’est à l’intérieur des séquences qu’apparaît la complexité de l’ordre chronologique des événements. Le narrateur crée des structures emboîtées. Par exemple, presque toute la troisième partie du roman, des chapitres seize à vingt-huit, nous montre un seul jour, le dernier que Fadel passe dans les prisons du commissaire Niakoly.

La troisième partie est donc un retour en arrière par rapport au début du roman. Mais aussi, à partir de ce dernier jour à Wissombo, c’est-à-dire sept ans après le début – Fadel retourne en arrière sur son arrivée et sa vie à Wissombo.

Nous avons ainsi plusieurs retours en arrière qui s’emboîtent les uns aux autres de sorte que le lecteur doit faire un effort de ré?exion assez considérable pour retrouver le fil du récit.

Ceci montre que le découpage et l’agencement des séquences, présentent la même complexité dans les deux romans. C’est au lecteur de lire et de retourner sur les pages déjà lues pour reconstituer la cohérence des faits.

Pour conclure cette étude sur le temps du récit, nous pouvons dire que la narration dans les deux romans est caractérisée par l’enchevêtrement des séquences, l’absence de chronologies et de logique dans le déroulement des faits, les structures emboîtées.

Les anticipations et retours en arrière, appelés prolepses et analepses par Gérard Genette, sont des procédés de narration que l’on retrouve chez les romanciers sénégalais, mais chez Boris DIOP, il y a une accentuation, sinon un usage abusif de sorte que l’histoire pose des problèmes de cohérence et de logique au lecteur. On retrouve chez Boris Diop toutes les variantes d’anachronies entre l’ordre des faits et celui du récit dégagées par Genette : analepses internes, analepses externes, analepses mixtes etc. les discordances entre l’ordre des faits et l’ordre du récit sont poussées à leur paroxysme d’où une histoire confuse et chaotique. On peut parler d’un véritable labyrinthe temporel.

Pour conclure cette seconde partie sur les modalités du temps dans les deux romans de Boubacar Boris DIOP, nous pouvons dire que dans ces trois aspects étudiés, La conception du temps se caractérise par sa complexité et sa démarcation très nette par rapport au roman traditionnel sénégalais.

L’époque des événements se caractérise par sa diversité. Le romancier veut embrasser toutes les dimensions du temps : le passé proche, le passé mythique, l’actualité et l’avenir.

La durée de la fiction aussi est marquée par sa complexité. Elle présente une structure ouverte ; il n’y a pas une histoire dont les limites temporelles sont précises : on peut parler d’une multiplicité des intrigues.

Enfin, le temps du récit est caractérisée par la confusion , la simple juxtaposition des séquences sans souci de chronologie, l’imbrication et les structures emboîtées à tel point que le lecteur doit faire de sérieux efforts pour reconstituer le sens de l ‘histoire. On parler de labyrinthe temporel.

Après cette description des modalités du temps, il serait intéressant de se poser la question à savoir pourquoi cette conception originale du temps dans la création de Boris DIOP, quelles fonctions joue le temps dans sa création ?

 

III) LES FONCTIONS, NATURE ET SENS DU TEMPS

La conception du temps, telle qu’elle apparaît dans ses trois dimensions étudiées, nous montre que c’est un cadre actif dans la narration et qu’il occupe fonctions importantes dans la création romanesque de Boris DIOP.

On peut dégager des fonctions narratives. En effet, si l’on se réfère au discours mis en abyme, le narrateur affirme qu’il veut sortir des sentiers battus et écrire un roman conforme à la complexité du cœur et de l’esprit humain, car, dit-il, il y a, dans la vie réelle, beaucoup de choses qui ne veulent rien dire, qui ne vont nulle part, qui ne viennent de nulle part. On peut donc soutenir que la complexité de la conception du temps du récit dans les deux romans et la durée de la fiction dans le premier est l’expression de la complexité de la vie. L’impression d’incohérence du récit à laquelle se heurte le lecteur est une façon de traduire 1′ incohérence de 1 ‘existence. Il s’agit donc pour notre romancier de construire un roman plus vrai, qui reflète plus fidèlement la vie réelle à partir d’un certain traitement du temps. La désorganisation du temps dans ses trois dimensions est donc une technique narrative par laquelle le romancier veut construire un roman original et plus vrai.

Une seconde fonction narrative du temps apparaît dans le procédé l’anticipation.

En effet, l’anticipation sur le Sénégal du XXIe siècle nous apparaît comme un procédé narratif qui vise non pas à imaginer le futur, mais tout simplement à dépayser le lecteur, l’intention de Boris DIOP est de piquer la curiosité du lecteur par l’originalité de la perspective de présentation des faits, car il est clair que son but est de faire la peinture des mœurs politiques après l’indépendance. Il < < historise > > l’actualité.

Ces deux fonctions narratives montrent qu’il a chez Boris DIOP la recherche d’un roman original construit sur le temps.

Le temps occupe également une fonction thématique. Si l’on se place dans la perspective des narrateurs dans les deux romans, (le narrateur et Ismaïla) qui cherchent à reconstituer un passé lointain sans   faire de romans, ainsi que sur celle des héros Ndongo   THIAM et Fadel SARR, on peut dire que le temps se présente comme thème   central, la quête d’un passé mythique.

Les titres des romans confirment cette interprétation. C’est comme s’il s’agissait   pour les protagonistes de retrouver un temps mythique, celui de Tamango pour Ndongo et celui de la Reine Johanna pour Fadel SARR. En effet, Ndongo, en choisissant comme nom de guerre Tamango, ne tente t-il pas de revivre dans le présent un passé mythique ? Fadel SARR, de même par le truchement du théâtre, ne vit-il pas au présent le temps mythique de   la Reine Johanna ? Il apparaît nettement que dans les deux romans de Boris DIOP, le héros cherche à revivre, un passé mythique, un passé de gloire pour donner un sens au présent. .

Ndongo THIAM, en faisant revivre ce roi africain légendaire montre peut-être que les vingt ans qui suivent l’indépendance sont à l’image de l’aventure du roi Tamango sur un bateau livré aux caprices de l’océan. Fadel SARR en faisant revivre la Reine Johanna, montre peut-être que la seule solution qui s’offre aux insatisfaits du présent est le réancrage profond dans les valeurs ancestrales. Tout le destin de ces deux héros est déterminé par cette fascination du passé mythique.

Au-delà de la peinture des mœurs politiques, la quête du passé mythique glorieux, opposé à un présent d’insatisfaction, constitue un thème central de ces deux premières œuvres.

En outre, nous avons vu aussi que l’époque des fondements est caractérisée par sa diversité; le narrateur ne cible pas une époque déterminée de l’histoire; il confond le passé, le présent et le futur. Ce détail, associé au titre de la seconde œuvre, les Tambours de la mémoire, nous confirme aussi que, chez ce romancier, le temps est un thème central. Il s’agit pour Boubacar Boris Diop de rappeler les faits marquants de l’histoire à la mémoire collective. Ce n’est pas pour rien que le Narrateur affirme que c’est un historien qui fournit des repères objectifs et non un romancier. Et le dénominateur commun entre ces faits historiques, c’est qu’il s’agit événements douloureux marquant les rapports entre l’occident et l’Afrique.

 

CONCLUSION

La conception du temps dans ses divers aspects (époque de la fiction, durée de la fiction et temps du récit) ainsi que les fonctions importantes que nous avons dégagées montrent que chez Boris DIOP, il y a une fascination du temps, le temps en tant que durée vécue par la société et le temps en tant qu’élément de la   construction de l’univers romanesque.

Dans la mouvance du Nouveau Roman, le temps est au centre de la création romanesque de Boris DIOP. L’étude de ses modalités et fonctions nous montre que Boris   DIOP est un écrivain conscient de l’importance de cette notion dans la constitution de l’univers romanesque et des effets saisissants que l’on peut en tirer. Ceci apparaît nettement   dans le procédé de l’anticipation qui < < historise > > 1 ‘actualité. Ce procédé permet de dépayser le lecteur en lui présentant un point de vue original de la réalité. Avec Boris DIOP, nous sortons du cadre traditionnel de l’utilisation du temps dans la création romanesque, car sa technique de narration se fonde sur le temps. La notion de temps occupe un rôle fondamental dans la constitution de son univers romanesque.

Le temps, inscrit dans l’univers romanesque de Boris DIOP, se présente sous un double aspect mythique et fictif. Boris DIOP mêle le temps mythique et le temps de la fiction.

Le temps de la fiction est la durée réelle vécue par les protagonistes. Cette durée correspond à l’actualité c’est-à-dire au Sénégal contemporain : les personnages de Ndongo.

Fadel, Ismaïla, Ndella vivent le Sénégal des années 1980. Le temps de la fiction est censé reproduire notre époque ; nous avons vu que le narrateur fournit des indications très précises.

Le temps mythique correspond au futur et au passé lointains. Dans le premier roman, Boris DIOP fait vivre le narrateur au XXIe siècle ; dans les deux romans, il fait resurgir également des personnages historiques africains ; des héros mythiques du passé africain : Aliin Sitoé JAATA, Tamango, etc.

Le récit est construit sur une confusion entre le temps de la fiction reproduisant le présent et le temps mythique représentant le passé ou le futur lointain. Le héros ne trouvant pas satisfaction dans le présent essaie de se replonger dans le passé.

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