l'atelier pédagogique

l'enseignement à l'école primaire dans ses évolutions

Matin d’école maternelle, dans ces premiers jours où la séparation est aussi difficile pour la famille, un père qui a mal compris les propos de son petit garçon et s’imagine soudain quelque mauvais traitement ou injustice  arrive furieux, regard incendiaire et vocabulaire agressif, le geste violent ne semble pas loin… Après la journée de travail et la tension , cette agressivité fait peur à l’enseignante qui avait l’espoir de souffler…

Un exemple parmi mille autres de conflits qui peuvent dégénérer et surtout en début d’année creuser l’écart entre la famille et l’école.

S’il n’est pas concevable que le père d’élève vienne à l’école sans le respect dû aux personnes en fonction, il faut cependant accepter l’idée que des deux , parent ou enseignant, un seul est professionnel de son métier et doit trouver des gestes non pas pour céder, mais restituer chacun dans son rôle, sa dignité et son autorité.

Le pas de la porte n’est pas le lieu propice à l’échange, l’auto-justification non plus.

Faire entrer, faire asseoir à la table ronde, faire dire, reformuler à son tour  et demander : « vous me dites que… est-ce que je comprends bien ? « .
Noter par écrit tranquillement.

Introduire de la distance. Pour soi, mais aussi le parent.
Dire les faits et tenter une interprétation compte tenu de la situation. Non pas négocier, mais montrer la source du malentendu, rassurer, faire préciser le point d’inquiétude ou la demande, témoigner de l’attention portée au problème en le situant dans la logique professionnelle… et dans le contexte de la vie de l’école.

Facile à écrire bien entendu, moins à vivre, mais dans cette relation au parent, il faut pouvoir s’affirmer sans s’opposer. Poser le projet éducatif …

Conclure l’échange en soulignant à la fois que vous avez reconnu l’inquiétude parentale, mais que vous souhaitez dans ce cadre professionnel des rapports sans agressivité. Co-éducateurs, pas en concurrence.

Posture qui doit bien sûr s’incarner avec sincérité dans l’accueil individuel et équitable de chaque élève et de sa famille… pas toujours simple…

Dès lors que nous connaissons un peu le sujet, il est rare de trouver dans les médias un traitement précis et nuancé des questions d’éducation.

L’école est un point hautement sensible sur lequel chacun a son opinion.

Le citoyen, le politique, le père ou la mère de famille, le professeur, le syndicaliste, le représentant de parent, l’élu local … autant de focales toutes légitimes…

Le débat est en démocratie hautement utile.

Mais s’il n’est pas certain que tout ce « qui est excessif soit insignifiant », il vient un moment où des discours trop tranchés et opposés ne font que se nourrir l’un l’autre.

L’enseignant de l’école publique est un professionnel responsable. A ce titre, il a pu construire une expertise ou à tout le moins une expérience, un savoir faire…

De ce savoir, justifié dans la loi de 2005 par la « liberté pédagogique », la tentation est grande de dépasser son action professionnelle en s’en désignant le prescripteur.

Le maître ne choisirait pas seulement comment enseigner, il choisirait ce qu’il est bon d’enseigner.

Pourtant  l’enseignant dit en général s’inscrire dans la logique de l’école publique et/ou républicaine.  Ne risque-t-il pas en quelque sorte de scier la branche sur laquelle il est assis, surtout s’il exige autre chose ou le contraire de ce que veut le citoyen ou le parlement élu ?

Le fonctionnaire « fonctionne ». Nulle vassalité ou indignité s’il croit en la démocratie.

Nous savons ce risque de voir  le citoyen qui n’a pas obtenu ce qu’il voulait par le vote, l’obtenir par d’autres moyens.
Nous savons  que le citoyen peut se tromper : l’Histoire l’a montré se trompant assez pour s’asservir et renoncer à la démocratie.

Ce que le citoyen a défait, seul le citoyen a pu le reconstruire… et le prix fut souvent douloureux.

Mais l’éthique alors ? Et le risque de capitulation de la morale ? S’inspirant peut-être de Weber, Frédérique Lerbet-Sereni nous dit : »En reliant éthique et responsabilité, le projet est de sortir l’éthique de sa possible tendance à une auto-référence stricte, qui pourrait légitimer un conflit infini de relativismes où chacun serait sourd et aveugle à l’autre, renvoyant indéfiniment et statiquement chacun dos-à-dos, ou trouvant son issue dans l’affrontement duel.
Ainsi, la responsabilité m’oblige à l’égard de l’autre, de cet autre dont j’ai accepté d’avoir la charge d’accompagnement, de façon incessible, permettant dès lors aux relativismes éventuellement opposés de se travailler ».

Nous ne pouvons avoir raison à la place de l’autre. Au final, c’est le bulletin de vote qui doit décider… mais auparavant, il nous faut peut-être aussi poser devant nous les objets du débat, mettre un peu de distance, regarder comment d’autres répondent aux mêmes problématiques, ne pas tout placer au même niveau, dialoguer… même si en apparence l’autre refuse de le faire ou engage mal la conversation…

Nous nous butons parfois sur des points qui peuvent être révélateurs d’une représentation, mais ne sont que des éléments de détail au regard des urgences ou des priorités.

Dans les débats sur l’école, il y a la difficulté d’aller construire le dialogue avec autrui, mais tout autant probablement la difficulté de venir négocier dans son intimité avec notre plus féroce adversaire : nous – mêmes.

Edgar Morin disait : « Quand on a l’obsession de réfuter une idée, c’est contre soi qu’on veut la réfuter. Si on ne répond pas aux vrais arguments d’autrui, et qu’on en cherche seulement les défauts superficiels, c’est qu’on sent ces arguments terriblement valables.Certes, je suis conscient du fait que la polémique, qui ferme l’esprit, peut aussi l’aiguiser. La polémique est un aspect du jeu dialectique « de la vérité ». Je ne propose pas la mort de la polémique. Je pose plutôt la nécessité de l’auto-polémique. Ne sommes-nous pas à nous-mêmes notre meilleur ennemi ? Oui, il faut une pensée toujours en lutte, aiguisée, hors du fourreau, mais contre l’ennemi intérieur ; il faut concevoir ce qu’il y a de juste dans une objection, en même temps qu’on fonce pour découvrir ce qu’il y a de faux. »(Le vif du sujet, p.58, Points/Seuil n°137)

Tout cela est hautement complexe. Il est facile de réagir au discours de l’autre et souvent dans les échanges sur l’école le débat porte sur des intentions prêtées à l’autre plutôt que sur des faits.

Dans un contexte marqué de plus par l’individualisme, chacun veut et ce n’est pas indigne, gagner sa part de reconnaissance. Le risque est permanent de sentir sa personne mise en cause et mettre un mouchoir sur sa fierté n’est jamais agréable.

« Chaque individu est le fils de son peuple à une certaine étape du développement de ce peuple. Personne ne peut sauter par-dessus l’esprit de son peuple, comme personne ne peut sauter par-dessus la terre », disait Hegel dans « La Raison dans l’histoire ».

Difficile exercice où la lucidité ne doit pas se laisser envahir de moraline, où il faudra construire des stratégies visant à relier, expliquer, comprendre, rassembler.