novembre

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Tout le monde peut se tromper

A une heure trop matutinale pour ce genre de choc, je feuillette les actualités Facebook, ce mercredi 7 novembre 2012.  Et je tombe sur l’annonce par Philippe Watrelot (que je remercie au passage, si, si) d’un article de Denis Paget concernant le Socle commun. Philippe, je ne lis pas tout ce que tu publies mais, là, le sujet m’intéresse. http://institut.fsu.fr/Que-faire-du-socle.html .

Et j’apprends, au détour d’une phrase que le Socle est droitier (ici, c’est moi qui polémique, il est juste écrit « de droite »). Déjà, mes capsules surrénales s’affolent,  mon cœur palpite.  Ensuite, je découvre une (petite) série d’approximations voire d’erreurs.

Cette mise en ligne a suscité sur la page de Philippe vingt-trois commentaires. Que j’ai lus aussi avec intérêt sinon calme. Et là, poum, deuxième couche ! Il s’agit cette fois d’une tribune dans L’Huma, d’Henri Baron. http://www.humanite.fr/societe/tribune-socle-commun-version-hard-ou-version-light-debarrassons-nous-en-507750  .  Mon taux d’adrénaline le dispute à celui de la caféine.

Par conséquent, délaissant la longue liste de cours et stages à préparer, je me sens obligée de faire le commentaire à chaud de l’article. Je crains donc de manquer d’objectivité, je préviens le lecteur friand de réflexion et d’esprit critique. J’en accepte d’avance l’accusation. Je vais néanmoins essayer de rester dans l’explication. Point par point. De morceaux choisis. Je commence par quelques citations de l’article de Denis Paget. .Citons donc ! On pourra ainsi facilement rétorquer qu’une citation sortie de son contexte, on peut lui faire dire n’importe quoi.

1. « Qu’ils se lancent à corps perdu dans l’enseignement par objectif de compétences ». Ah, que cette phrase, vite venue dans l’article me réjouit ! En effet, stricto sensu, elle ne veut rien dire !! Du pont de vue de la pédagogie et des Sciences de l’éducation, soit on enseigne par objectifs ; c’est la fameuse « pédagogie par objectifs » de Benjamin Bloom, soit on enseigne par compétences ; enfin, c’est ce que disent certaines personnes. De mon côté, je préfère que l’on enseigne de façon à permettre à nos élèves de développer leurs compétences. Évidemment, c’est plus long à écrire. Pédagogie par objectifs et travail par compétences ne s’excluent, au contraire, mais, j’aime autant qu’on ne les confonde pas.

2. « De ce point de vue, les compétences transversales sont un bon prétexte pour laisser croire qu’on pourrait en grand partie se passer des disciplines scolaires au lieu de les réhabiliter et de les faire vivre et communiquer entre elles ». Là, je n’en crois pas mes yeux. Mais, on ne peut plus en être là ! Naïve, je croyais enfin le débat connaissances- compétences enterré ; l’opposition Socle- disciplines scolaires dépassée !! Certes, les chercheurs reconnaissent qu’on ne sait pas bien ce que sont les compétences transversales. Mais, de là à affirmer qu’elles cherchent à évincer les disciplines, il y a un gouffre. Je suppose que par compétences transversales, l’auteur entend « compétences civiques et sociales » et « autonomie et initiatives ». Il n’y a qu’à relire aussi bien le décret de Juillet 2006 qui établit le socle commun que la mouture du L.P.C. pour constater que la moitié des « compétences civiques et sociales » relève du programme éd’Education civique. Alors, évidemment, l’Education civique est-elle une discipline scolaire puisqu’aucun diplôme universitaire n’en porte le nom ? Quant à « autonomie et initiatives », quel professeur de disciplines peut refuser qu’un élève soit capable de « s’organiser dans son travail » ? Quel enseignant est incapable de montrer à ses élèves comment planifier ses révisions pour un examen ? Dans quelle discipline est- il impossible de « rechercher et sélectionner l’information utile » ?

Enfin, sur le « faire communiquer les disciplines entre elles », j’entends encore les détracteurs des antiques Parcours diversifiés, Travaux Croisés, Itinéraires de découverte. Si je me souviens bien, il y a eu davantage de fossoyeurs que de défenseurs, non ? Survivent encore, subsistent, les  T.P.E. en 1ère et des P.P.C.P. en lycée professionnel. Évidemment qu’il faut que les disciplines dialoguent entre elles. Avec ou sans Socle. Dans le cadre d’un travail par compétences ou non. Assez de ces élèves « découpés en tranches horaires, en tranches de savoirs » qui ne savent plus nommer le roi sous lequel vivait Molière lors du cours de Français ni mettre un –S- au pluriel dans leur rédaction de Géographie. Et qu’on ne vienne pas me dire que par ces mots  je regrette le report l’étude de Louis XIV en 5ème ou que je considère qu’on enseigne plus l’orthographe, s’il vous plaît. La question n’est pas là. Bien sûr que les disciplines doivent se répondre. Pour cela, il faudrait que les profs commencent par se parler, se demandent comment grâce à leur discipline, ils pourraient amener les élèves à être plus maîtres de leur langue maternelle (ou de scolarisation). Ils pourraient aussi s’autoriser à être créatifs mais c’est un autre débat.

 

3. «  … (un Socle) voir à ce sujet nos propositions sur l’évaluation qui ne sera pas un tout ou rien et qu’on pourra éventuellement finir d’acquérir en seconde ». Les compétences du socle sont exigibles, non pas en fin de 3ème mais à la fin de la scolarité obligatoire, c’est-à-dire, à 16 ans. Aucun texte de ma connaissance n’empêche une équipe d’enseignants de lycée de mettre en place ce qu’il faut pour évaluer les compétences de leurs élèves et valider le palier 3. Pour grosso- modo 60 % de nos élèves, en 3ème, on a 14 ans. Ca fait encore deux ans pour devenir plus compétent.

 

Je continue avec l’article d’Henri Baron dans l’Huma.

4. « socle commun non validé, exit le brevet ! ». Dans la réalité des premiers textes, c’est exact mais plus ensuite. Dès la première année d’apparition du L.P.C., il a été décidé qu’un élève n’ayant pas validé le palier 3 du Socle commun mais ayant réussi aux épreuves du D.N.B. obtiendrait une validation rétro- active globale du Socle. Mais il s’agit alors d’un « socle à trous » dont les enseignants du segment suivant doivent assurer le comblement.

 

5. « L’école publique serait-elle à terme vouée à ne dispenser que ces savoirs du socle, laissant à d’autres le soin d’enseigner à une élite les savoirs jugés « inutiles », « trop coûteux », « non rentables » comme la musique, les arts visuels, l’Éducation Physique et Sportive, la philosophie ou la littérature, pour ne citer que ces disciplines ? »  Les disciplines citées se retrouvent toutes ou presque dans ce qui est à développer pour le socle commun. Musique, Arts visuels et Littérature sont le gros de la compétence V dite « culture humaniste ». Là, où, souvent, on ne voit que l’Histoire et la Géographie. Je souligne au passage qu’une nouvelle épreuve a été créée en 3ème autour de l’Histoire des Arts. Comment un enseignant responsable pourrait-il présenter ses élèves à un examen sans les y avoir préparés ? C’est d’ailleurs ici encore une occasion de faire communiquer les disciplines entre elles.

L’auteur cite ensuite l’E.P.S. Effectivement, ce n’est pas la discipline que l’on retrouve le plus visiblement dans le  socle commun. Et pourtant, quid des Arts du cirque ? Ils apparaissent nommément dans le B.O. de cadrage de l’Histoire des Arts. D’autre part, je relis la compétence VII et je trouve « mobiliser à bon escient ses capacités motrices dans le cadre d’une activité physique (…) adaptée à son potentiel ». Si ce n’est pas de l’Education Physique, je voudrais bien savoir ce que c’est ? Ensuite, il y a le fameux « savoir nager ». L’auteur ne sait peut-être pas qu’il y a beaucoup d’élèves qui ne sont pas du tout à l’aise en milieu aquatique à l’arrivée en 6ème. Pour des tas de raisons : pas de piscine proche de chez eux, pas de familles prêtes à payer les sommes parfois exorbitantes demandées par les clubs de natation, pas de vacances au bord de la mer… Quant la non rentabilité de l’E .P.S. supposée plus haut, il suffirait de comparer le nombre de morts par noyades chaque année et le nombre de tués dans un accident de la sécurité routière. Il n’y a pas des milliers de noyés chaque année, heureusement. Là, je dérive, je m’énerve. Je le reconnais bien volontiers.

On peut retrouver l’E.P.S. à bien des endroits du Socle. Juste deux exemples, sans vouloir tordre le socle. Compétence III : fonctionnement et organisation du corps humain. Pilier V : être sensible aux enjeux esthétiques et humains d’une œuvre artistique ».

Enfin, il reste la Philosophie. Et oui, pas de Philo dans le texte du socle à aucun palier. Effectivement, cette discipline n’est enseignée à l’école ni au collège. On peut le regretter. Cependant, dans la compétence « maîtrise de la langue française », je lis « développer de façon suivie un propos simple » et « participer à un débat, à un échange verbal ». Ne peut-on considérer qu’il s’agit là d’une propédeutique à la Philosophie ?  D’autre part, quel texte interdit la pratique du débat à visée philosophique dans les classes dès le plus jeune âge ? Des expériences fructueuses existent. Je renvoie là aux ouvrages et au travail mené par Michel Tozzi, aux pratiques de Stéphanie Fondecabana, lauréate du prix des enseignants innovants au printemps 2012, au très beau film (dont le titre m’échappe) sur des échanges philosophiques à l’école maternelle.

 

6. « Quand l’école de Jules Ferry devait fournir à la Nation de la chair à canon, celle du socle commun cherche à fournir de la chair à patron, main d’œuvre malléable, corvéable et docile. ».  Je ne sais même pas si j’ai envie de commenter cette phrase. Pourtant, elle me fait bondir, elle me révolte. Mais aussi, elle me lasse. Trop facile, trop simple, simpliste. Certes, c’est joli, bien tourné, ça fait choc, ça fait formule détonante. Oui, Jules Ferry a eu le tort de ne pas supprimer les « lycées pour les riches » en même temps qu’il créait l’école primaire pour les pauvres (tiens, moi aussi, je fais dans la simplification réductrice, c’est contagieux). Et quand bien même ? Aurait-il mieux valu laisser les ¾ de la population dans l’ignorance ? Alors, oui, on a enseigné aux petits enfants la perte de l’Alsace et (du Nord de) la Lorraine, le deuil des provinces perdues. On leur a aussi enseigné à lire, à écrire (ne Français certes et pas en Latin), et par conséquent à penser par eux-mêmes ou du moins à en avoir la possibilité. En lisant la presse, L’Humanité par exemple. Les lecteurs ont pu y découvrir la prose d’un grand pacifiste, opposé à la guerre, à toutes guerres. Là encore je m’énerve, je dérive. Mais si savoir lire les articles de Jaurès n’avait pas été dangereux, il n’aurait pas été assassiné.

Cette référence au monde de l’entreprise vient du fait que le mot compétence a d’abord été utilisé là plutôt qu’à l’école. Mais il y a été utilisé en FORMATION professionnelle, pour les médecins par exemple, depuis longtemps  (ici, je cite Philippe Perrenoud, Octobre 2012, lors d’une conférence à St Michel sur Orge). Oui, je sais qu’il y a aussi des « référentiels de compétences » utilisés dans le monde professionnel et qu’il est facile d’y voir une réduction des apprentissages à quelques gestes. Il faut, me semble-t-il, voir les choses de plus haut. Quand, dans le pilier V (texte du socle) je lis que « la culture humaniste contribue à la formation du jugement. …Que les élèves doivent être capables de  mobiliser leurs connaissances pour donner du sens à l’actualité » ; quand dans les programmes d’Histoire- Géo-Education civique mis à jour pour accompagner le socle, je vois qu’il faut développer chez nos élèves l’esprit critique ; je me demande en quoi je travaille à la conception de la « chair à patrons » évoquée par l’auteur ?

 

Dans ces deux articles, j’aurais bien aimé que les auteurs déplorent plutôt le manque de communication autour et du socle et du L.P.C., l’absence voire la disparition de la formation continue des enseignants tous cycles confondus, la très grande discrétion des chercheurs français sur le sujet. Bien sûr, c’est un ministre de droite et ses successeurs qui ont mis en place le Socle. Citez-moi la longue liste de leurs interventions dans la presse écrite, à la télévision, sur l’Internet et dans les réseaux sociaux où ils ont présenté l’objet, expliqué le pourquoi du comment de la chose, montré son intérêt pour les élèves, pour leurs parents, pour les enseignants ? La longue liste sera courte. Sitôt conçu, sitôt laissé de côté. Et, pour conclure sur une pirouette, si le socle est de droite, la gauche n’aurait-elle pas dû le récupérer ?

Enfin, qui suis-je pour réagir à ces deux textes face à Denis Paget qui est Professeur de lettres et membre de l’Institut de recherche de la FSU et Henri Baron qui est directeur d’école, militant de l’Éducation Populaire et syndical (Cgt Éduc’action), parent d’élève. Je n’appartiens pas à un institut de recherches, je ne suis pas directrice d’école ni membre d’un syndicat. Parent d’élèves, oui. Prof de base, formatrice sur le terrain des compétences et du socle, membre du CRAP-Cahiers Pédagogiques. Ce sont mes trois socles à moi. Ces deux textes m’ont énervée par leurs approximations. J’attends juste qu’on puisse enfin discuter sereinement du comment on pourrait améliorer notre système éducatif, pour le bien des élèves, de nos enfants. Tout le monde peut se tromper mais il me semble qu’avec le socle, on peut vraiment faire quelque chose de bien. Et si on le veut bien.


7 Responses de “Tout le monde peut se tromper”

  1. cyrano1402 Says:

    Un grand merci Mme la professeure que je ne connais pas pour cette mise au point matutinale mais bienvenue, claire et implacable. Je souscris à tous vos arguments. Mais la question qu’il faut se poser, c’est pourquoi ? Pourquoi des hommes qui semblent plutôt intelligents et cultivés, au moins dans le champ de l’Éducation, écrivent-ils de telles âneries, aussi risibles et aussi simplistes ? Il y a derrière cela un arrière plan qu’il faut élucider. Je ne pense qu’il s’agisse d’arrière pensées éducatives ou conceptuelles, c’est trop énorme pour être cela. On est donc dans le champ de la Politique, au sens large, c’est à dire dans le champ de la lutte entre intérêts contraires. Cherchons donc qui a intérêt à ce qu’une forte minorité de nos élèves continuent à s’enfoncer dans l’échec et cherchons pourquoi ? Je vous laisse réfléchir là-dessus.

  2. Annie Di Martino Says:

    Merci Cyrano1402 pour ce commentaire. Le 1er de mon tout petit blog, je ne me sens plus de joie! Si vous pouviez juste le faire à visage découvert, cela me sierait davantage. Je connais l’usage des alias sur les réseaux sociaux néanmoins, si je puis dire m’adressant à vous Cyrano, j’aimerais savoir qui je remercie.

    A Di M

  3. Caroline Rousseau Says:

    C’est vrai qu’il nous fait du bien ce commentaire de cyrano1402, merci ! Et je dis « nous » parce qu’Annie et moi, et plein d’autres parce qu’à plusieurs, c’est mieux, c’est une grande histoire de compétences !
    J’adhère aussi, bien sûr, ça désole toujours de lire ou d’entendre des bêtises comme celles-ci, et ça fait du bien quand Annie contre-attaque avec sa verve habituelle et son humour inimitable (voir aussi, à ce propos, le très utile livre qu’elle a co écrit avec Anne-Marie Sanchez, que j’embrasse au passage également, Socle commun et compétences, pratiques au collège, chez esf).
    La question posée par cyrano est effectivement très pertinente. Je renvoie à mon tour la balle du coup : où, comment chercher la réponse ?
    Bien à vous chers pédagogues,
    Caroline, prof de français en collège

  4. Annie Di Martino Says:

    Merci Caro, tu es « un ange pédagogique »! Si tu vois ce que je veux dire?

  5. Bernard PAQUAUX Says:

    Ce qui m’étonne c’est que vous croyiez qu’il est possible de débattre avec ces doctrinaires prétentieux et ces extrémistes qui préfèrent casser une machine dont ils ne savent pas se servir. Des fois qu’ils soient obligés de travailler un peu plutôt que de tout critiquer et de tout refuser. Je peux vous dire que Vincent Peillon en sa claque des ces énergumènes!

  6. Annie Di Martino Says:

    naïveté peut-être? Ou bien je suis moi aussi une « doctrinaire prétentieuse »?
    Vous avez l’air bien informé sur ce que pense le ministre.

  7. Desclaux Bernardber Says:

    Merci Annie de ce bel article.

    Je propose une autre direction de réflexion dans mon article La saine colère du socle http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2012/11/11/la-saine-colere-du-socle/

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