Les garçons et l’homophobie à l’école

Savez-vous que l’insulte « pédé » est celle qui est la plus utilisée dans les cours de récréation ? Même si certains élèves la profèrent par habitude, sans totalement adhérer à ce qu’elle signifie, les enfants saisissent dès le plus jeune âge que le fait d’aimer quelqu’un du même sexe est condamnable, voire dangereux, puisque d’après l’association SOS homophobie, les insultes se doublent de mises à l’écart, de harcèlement et d’agressions.

https://cache.media.eduscol.education.fr/file/MDE/53/4/Dossier_formation_LGBTphobies_Academie_Poitiers_2019_1125534.pdf

  • Pourquoi parler des garçons aujourd’hui ?

Parce que ce sont ceux qui sont le plus exposés aux insultes homophobes à l’école, comme le révèlent les enquêtes de climat scolaire, et ceux qui témoignent le plus d’agressions auprès de l’association SOS Homophobie (environ 70% de témoignages proviennent d’hommes, contre 30% de femmes).

  • Comment expliquer ce décalage ?

Par le fait que l’homophobie ne repose pas seulement sur le rejet de l’amour qu’un individu éprouve pour une personne du même sexe, mais sur une dévalorisation du féminin par rapport au masculin. L’idée qu’un homme puisse se comporter comme une femme, en adoptant des traits perçus comme féminins, ou en tombant amoureux d’un autre homme, voire en étant passif car pénétré dans la relation sexuelle reste encore pour beaucoup inconcevable. L’insulte « enculé » est à ce titre tout à fait explicite.

  • D’où vient cette dévalorisation du féminin ?

Culturellement, la différence morphologique liée à la reproduction entre les sexes a conduit à une vision complémentaire des rôles, des aptitudes et des traits de caractère : schématiquement, ce que la femme fait, l’homme ne le fait pas ; ce que l’homme est, la femme ne l’est pas. Or cette division des qualités a conduit à une hiérarchie entre les sexes : l’homme est perçu comme le sexe « fort », courageux, autonome, raisonnable, alors que la femme, apparentée au sexe « faible », serait fragile, dépendante et émotive. L’homme, plus spirituel, est vu comme celui qui conquiert, qui entreprend et qui innove, tandis que la femme, perçue comme plus instinctive, a été longtemps cantonnée à mettre au monde, soigner et nourrir.

Même si ces stéréotypes de genre évoluent fort heureusement, notamment grâce à la loi qui accorde désormais les mêmes droits aux femmes qu’aux hommes, il reste plus aisé de valoriser les traits masculins chez une petite fille, que les traits féminins chez un petit garçon. Féminiser le masculin comporte en effet toujours la crainte de dégrader l’image que l’on se fait d’un homme, alors que masculiniser le féminin consiste à rajouter des qualités à une femme. Les preuves abondent : pensez aux pantalons ou couleurs vives autorisés pour les petites filles alors que les robes et le rose sont encore à proscrire pour les petits garçons ; ou bien aux activités sportives compétitives encouragées pour les filles alors que celles impliquant la grâce sont plus boudées par les garçons ; ou tout simplement au fait de valoriser qu’une petite fille soit « presque » un garçon à travers l’expression « garçon manqué », alors qu’à l’inverse, « une fille manquée » pour désigner un garçon est tout bonnement impensable : on sent bien qu’il s’agirait d’une double dégradation, celle d’être une fille, et ratée en plus !

Méfions-nous par conséquent de nos propres biais, et pensons à ne pas enfermer nos garçons dans les cases du virilisme et de l’hétéronormativité. L’homophobie et le sexisme sont intimement liées. Pour lutter contre la honte et la peur qui nourrissent le rejet des différences, il convient de valoriser toutes les qualités chez nos enfants, quel que soit leur sexe, de condamner tout propos ou attitude sexiste et, bien sûr, de mettre en avant le fait que les relations amoureuses entre personnes du même sexe existent !

Nathalie Anton

https://www.eyrolles.com/Loisirs/Livre/le-manuel-qui-dezingue-les-stereotypes-9782416000126/

« Faut-il réinventer l’éducation des garçons ? »

Snoopy, Charles Monroe Schulz

Telle était la passionnante question que posait Louise Tourret à ses invités sur France Culture, dans son émission Etre et savoir du 19 avril dernier. En effet, si les hommes bénéficient dans de nombreux domaines d’avantages liés à leur genre, cette vision du « sexe fort » peut aussi leur porter préjudice, comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, Le Manuel qui dézingue les stéréotypes.

 

  • Dans le milieu scolaire, faire preuve de virilité implique souvent de transgresser les règles et de braver l’autorité des adultes. En effet, l’école valorise plutôt des qualités culturellement perçues comme féminines : application, obéissance, patience ou discrétion. Résultat : une grande majorité des élèves punis et presque la totalité de ceux renvoyés sont des garçons. Un autre stéréotype de genre joue également sans doute en leur défaveur : l’association du masculin à l’intelligence, à la raison voire… au génie, tandis que le féminin est plus associé aux émotions et à l’exécution de la tâche. Faire des efforts intellectuels pour un garçon peut ainsi menacer cette idée que l’on serait « naturellement bon », avec « des facilités », des « capacités » voire « un don » pour certaines matières. Cette vision s’avère peu compatible avec la persévérance nécessaire aux apprentissages ! Total : les filles réussissent mieux à l’école que les garçons, et ont moins de risque de décrocher.

  • Sur le plan relationnel et émotionnel : les hommes sont encore moins encouragés à exprimer leurs doutes, leurs craintes ou leur peine. Du coup, ils minimisent ces émotions, les transforment en agressivité, ou les anesthésient à travers une plus forte consommation d’alcool et de produits toxiques. Au final, les garçons sont plus victimes d’overdoses que les filles, majoritairement auteurs ou victimes d’accidents mortels liés à une conduite en état d’ivresse, et nettement plus représentés dans les chiffres de la délinquance et de la grande criminalité.

Face à ces constats négatifs et inquiétants, les invités de Louise Tourret rappelaient l’importance, pour les pères, d’investir davantage le domaine scolaire, afin que les garçons puissent mieux adhérer à leurs études. Encore aujourd’hui, l’achat des fournitures, le suivi des devoirs, les réunions parents-professeurs restent le fait des mères, et l’enceinte de l’école peut être assimilée au giron maternel. Pour un garçon, il faut alors en sortir rapidement et s’approprier un territoire extérieur comme celui de la rue. Plus généralement, les intervenants insistaient tous sur la nécessité de valoriser toutes les qualités auprès des enfants, pour que l’adoption d’attitudes dites injustement « féminines » ne soient plus perçues comme une absence de virilité, et qu’il soit permis à tous et à toutes de s’épanouir en toute sécurité.

Nathalie Anton

Le CAPES de mathématiques 2021 recalé à l’épreuve des stéréotypes de genre !

L’énoncé d’un problème posé aux candidats du CAPES de mathématiques 2021 prouve une fois de plus que les stéréotypes échappent à ceux qui les minorent : sans vigilance accrue, pas besoin d’être délibérément sexiste pour les véhiculer !

Pourquoi les filles sont-elles beaucoup moins nombreuses que les garçons à se projeter dans une carrière scientifique ? Pourquoi, à niveau égal, font-elles part d’un plus grand manque de confiance en elles en mathématiques ? D’une part parce que les stéréotypes de genre associant le masculin à la raison et à la rigueur d’un côté, et le féminin à l’émotion et à la rêverie de l’autre sont toujours à l’oeuvre ; d’autre part, parce que les filles souffrent d’un déficit de modèles de femmes engagées ou reconnues dans les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques auxquelles s’identifier.

A l’ère #MeToo, vous pensez ces clichés révolus ? Demandez donc autour de vous, y compris à des enfants incarnant la nouvelle génération, de dire comment s’appelle une personne douée en sciences, puis d’en faire un dessin : dans pratiquement tous les cas, vous obtiendrez un nom masculin, « un scientifique » ou « un savant », représenté sous les traits d’un barbu à lunettes ! Vous répondrez qu’il s’agit là d’un automatisme qui ne résisterait pas à quelques minutes de réflexion… Certes, mais c’est justement parce qu’ils sont impensés que les stéréotypes n’attirent pas l’attention : on les lit sans les voir, on les énonce sans les entendre et on les perpétue sans y penser !

L’épreuve de mathématiques du CAPES 2021 offre ainsi une occasion éclatante de mettre en lumière un de ces clichés tapis dans l’angle mort. Le sujet a beau avoir été élaboré, rédigé, annoté, corrigé puis validé avec le plus grand sérieux par des enseignants et des inspecteurs de mathématiques compétents, censés promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes et lutter contre les préjugés sexistes – comme le stipule le Code de l’éducation -, un stéréotype a tranquillement échappé à toutes leurs relectures pour finir imprimé noir sur blanc sur les 3901 feuilles distribuées aux candidats inscrits. Le voici souligné en rouge :

Problème n°2

La radioactivité, terme inventé vers 1908 par Pierre Curie, est un phénomène physique au cours duquel des noyaux atomiques instables se désintègrent spontanément avec dégagement d’énergie sous forme de divers rayonnements. Un noyau instable est dit radioactif.

Ce petit apport étymologique, d’apparence fort anodine, constitue bel et bien le noeud du problème n°2, ou plutôt les noeuds du problème, puisqu’à l’image des poupées russes, nous allons voir qu’un cliché peut en cacher un autre…

D’abord, affirmer que Pierre Curie est l’inventeur du terme « radioactivité » est une information, sinon erronée, du moins très fortement sujette à caution. Il suffit de taper dans un moteur de recherche les mots « radioactivité, invention du mot, Curie » pour voir apparaître non pas le prénom de Pierre, mais celui de sa femme ! D’après l’Encyclopediae Universalis, « Marie Curie a donné le nom de radioactivité à la propriété que possèdent certains éléments de se transformer spontanément en émettant de l’énergie« . Quand bien même un doute aurait subsisté sur la paternité ou la maternité de ce terme, les rédacteurs du sujet auraient pu le dire « inventé par Pierre et Marie Curie », voire mieux encore, « inventé par Marie et Pierre Curie » s’ils avaient été sensibilisés à l’ordre alphabétique prôné par le langage inclusif.

Mais non. Alors même que cette précision avait pour objectif d’enrichir la culture générale des candidats, aucun concepteur du sujet n’a pensé à sonder sa propre culture ni à vérifier la validité de ses sources. Il aurait pourtant été logique que cela soit fait, puisque tous les énoncés ont été minutieusement passés au crible pour traquer les coquilles. Mais rappelez-vous que la logique a peu de prise sur les stéréotypes, car ils court-circuitent précisément le raisonnement ! C’est ainsi que des professionnels de l’éducation nationale chevronnés et consciencieux ont pu croire aveuglément que Pierre Curie était l’auteur du mot « radioactivité », tant il semble aller de soi que seuls les hommes puissent être à l’origine de toutes les inventions.

D’ailleurs, le fait que les concepteurs de l’épreuve aient préféré mettre cet homme en valeur pour une trouvaille lexicale mineure plutôt que de citer sa femme à qui l’on doit une avancée scientifique capitale, permet de déceler un second préjugé sous-jacent. La référence masculine, tel un argument d’autorité, renforcerait le sérieux et la crédibilité d’un libellé scientifique. La mention du nom Pierre Curie, totalement inutile à la résolution du problème à suivre, a ainsi dû paraître inconsciemment plus pertinent que celui de Marie, pour donner du poids à l’énoncé de ce problème de mathématiques ardu.

Or, ce choix injustifié privant les candidats du CAPES d’une figure féminine émérite renforce le stéréotype selon lequel les carrières scientifiques prestigieuses seraient exclusivement l’apanage des hommes ! On sait que les femmes sont sous-représentées dans les manuels scolaires ou les émissions scientifiques, et que leur invisibilité contribue à persuader les jeunes filles que ces disciplines ne sont pas faites pour elles. Ainsi, malgré de meilleurs résultats au baccalauréat, elles ne représentent toujours qu’un tiers des effectifs des classes préparatoires scientifiques ! Ce manque de figures d’identification qui détourne les filles des filières STIM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques) et les empêche d’accéder à des emplois souvent plus rémunérateurs est un fait bien connu de tout professionnel de l’éducation s’intéressant un tant soi peu à l’orientation scolaire. On sait désormais combien il est essentiel de promouvoir des modèles féminins de réussite dans ces domaines, comme les lauréates du prix Nobel de chimie 2020, Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, ou comme la seule femme à avoir obtenu deux prix Nobel, celui de physique en 1903, et celui de chimie en 1911, à savoir… Marie Curie !

Vous me direz que les candidates du CAPES de mathématiques n’étaient pas concernées par ce déficit de modèles, puisqu’elles avaient manifestement opté pour des études scientifiques ! C’est indéniable, mais la référence à Pierre Curie peut avoir joué sur leur réussite au concours, en activant la « menace de stéréotype », c’est-à-dire la reproduction inconsciente d’un stéréotype, de peur d’en être victime soi-même. Prenons un exemple pour clarifier ce phénomène : une conductrice cherchant à démentir le cliché selon lequel les femmes seraient moins douées que les hommes pour faire des créneaux, risque paradoxalement de rater sa manoeuvre si elle l’effectue sous des regards masculins… De même, les filles s’exposent davantage à l’échec lors d’un examen de sciences ou de mathématiques, si on leur rappelle, même de manière détournée (en mentionnant par exemple un célèbre scientifique masculin !), que les garçons sont supposés être plus compétents qu’elles dans ces disciplines… En effet, la crainte inconsciente de confirmer ce stéréotype auquel elles n’adhèrent pas génère un stress qui perturbe leurs compétences motrices ou cognitives nécessaires à la réalisation du créneau ou dans notre cas, à la résolution d’un problème du CAPES de mathématiques !

On l’aura compris au terme de cet article, les stéréotypes de genre ont des motivations et des répercussions bien plus vastes que les simples mots en apparence inoffensifs qui les véhiculent… Si l’on ne s’exerce pas formellement à les repérer, ils continueront à nous échapper et à agir sur nous, à l’instar de ces petits noyaux instables dont l’énergie insidieuse et puissante est appelée… radioactivité… CQFD !

Nathalie Anton

Le Manuel qui dézingue les stéréotypes, Eyrolles, 2021.

Le CAPES de mathématiques 2021 recalé à l’épreuve des stéréotypes de genre ! est maintenant planifié. Il sera publié le April 19, 2021 6:00 am.

Que faire après ?