« Mai » de Guillaume Apollinaire

Un poème de Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Mai

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

Guillaume Apollinaire (1913) : Alcools – « Rhénanes »

  • le recueil Alcools en téléchargement libre sur la « Bibliothèque numérique » de TV5Monde

« Le Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry

Première édition en anglais, publiée en 1943 à New York aux éditions Reynal & Hitchcock

 

– Le désert est beau, ajouta-t-il…
Et c’était vrai. J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence…
– Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c’est qu’il cache un puits quelque part…

Texte essentiel, intemporel et universellement connu de la littérature de langue française, Le Petit Prince est paru en France en 1946, deux ans après la mort de son auteur, Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944). Les premières éditions, en anglais et en français à New York et en français à Montréal, datent de 1943. Le Petit Prince vient d’être traduit dans une 300e langue, le hassanya ou maure – un dialecte arabe parlé par plus de trois millions de locuteurs au Sahara Occidental marocain, au Sahara algérien, au Sénégal, en Mauritanie et au nord du Niger et du Mali.

 

« J’ai volé un peu partout dans le monde. Et la géographie, c’est exact, m’a beaucoup servi. Je savais reconnaître, du premier coup d’œil, la Chine de l’Arizona. C’est très utile, si l’on est égaré pendant la nuit. »

Comme le jeune Nils dans le conte philosophique de Selma Lagerlöf, Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, le petit Prince a été porté par des oiseaux migrateurs. Ce livre, dont les deux tomes sont parus en 1906 et 1907, et la première traduction française en 1912, Saint-Exupéry le connaissait-il, l’avait-il lu enfant ? Les deux histoires empruntent aux fables la compréhension qu’ont les deux enfants du langage des animaux. Est présent dans les deux contes le personnage du renard – ami du petit Prince, il lui révèle des secrets fondamentaux / menace pour Nils, qui lui indique toutefois comment ne pas se faire capturer, ayant appris le respect de la vie. Lorsque Nils survole et découvre son pays, de mars à novembre, les paysages suédois sont décrits avec précision et poésie, des légendes sont relatées, et son voyage loin de chez lui est aussi un apprentissage qui le fait grandir. Le livre était à l’origine une commande à destination des écoliers du primaire, pour leur enseigner la géographie (voir ici un dossier en français littérature jeunesse et géographie pour le cycle 3 – CM1, CM2 et 6ème). On trouve en ligne le texte intégral en suédois, en allemand et en anglais.

« Le gamin aurait voulu pleurer d’angoisse, mais le soleil rayonnait maintenant dans le ciel ; jaune comme l’or, et joyeux, il semblait donner du cœur à toute la création. « Comprends bien, Nils Holgersson, disait-il, que tu n’as ni à t’affliger ni à t’inquiéter, tant que je suis là. » » (Chapitre II « Akka de Kebnekaïse – La nuit »)

Tandis que le conte de Selma Lagerlöf met en scène des personnages traditionnels, tel le tomte, et fourmille de détails et de légendes propres aux sagas nordiques, celui de Saint-Exupéry l’aviateur, écrit aux États-Unis, est plus moderne et plus abstrait, et s’aventure même, avec le voyage interplanétaire du petit Prince, vers la science-fiction.
Pourtant, comme le soulignent les mésaventures du savant turc qui a découvert l’astéroïde B 612, la planète du petit Prince, l’astronomie est une science orientale. Et ancienne.

Savinien Cyrano de Bergerac, lui non plus, n’avait pas attendu les premiers voyages dans l’espace ni les premiers pas de l’être humain sur la lune pour écrire à la première personne, dans les années 50 (du XVIIe siècle), Les Estats et Empires de la Lune. Ce récit, publié à titre posthume en 1657 sous le titre d’Histoire comique, deux ans après la mort de son auteur, suivi des États et Empires du Soleil (publiés en 1662), inaugure le genre de la science-fiction. À l’époque de la rédaction, Huygens met au point l’horloge à pendule. Descartes et les philosophes des Lumières développent les concepts de corps humain comme mécanique et d’un dieu horloger. Au XVIIIe siècle, ce sont les automates qui feront fureur – certains se révèleront n’être que des supercheries, mais c’est là que commence la fascination pour les robots.
Dans l’extrait ci-dessous des États et Empires de la Lune, l’hôte du narrateur, avant de partir pour tenir sa promesse (construire un vaisseau spatial pour une dame souhaitant se rendre sur la terre), lui laisse deux livres. Ils se présentent sous l’apparence de « boîtes » richements ornées, que le génial Savinien Cyrano, inventeur du livre-audio, du baladeur et autres gadgets modernes,  nous décrit avec enthousiasme :

 « À l’ouverture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal quasi tout semblable à nos horloges, plein d’un nombre infini de petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un livre à la vérité, mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères ; enfin c’est un livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles ; on n’a besoin que d’oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs, cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il sort de cette noix comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage.
Lorsque j’eus réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des livres, je ne m’étonnai plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient davantage de connaissance à seize et à dix-huit ans que les barbes grises du nôtre : car, sachant lire aussitôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture ; dans la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, à pied, à cheval, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à l’arçon de leurs selles, une trentaine de ces livres dont ils n’ont qu’à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement, ou bien plusieurs, s’ils sont en humeur d’écouter tout un livre : ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grands hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix.
Ce présent m’occupa plus d’une heure, et enfin, me les étant attachés en forme de pendants d’oreille, je sortis en ville pour me promener. »

 

Retour sur la terre, que visite le petit Prince, après cette longue digression spatio-temporelle – mais s’il fallait aller seulement tout droit quand on voyage, on risquerait de ne pas voir grand-chose en cours de route.

L’avion du narrateur est échoué dans le désert : « Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. » Et l’on comprend que la panne en question ne puisse se résoudre uniquement avec des connaissances en mécanique. Saint-Exupéry réside à New York depuis la signature de l’armistice, pour y jouer un rôle dans la Résistance. En France, les loups sont entrés dans Paris et occupent la moitié du pays, tandis que les charognards locaux rivalisent de zèle meurtrier. Il y a urgence à parler d’amour, d’amitié et d’humanisme. Il n’y a pas à première vue, dans Le Petit Prince, de référence directe à la guerre, mais plutôt à la déshumanisation causée par les diverses démissions des êtres humains : la vanité, la soif de pouvoir, la paradoxale sédentarité du géographe, la cupidité du businessman, l’alcoolisme, l’obsession de gagner du temps, l’absurdité du travail, des consignes, de l’étiquette…
La référence à la guerre, elle se trouve dans la splendide dédicace de l’auteur qui se termine ainsi : « à mon ami Léon Werth, quand il était petit garçon ». C’est à cet ami que s’adresse la Lettre à un otage, publiée en 1944 :

« Ainsi, si je me sentais riche, à bord de mon paquebot triste, de directions encore fertiles, si j’habitais une planète encore vivante, c’était grâce à quelques amis perdus en arrière de moi dans la nuit de France, et qui commençaient de m’être essentiels. »

Ce texte était censé être une préface au livre dont Werth lui avait confié le manuscrit. En fait, 33 jours sera publié en 2014 seulement. Dans la dédicace du Petit Prince, Saint-Exupéry écrit aussi ces mots qui me paraissaient, enfant, des plus mystérieux : « cette grande personne habite la France où elle a faim et froid. Elle a bien besoin d’être consolée. » C’est vrai qu’il faisait froid, en France, je m’en étais vite rendue compte, mais qu’on puisse y avoir faim…

 

 

Chapitre VI

Ah ! petit prince, j’ai compris, peu à peu, ainsi, ta petite vie mélancolique. Tu n’avais eu longtemps pour distraction que la douceur des couchers de soleil. J’ai appris ce détail nouveau, le quatrième jour au matin, quand tu m’as dit :
– J’aime bien les couchers de soleil. Allons voir un coucher de soleil…
– Mais il faut attendre…
– Attendre quoi ?
– Attendre que le soleil se couche.
Tu as eu l’air très surpris d’abord, et puis tu as ri de toi-même. Et tu m’as dit :
– Je me crois toujours chez moi !
En effet. Quand il est midi aux États-Unis, le soleil, tout le monde le sait, se couche sur la France. Il suffirait de pouvoir aller en France en une minute pour assister au coucher de soleil. Malheureusement la France est bien trop éloignée. Mais, sur ta si petite planète, il te suffisait de tirer ta chaise de quelques pas. Et tu regardais le crépuscule chaque fois que tu le désirais…
– Un jour, j’ai vu le soleil se coucher quarante-trois fois !
Et un peu plus tard tu ajoutais :
– Tu sais… quand on est tellement triste on aime les couchers de soleil…
– Le jour des quarante-trois fois tu étais donc tellement triste ?
Mais le petit prince ne répondit pas.

Le Petit Prince reste indissociable du livre autobiographique Terre des hommes, un recueil de 8 textes qui tous parlent de liberté, paru en février 1939 chez Gallimard. Dans le texte VII Au centre du désert, le pilote, dont l’avion est en panne, suit dans le sable les traces d’un fennec, qu’il appelle « mon ami » :

« Si je ne suis guère déçu, par contre, je suis intrigué. De quoi vivent-ils ces animaux, dans le désert ? Ce sont sans doute des « fénechs » ou renards des sables, petits carnivores gros comme des lapins et ornés d’énormes oreilles. Je ne résiste pas à mon désir et je suis les traces de l’un d’eux. Elles m’entraînent vers une étroite rivière de sable où tous les pas s’impriment en clair. J’admire la jolie palme que forment trois doigts en éventail. J’imagine mon ami trottant doucement à l’aube, et léchant la rosée sur les pierres. Ici les traces s’espacent : mon fénech a couru. Ici un compagnon est venu le rejoindre et ils ont trotté côte à côte. J’assiste ainsi avec une joie bizarre à cette promenade matinale. J’aime ces signes de la vie. Et j’oublie un peu que j’ai soif… »

Le texte et les illustrations du Petit Prince ne sont toujours pas libres de droit en France, il faudra attendre jusqu’en 2032, mais ils le sont dans d’autres pays. Théoriquement, la consultation des sites qui reproduisent le texte et les dessins est autorisée, mais pas le téléchargement. On peut consulter librement le texte intégral en ligne sur le site Microtop de Montréal, qui en offre aussi une traduction en espagnol.

En Allemagne, la petite maison d’édition Tintenfaß de Neckarsteinach en publie des traductions dans différents dialectes du monde entier.

Traduction de Walter Sauer en francique du palatinat aux éditions Tintenfaß – « mit Bilder, wo de Saint-Exupéry selwer gemolt hot »

« Bittschää … mol mer emol e Schof! »
« Hä? »
« Mol mer emol e Schof … »

dernière actualisation : 18.07.17

« Le Petit Prince » lu par Gérard Philipe et Ulrich Mühe

Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est paru le 6 avril 1943 aux États-Unis (éditions Reynal & Hitchcock) et au Québec (éditions Beauchemin), en français et en anglais, avec des dessins de l’auteur. En 1946, il paraît en France aux éditions Gallimard, à titre posthume, c’est-à-dire après la mort de Saint-Exupéry, écrivain, journaliste et pilote d’avion, né en 1900 et disparu en mission en 1944.
L’enregistrement original en livre-audio du Petit Prince, lu par Gérard Philipe (1922-1959), date de 1954. Le disque a été réédité en 1969.

 

  • Livre-audio, lu par Gérard Philipe :

 

 

Der Kleine Prinz

  • Enregistrement en allemand d’Ulrich Mühe (1953-2007) – interprète en 2006 de La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck et lauréat pour ce rôle du Prix du cinéma européen dans la catégorie « meilleur acteur », il a obtenu en 2004 la « Goldene Schalplatte » (disque d’or) pour Der Kleine Prinz et il a également enregistré les livres-audio en allemand Courrier Sud et Terre des hommes.

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre VII

 

« Le langage est source de malentendus. »

« Voyages » par Jacques Prévert

Un poème de Jacques Prévert (1900-1977)

Voyages

Moi aussi
comme les peintres
j’ai mes modèles

Un jour
et c’est déjà hier
sur la plate-forme de l’autobus
je regardais les femmes
qui descendaient la rue d’Amsterdam
Soudain à travers la vitre du bus
j’en découvris une
que je n’avais pas vue monter
Assise et seule elle semblait sourire
À l’instant même elle me plut énormément
mais au même instant
je m’aperçus que c’était la mienne
J’étais content.

© Jacques Prévert (1963) : Histoires, Gallimard

« La soupe à la grimace » d’Hélène Leroy et Éric Gasté

Une histoire d’Hélène Leroy (auteure) et Éric Gasté (illustrateur)
publiée en 2001 chez Bayard, coll. « Les Belles Histoires ».

Rien n’est plus imprudent que de raconter des fariboles aux enfants pour les forcer à manger ce qu’ils n’aiment pas… Une histoire très drôle sur un thème familier, celui des goûts alimentaires des enfants, avec des illustrations pleines de fraîcheur et de malice, caractéristiques des créations pour la jeunesse d’Éric Gasté.

La petite Georgette, qui habite dans le village de Jempassa, n’aime pas la soupe à la biscotte que lui prépare sa maman tous les mardis. Pour forcer Georgette à la manger, sa maman lui fait croire à l’existence d’un monstre nommé le Crackmiam, qui viendrait la chercher pour l’emporter si elle persistait à faire la fine bouche. Un mercredi, pour en avoir le cœur net, la fillette part courageusement du côté de Torgniole, à la recherche de ce fameux Crackmiam…

 

 

« Chanson » par Jacques Prévert

Un poème de Jacques Prévert (1900-1977)

Chanson

Quel jour sommes-nous ?
Nous sommes tous les jours
Mon amie
Nous sommes toute la vie
Mon amour
Nous nous aimons et nous vivons
Nous vivons et nous nous aimons
Et nous ne savons pas ce que c’est que la vie
Et nous ne savons pas ce que c’est que le jour
Et nous ne savons pas ce que c’est que l’amour.

« Lorsque l’enfant était enfant » par Peter Handke

Das Lied vom Kindsein – Peter Handke

Le poème du film de Wim Wenders Der Himmel über Berlin (Les Ailes du désir), 1987

 

Lorsque l’enfant était enfant

Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit une rivière
Et la rivière un fleuve,
Et que cette flaque d’eau soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Pour lui, tout avait une âme
Et toutes les âmes n’en faisaient qu’une.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il n’avait d’opinion sur rien,
Il n’avait pas d’habitudes
Souvent, il s’asseyait en tailleur,
Partait en courant,
Il avait une mèche rebelle,
Et il ne faisait pas de mines quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant, vint le temps des questions comme celles-ci :
Pourquoi est-ce que je suis moi et pourquoi est-ce que je ne suis pas toi ?
Pourquoi est-ce que je suis ici et pourquoi est-ce que je ne suis pas ailleurs ?
Quand a commencé le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est-elle rien d’autre qu’un rêve ?
Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, n’est-ce pas simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Est-ce que le mal existe véritablement ?
Est-ce qu’il y a des gens qui sont vraiment mauvais ?

Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant que je le devienne, je ne l’étais pas,
Et qu’un jour moi qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?

Lorsque l’enfant était enfant,
Il avait du mal à ingurgiter les épinards, les petits pois, le riz au lait et le chou-fleur bouilli.
Et maintenant il mange tout ça et pas seulement par nécessité.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il s’est réveillé un jour dans un lit qui n’était pas le sien
Et maintenant, ça lui arrive souvent.
Beaucoup de gens lui paraissaient beaux
Et maintenant, avec beaucoup de chance, quelques-uns.
Il se faisait une image précise du paradis
Et maintenant, c’est tout juste s’il l’entrevoit.
Il ne pouvait imaginer le néant
Et maintenant, il l’évoque et tremble de peur.

Lorsque l’enfant était enfant,
Le jeu était sa grande affaire
Et maintenant, il s’affaire comme naguère
Mais seulement quand il s’agit de son travail.

Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et du pain lui suffisaient comme nourriture,
Et c’est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent les baies,
Et c’est toujours ainsi.
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.

Au sommet de chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d’une ville encore plus grande,
Et c’est toujours ainsi.
Au sommet de l’arbre, il tendait les bras vers les cerises,
Avec la même volupté qu’aujourd’hui,
Un inconnu l’intimidait,
Et c’est toujours ainsi.
Il attendait la première neige et toujours il l’attendra.

Lorsque l’enfant était enfant, il a lancé un bâton contre un arbre, comme un javelot
Et il y vibre toujours.

« Matin de décembre » par Guy-Charles Cros

Un poème de Guy-Charles Cros (1879-1956, Paris)

Matin de décembre

On s’éveille
du coton dans les oreilles,
une petite angoisse douce
autour du cœur, comme mousse ;
C’est la neige,
l’hiver blanc
sur ses semelles de liège
qui nous a surpris, dormant.

Recueil Avec des mots (1927). Éditions L’Artisan du livre, Paris

« La clé d’or » par Grimm

Un conte de la Hesse des frères Grimm

À la saison d’hiver, un jour que la neige était épaisse, un pauvre gars dut sortir et rapporter du bois sur un traîneau. Quand il l’eut ramassé et chargé, il ne voulut pas, parce qu’il était transi de froid, rentrer tout de suite à la maison, mais d’abord allumer un feu pour se réchauffer un peu. Il écarta la neige et comme il remuait ainsi la terre, il trouva une petite clé d’or. Il crut alors que là où était la clé, la serrure devait y être aussi, fouilla la terre et trouva un coffret de fer. « Si la clé seulement convient ! pensait-il, il y a sûrement des choses précieuses dans le coffret. » Il chercha, mais il n’y avait pas de trou de serrure, enfin il en trouva un, mais si petit qu’on pouvait à peine le voir. Il essaya, et la clé convenait heureusement. Alors il donna un tour, et maintenant nous devons attendre qu’il ait fini de tourner la serrure et levé le couvercle ; alors nous apprendrons quels objets merveilleux étaient dans le coffret.

Grimm (1996) : Nouveaux contes. Traduction de Jean Amsler. Gallimard, Paris

Les manifestations lycéennes et étudiantes de 1986

Il y a 30 ans, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, l’étudiant Malik Oussekine (1964-1986) est mort rue Monsieur-le-Prince à Paris, à la suite des coups assénés par des « voltigeurs », une unité policière à moto, employée lors de manifestations. Étudiants et lycéens étaient en grève et manifestaient pacifiquement depuis la mi-novembre dans toute la France, pour obtenir le retrait du projet de la loi de réformes des universités dite « Devaquet », du nom du ministre délégué auprès du ministre de l’Éducation nationale. La veille, une délégation d’étudiants avait rencontré les ministres, qui leur avaient signifié le refus de retirer le projet de loi. Les étudiants avaient maintenu leur mobilisation. Après le décès de Malik, Alain Devaquet démissionna immédiatement et son projet de loi fut entièrement retiré par le gouvernement.

Paris quartier latin, 11.11.1986
Photo extraite du documentaire Devaquet si tu savais
de Franck Schneider et Francis Kandel

En décembre 2006, Régis Présent-Griot, dans un éditorial de La Gazette de Berlin intitulé « Basse voltige », mettait des mots précis et émouvants sur le choc qu’a représenté, pour une grande partie d’une classe d’âge, la mort de l’un de ses membres, victime d’un acte d’une violence injustifiable, d’autant plus que la mobilisation avait été caractérisée par un esprit joyeux et l’espoir d’agir tous ensemble. C’est bien cet esprit que soulignaient les médias, comme on le voit dans le reportage de Rachid Arhab, diffusé dans le journal télévisé de France 2 du 4 décembre 1986, présenté par Claude Sérillon (archive INA « Jalons », avec la transcription et des données sur le contexte) :

« Une marche colorée, un peu folle, avec des slogans et des pancartes toujours très originaux, bref de l’imagination et toujours, toujours la même détermination. » RA

http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01074/manifestation-lyceenne-et-etudiante-contre-le-projet-de-loi-devaquet.html

 

En janvier 1987, Ignacio Ramonet dressait dans le Monde diplomatique un portrait plutôt juste de cette génération, confrontée à la généralisation de la précarisation des emplois, des « petits boulots ». Il y évoquait aussi les attentats de 1986, dont celui de la rue de Rennes, le 17 septembre, devant le magasin populaire Tati, et un certain climat de suspicion à l’égard de l’ensemble de la communauté musulmane qui commençait à se faire sentir. Son analyse des bienfaits de SOS-Racisme et de l’intégration des jeunes issus de l’immigration, dénommés « beurs » (double verlan, de « rebeu », issu du mot « arabe ») peut paraître aujourd’hui bien dépassée, mais elle traduit très bien un certain état d’esprit et les espoirs de cette époque, où les jeunes qui portaient le badge en forme de main « Touche pas à mon pote » voulaient affirmer leur désir d’une société tolérante, accueillante, solidaire et ouverte au monde.