Cyrano de Bergerac (1897) d’Edmond Rostand : lecture analytique n° 10 : la tirade des « Non merci »

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cyrano II 8 tableau complete

CYRANO

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un
protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre
obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un
tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux
financiers ? se changer en bouffon
Dans l'espoir
vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un
sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des
genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de
souplesse dorsale ?...
Non, merci ! D'une main
flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on
arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son
encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se
pousser de giron en giron,
Devenir un
petitgrand homme dans un rond,
Et
naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses
voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des
cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci !
Travailler à se construire un nom
Sur
un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne
découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Être
terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh ! pourvu que je sois
Dans les
petits papiers du Mercure François" ?...
Non, merci !
Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu'un
poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais...
chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'œil qui
regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre,
quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel
voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui
de soi ne sortît,
Et
modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans
ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu
triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien
rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en
garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre
parasite,
Lors même qu'on n'est pas le
chêne ou le tilleul,
Ne pas
monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Acte II, scène 8, vers 965 à 1015

Axe Relevé Procédé Interprétation
Et que faudrait-il faire ?Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?Dédier, comme tous ils le font, / Des vers aux financiers ? Questions oratoires Il pose toute une série de questions pour faire réfléchir son ami Le Bret et pour, finalement, lui imposer son point de vue.
Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
Exclamations Dans la seconde partie (en dehors de la répétition des « non, merci ! », Cyrano laisse éclater son exaltation : il exprime ce qu'il aime dans la vie (« faire un vers », « se battre », rêver).
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer
Verbes à l'infinitif Il énumère des verbes à l'infinitif, comme s'il s'agissait d'un mode d'emploi, une recette de cuisine : il énumère tout ce que certains font pour se faire publier. Dans la deuxième partie, il énumère tout ce que lui fait.
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...
D'une main flatter la chèvre au cou
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Faire éditer ses vers en payant ?
S'aller faire nommer pape par les conciles
Travailler à se construire un nom
Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Enumération Il évoque tous les cas possibles. L'énumération est longue.
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
Comparaisonouvertureclôture

Symétrie dans la tirade puisque l’on commence et l’on termine la tirade avec deux métaphores au même thème. Toutefois ces métaphores diffèrent du fait qu’au début du passage l’une soit péjorative tandis qu’à la fin l’autre soit méliorative.

Non, merci Anaphore

Cyrano s’emporte : les « non merci » sont d’abord situés en début de vers, puis à la fin, comme s’il s’emportait, comme si son discours se déséquilibrait sous le coup de la colère. L’avant-dernier constitue même un contre-rejet : « non » en fin de vers, et « merci » au début du suivant : la structure en alexandrins explose sous l’effet de la colère. La dernière occurrence : répétition de « non merci » : « Non merci ! Non merci ! Non merci ! ».

une peau /
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Travailler à se construire un nom /
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, /
Merci !
Enjambements

La structure en alexandrins explose sous l’effet de la colère.

Métaphores
"Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du
Mercure François"
Discours directironie Cyrano se moque de ceux qui se satisfont d'un petit succès.
se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Termes dépréciatifs, négatifs Pour lui, tout faire pour être publié est négatif. C'est se rabaisser. Il veut être digne.
Devenir un petit grand homme dans un rond oxymore L'adjectif « petit » contredit, annule l'adjectif « grand » : ceux qui réussissent en s'inclinant ne sont guère méritants. « Dans un rond » : avec une fraise au cou, avec un collier ou dans une pièce ronde ?
D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe
Proverbes Finalement, ces personnes sont des hypocrites : on ne peut pas être dans les deux camps à la fois. Il reprend un proverbe, un dicton populaire : il fait appel au bon sens.
Mais Conjonction de coordination La tirade est coupée en deux : avant, il énumère tout ce qu'il ne veut pas faire ; après, il énumère tout ce qu'il fait.

chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers 

Enumération Les idées communes sont : la liberté, la joie et l'imagination.

Libre

quand il vous plaît

Pour un oui, pour un non

sans soucis

Ne pas être obligé

Champ lexical de la liberté La qualité première de Cyrano est qu'il refuse de dépendre de quelqu'un.[ouvertures :- il défie Montfleury- il se bat en duel, alors que c'est interdit- il refuse de travailler pour de Guiche]

Plan trouvé sur le web :

Lecture analytique - Cyrano, acte II, scène 8 - Cours de françai

I – La satire du monde littéraire du XVIIe siècle

Toute la 1ère partie : satire du monde littéraire, peuplé de créature soumises par le mécénat. Cette première partie décrit tout ce que rejette Cyrano, et prend les allures d’un pamphlet adressé contre la littérature de commande, voire, plus largement, contre la soumission morale de l’individu aux exigences de la société.

            A – Une tirade révoltée

Ses arguments : énumération, tous sous forme interrogative, servant à décrire point par point les caractéristiques de la vie que refuse Cyrano. Toutes sont suivies d’un « non merci » dont la politesse ne cache pas la radicalité. Le ton est donc polémique, le genre est celui du pamphlet, de plus en plus virulent :

-          Cyrano s’emporte : les « non merci » sont d’abord situés en début de vers, puis à la fin, comme s’il s’emportait, comme si son discours se déséquilibrait sous le coup de la colère. L’avant-dernier constitue même un contre-rejet : « non » en fin de vers, et « merci » au début du suivant : la structure en alexandrins explose sous l’effet de la colère (entorse à la versification très caractéristique du Romantisme : « J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin », comme disait Hugo ). La dernière occurrence : répétition de « non merci » : « Non merci ! Non merci ! Non merci ! ».

-          Cyrano emploie systématiquement l’infinitif, mode verbal impersonnel : façon de se détacher totalement de ces attitudes qu’il dénonce. Il les présente comme des choix, que l’on peut faire, ou non. De plus, l’infinitif accentue encore l’effet produit par l’énumération, et lui permet de brosser un portrait de l’homme de lettres tel qu’il le refuse, et donc de proposer un texte descriptif, typologique. 

-          De plus, des infinitifs sont tous placés sous le régime du conditionnel, dans la première phrase de sa tirade : « Et que faudrait-il faire ? ». Toute sa réponse est en réaction contre le conseil donné par son ami Le Bret, qu’il interrompt : « Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire, la fortune et la gloire… ». Cyrano parle donc à la place de son ami, ce qui contribue davantage à le détacher de ce portrait d’homme de lettres servile. Le conditionnel n’est plus ici le mode propre à exprimer le conseil, mais le mode de l’irréel du présent : pour Cyrano, il n’est pas question de se conformer.

 

B.   La satire de l’écrivain soumis, du poète de cour, selon Cyrano

Pour décrire le poète de cour, Cyrano emploie :

-          Métaphores issues du monde végétal : « lierre obscur »

-           Ou du monde animal : serpent, ou animal rampant : « « avoir le ventre usé par la marche » 

-          Ou d’êtres humains connotés péjorativement,

o   pour leur aspect ridicule : « bouffon », ou un acrobate, voire un clown : « exécuter des tours de souplesse dorsale » 

o   pour leur aspect soumis : quelqu’un dont la peau des genoux « devient sale » : à force de s’agenouiller, de s’humilier ; esclave, galérien , « avec des madrigaux pour rames » 

o   pour leur faiblesse : enfant : « giron » ;

o   pour leur bêtise : « pape des imbéciles »

Quand il n’utilise pas de métaphore, il évoque des traits de caractère de l’écrivain soumis, qu’il condamne :

o   pour leur lâcheté : « être terrorisé par de vagues gazettes ».

o   pour leur propension à la compromission :

§  recours à une expression populaire : « flatter la chèvre et arroser le chou »

§  « donneur de séné par désir de rhubarbe »

ð  l’image du poète de cour, ou de l’écrivain protégé, est détruite par une accumulation d’analogies péjoratives. Cyrano dresse le portrait d’un être soumis et lâche, qui se déshumanise à force de compromissions. Car pour lui, c’est de cela qu’il s’agit, au-delà de l’accomplissement en tant qu’écrivain : c’est de l’accomplissement en tant qu’homme qui parle dans cet extrait. Pour lui, qu’est-ce qu’un homme ?

II – Autoportrait d’un homme idéal, ou autoportrait idéalisé ?

La deuxième partie intervient clairement avec la conjonction de coordination « mais », qui annonce la célébration d’un mode de vie en totale opposition à celui que Cyrano vient de décrire. Cette opposition de fait d’abord par le style.

A.      Un style qui reflète de ce qui précède.

1.       Une deuxième partie fonctionnant comme le reflet de la première

Certes, on retrouve des procédés qui sont communs à la première partie mais qui présentent des sens différents (sens antinomiques) :
- Il y a tout d’abord une énumération qui décrit le mode de vie de Cyrano et qui s’oppose à celle qui décrivait le mode de vis des poètes :

« (…) chanter,


Rêver, rire, passer, être seul, être libre,


Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,


Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers »

ð  Enumération plus riche, plus rapide, qui exprime l’exaltation de Cyrano, et les infinies possibilités de ce mode de vie.

 

 Enfin, métaphore qui présente le même thème que celle qui figure au début du passage : la végétation : « Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ». Et :  

« Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,

Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul »

 

 è symétrie dans la tirade puisque l’on commence et l’on termine la tirade avec deux métaphores au même thème. Toutefois ces métaphores diffèrent du fait qu’au début du passage l’une soit péjorative tandis qu’à la fin l’autre soit méliorative.

 

2.       Un reflet qui renvoie une image inversée de celle du poète de cour

Puis, dans cette deuxième partie on trouve des éléments qui sont complètement opposés avec la première (éléments antinomiques).


• Les exclamations s’opposent aux interrogations de la première partie. Les exclamations sont présentes afin de montrer une attitude joviale de Cyrano qui, après avoir traité de ce qu’il n’aime pas (le mode de vis des poètes : cf. première partie), s’exprime de façon exaltée, passionnée, sur son mode de vie.
• Enfin, la deuxième lourde opposition entre les deux parties est la liberté. la description du mode de vie des poètes : image terne, de claustration VS celle que fait Cyrano sur son propre mode de vie : la délivrance, l’évasion

ð  champ lexical de la liberté : « libre » V.36, « quand il vous plaît » V.38, « Pour un oui, pour un non » V.39, « sans soucis » V.40, « Ne pas être obligé » V.47.

Dans un second temps, on remarque que Cyrano se valorise lui-même. En effet, Cyrano conçoit son mode de vie au travers de caractéristiques telles que la solitude

-           la franchise et le lyrisme : « N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît »,

-          La solitude : « être seul »

-          la modestie : « modeste » / « Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard »

-          le désintéressement : « Travailler sans souci de gloire ou de fortune » V.40. Cela caractérise bien le personnage du fait que ce dernier soit de nature solitaire mais heureuse (son amour pour Roxane le rend heureux), qu’il soit très franc (Cyrano de mâche pas ses mots et dit tout haut ce qu’il pense, parfois au péril de sa vie), qu’il soit un rimeur doué et reconnu, qu’il soit un redoutable bretteur, qu’il agisse avec modestie, simplicité (absence de prétention) et qu’il se moque de l’argent (lors de la représentation de La Clorise, lorsque Cyrano interrompt la pièce afin d’empêcher Montfleury de jouer, il lance sur la scène un sac de pièce, son propre argent, afin de dédommager les spectateurs).

 

CONCLUSION

En conclusion, l’essentiel du texte se situe dans l’antithèse qui oppose les deux parties. En effet d’une part, il y a le refus d’un mode de vie, celui des poètes, avec une satire, des rejets et une description et d’autre part, il y a un mode de vie plaisant, celui de Cyrano, avec toutes les oppositions de la première, de la seconde partie et avec un calque sur la personnalité du personnage.

Cette tirade a pour but de montrer des nouvelles facettes de la personnalité de Cyrano qui sont sa marginalité (son refus d’appartenir et d’obéir à quelqu’un) et la simplicité de son mode de vie (sa liberté), mais aussi, peut-être, sa vanité. Ce révolté que l’on peut éventuellement considérer comme narcissique n’est pas sans rappeler l’Alceste du Misanthrope (et Le Bret tient le même rôle que Philinte, celui du modérateur raisonnable) qui, lui aussi, préfère être seul contre tous, ne faire aucune concession, adopter un mode de vie supérieur, quitte à se condamner à la solitude.

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