l'atelier pédagogique

l'enseignement à l'école primaire dans ses évolutions

Etranges strates de la mémoire : lorsque je lis de manière discontinue les articles d’un journal, ce n’est pas le titre ou la localisation de l’article qui suffit toujours à me faire reconnaître que j’ai déjà lu ce passage, mais le texte lui même qui après quelques lignes vient rappeler à mon cerveau que je connais déjà ce qui est écrit.

Très souvent je ne me souviens pas d’un article ou d’un texte  que j’ai pourtant moi même écrit dans un passé parfois proche, mais une vieille chanson d’enfance peut me revenir de manière impromptue avec une précision étonnante.
J’oublie parfois le nom d’une actrice célèbre mais me souviens avec exactitude d’un voisin croisé il y a trente ans.

Sur le net les méthodes fleurissent qui nous promettent d’exploiter mieux les richesses de notre cerveau.
A l’école, nous restons encore timides avec la mémoire… Nous donnons à apprendre mais rarement des clés pour aider l’élève à mieux mémoriser. Nous connaissons  les modèles visuels, auditifs ou kinesthésiques, mais les utilisons très peu en classe.
Pourtant le travail de la mémoire serait utile à tous et peu même contribuer à renforcer l’estime de soi de nos élèves les plus en difficulté.

Les logiciels informatiques qui pourraient nous aider en ce sens restent rares comme si ces méthodes étaient un peu suspectes.
Trucs et ficelles pour mémoriser risqueraient pour certains de nous éloigner du sens et de l’intelligence.
Apprendre par coeur des séries d’exceptions est probablement moins efficace que fréquenter la langue et l’observer activement, mais enrichir son patrimoine personnel de poésies, de citations… c’est aussi « fleurir son jardin d’images mentales ».
Le dictionnaire personnel peut très tôt s’enrichir.

Dans notre théâtre mental, la mémoire est un élément fondateur de la mise en scène de notre pensée.
Les nouveaux programmes nous inviteront-ils à la développer en explorant des voies nouvelles ? Il y a probablement de quoi innover…

Là où nous glissons vers « les fondamentaux », le dictionnaire nous rappelle qu’il s’agit d’un adjectif.
La langue évolue mais c’est un pied de nez amusant lorsque dans un paradoxe nous prônons le retour à la grammaire classique en dérivant peut-être abusivement…

Fondamental donc. Mon fidèle Littré de 1874 s’il vous plaît, me rappelle « la pierre fondamentale ». Jésus Christ selon Saint Paul « est la pierre fondamentale de l’édifice ».

Il me rappelle encore que « l’os fondamental » est le sacrum.
Le Centre nationale de ressources textuelles et lexicales nous donne le sens figuré et cite Valéry « Le diplôme fondamental, chez nous, c’est le baccalauréat (Valéry, Variété III, 1936, p. 276).
En acoustique, la note fondamentale sert de base à un accord.
Il existe en musique, l’accord fondamental.
En peinture, la ligne fondamentale est la base du tableau. La ligne de terre.
En cristallographie, la forme fondamentale est celle dont on peut faire dériver toutes les autres.
L‘inventaire des synonymes n’est pas sans intérêt : capital, cardinal, central, constitutif, dominant, essentiel, foncier, important, initial, inné, maître, naturel, nécessaire, premier, primaire, primordial, principal, radical, substantiel, vital, élémentaire, éminent…

L’école primaire y retrouve son lexique. Cette déclinaison nous aide-t-elle à mieux définir notre relation aux programmes ?
En écho, nous avons le socle commun des connaissances et des compétences.
Socle constitué de ses sept piliers qui ne sont pas seulement verticaux, isolés les uns des autres, mais reliés entre eux par le socle lui même…
Les programmes sont-ils alors quelques unes des briques des piliers ?
Et si socle et piliers sont définis, quel édifice reste-t-il à construire ?
A la vitesse où le Monde change, les futurologues restent encore incertains. Il nous faudra nous adapter et la maison future évoluera très vite au fil de nos connaissances, de nos urgences sociales et planétaires.
Ce que nous percevons toutefois, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’outils et de leur maîtrise, mais de valeurs et de sens.
L’outil n’est rien sans la main qui l’anime, la main ne sait que faire sans la pensée qui la dirige.

La revue « Pour la Science », donne un édito qu’elle titre « anticiper un art difficile« . Cette capacité nécessaire à l’élève pour éviter de se fourvoyer, l’est encore plus au maître qui doit sans cesse avancer tout en prenant les précautions utiles, adapter sa pratique en mesurant l’effet de ses actes par le feed-back immédiat que lui donne l’élève qui apprend.

J’anticipe l’erreur qui va être commise et je régule… parfois je gomme l’obstacle et soudain, l’activité perd de son intérêt ou de sa résistance. Le principe de précaution connait ses limites, mais n’en prendre aucune c’est le risque d’embourber l’élève…

Ici encore, le professeur qui pilote son équipage, doit solliciter dans un vrai dialogue pédagogique la parole de ses élèves pour qu’ils disent ce qu’ils font, ce qu’ils en comprennent et quelles stratégies ils mettent en oeuvre. Il faut laisser les élèves dire et ne pas dire à leur place mais élucider et donner du sens aux essais…

Anticiper c’est ajuster, nommer les contraintes. Le maitre comme l’élève travaille sur sa « zone proximale de développement ». Il avance avec son « a priori » qu’il va confronter à la réalité. Pour bien anticiper, il faut savoir interpréter.

Transmettre avant tout et sans équivoque. Différencier pour aider l’élève à questionner le Monde. Différencier parce que chaque pensée chemine selon sa voie propre.
Mais relier … les connaissances entre elles. Relier c’est à dire, non pas favoriser simplement le « vivre ensemble » dans le registre de l’aimable convivialité… mais démontrer que penser à plusieurs aide à penser mieux, que travailler ensemble si l’on sait pourquoi peut démultiplier les forces… relier pour aider à reconnaître dans un savoir ce qui vient d’un autre, ce qui se transpose, se transfère.
La phrase se questionne comme le cocon en sciences. Le problème mathématique raconte une histoire.

Voici le maître témoin et historien. Il dit aux élèves ce que les hommes ont apporté aux hommes. Ces reconstructions inlassables après ces échecs terribles. La résilience. Et la poésie, le chant. Et les oeuvres d’art et les inventions. Le savoir savoureux qui chaque jour avance et soudain nous fait regarder le Monde autrement. Ce Monde où tout interagit. Interrogations.

Il faut un maître qui ose en classe aimer le savoir et cherche dans la conjugaison la plus banale, dans la table de multiplication la plus austère ce qu’elle nous montre : là une régularité que l’on peut observer en entomologiste, ici une singularité qui questionne, pousse à chercher et vient se garder en mémoire plus facilement… Petits et grands phénomènes. Hypothèses.

Il faut soulever les cailloux, démonter les objets, classer, réfléchir, comparer, reconnaître, ranger, chercher, bricoler, inventer, essayer… tout mettre en intelligence, stimuler, enrichir, partager … essayer, essayer encore, oser… voir si c’est pareil, si « ça marche à chaque fois », refaire, refaire pour se rassurer, s’assurer, stabiliser…
Il y a dans ces intelligences qui s’expriment et se frottent en classe la vraie jubilation du bonheur d’apprendre.
Maître, pour y aider, es-tu toujours assez curieux du Monde ?

En écrivant sur le mode d’emploi et les notices un billet dans le blog cousin, je pensais que nous devrions enseigner avec beaucoup plus de soin, la lecture du mode d’emploi et de la notice à nos élèves… Non seulement pour apprendre à les lire in extenso, mais pour comprendre comment ils sont construits, pour mesurer la part qu’ils consacrent à décrire des choses inutiles parce que nous savons les faire déjà et comment nous devons élaborer une stratégie pour trouver la réponse à une question que nous n’avons pas forcément su formuler dans le bon lexique.

Avec le mode d’emploi nous découvrons qu’une opération mentale ultra simple exige parfois de longues pages de descriptions et de schémas.

Le mode d’emploi nous invite à revenir à l’objet : aussi , devrions nous aussi apprendre à revenir à l’objet ( enseigner la technologie ) et apprendre à savoir lire un tableau de bord dans sa logique propre…

Le mode d’emploi nous oblige à revenir sur ce que nous savions déjà pour oser l’hypothèse…

Le livre n’échappe pas à la règle qui décrit longuement des choses que nous savions déjà avant de nous conduire à cet espace improbable où notre pensée trouve par hasard mais de fait grâce à la sérendipité, la réponse à une question que nous n’avions pas forcément su formuler de manière explicite.