Temps des Poètes 2010 : Hommage à Max Rippon

Max Rippon

Max Rippon est né le 29 février 1944 à Grand-Bourg (Marie-Galante). Son enfance se déroule à Grand-Bourg jusqu’à l’âge de onze ou douze ans quand il quitte son île pour aller à Point-à-Pitre, au Lycée Carnot.

Depuis il vit en Guadeloupe continentale. Et pourtant, comme forcené, il se définit et reste fondamentalement marie-galantais. Écrivain d’une grande rigueur, Max Rippon a le souci du détail vrai. Il dit de façon originale ce que chacun côtoie, voit, ressent, respire.

I have a Blues

J’ai donné à ma voix le tranchant de la faucille
J’ai donné à mes paroles la puissance des marteaux
Mon chant est demeuré ce long sanglot seul et triste
Usé sur l’enclume du temps qui passe sa paresse
Et pourtant l’espoir engage chaque arpent resté vif en moi
Voilà ma nuit de pleine lune venue à bout de mes matins neufs
Voilà la pluvine qui ruisselle et fait luire mon corps
Voilà le chemin rendu savonneux et plus glissant encor
Et ma lutte chaque jour plus rude
Et ma solitude accrochée au flanc des récifs
J’ai accepté de soumettre mon être aux souffrances des hommes
J’ai accepté en solitaire de gravir le morne le plus haut
Pour lire bien avant la route des quatorze détours
J’ai suivi ces tracés capricieux
Pour mener mes frères dans ces lieux paisibles que tu m’as indiqués
Et voilà qu’il pleut sur nous des larmes tièdes
Saumure tenace à la commissure de mes lèvres
Gland d’ancrage où se pose mon repos
J’ai peine à donner cadence aux espérances
J’ai peine à porter haut la voix à effilocher la paix des nuages
Pour convaincre le dernier des attardés
Et ma solitude accrochée aux portes béantes des avens
J’ai si souvent refusé d’être cette macula asservie
Qui lit le monde la nuit paupières closes
J’ai rêvé d’être à l’égal des autres hommes
Qui vont leur route le long les cannaies imberbes
Mais tu as voulu que je sois commissaire de ce peuple-là
Mais tu as voulu que je sois comptable soumis de ses errements
Et tu as voulu qu’avec mes seules mains nues
Je retourne la terre rêche pour faire fleurir les savanes inquiètes…
Je suis à ce point triste et point las de combattre la bombance des fromagers en rut
Je veux reforger l’acier dans lequel nous sommes trempés
Je veux connaître le jargon intime des galaxies
Pour lever l’unique route qui domine la crête des cyclones en feux
Je veux planter mon totem dans l’œil des tourbillons haineux
J’ai fait l’inventaire des étiers pour lier des espérances inabouties
Et ma solitude demeure accrochée à la barbe des vagues  furieuses
Donnez à mes mains  pouvoir de forger le destin des hommes à leur insu
Donnez à ma parole pouvoir d’apaiser ces silences grondants
Qui font trébucher nos pas lourds à porter
Donnez aussi à mon cœur force d’aimer le fossoyeur
Qui m’accordera la paix ultime
Au creux de cette terre que j’aurai tant aimée
Alors je rendrai aux matins tristes
La beauté d’une gouttelette de rosée
Suspendue au menton peureux de la feuille de siguine

Max Rippon

Cataplasme

Les hasards d’un commerce cupide
Nous a fait germer sur des rives distantes
Nous, long lasso d’îles chevauchant les failles profondes
Tétons hérissés dans les turquoises caraïbes
Te voilà Haïti Toma
Sœur blessée
Terre lardée
Linceul césarisé à vif
Si je devais parler de toi encore
Jumelle aride tant de fois éprouvée
J’épouserais le plus infime battement de ton cœur
Pour essorer tes plaintes résignées
Avec mon drap trop vieux, de hardes remisées
Les hasards de ce commerce cupide et honteux
A fait partition de terres soumises
Et ton sol tant de fois mis à rude partie
De sang asséché depuis si longtemps
S’est laissé briser en une seule semonce à sept degrés décomptés
Si je devais alors
Dire ma part de souffrances
Quand tes tripes le soir
S’étalent à même les flancs des coulées cathodiques
Je me ferais fils de Toma chérie
Délitant mes douleurs dans les rizières silencieuses de l’Artibonite inconsolée
Je me ferais messager vagabond des guerriers aphones
Pour chambouler la sieste des puissants
Je me voudrais buvard multiple, docile et poreux
Pour éponger tes larmes
Pour partager tes doutes et lever tes inquiétudes
J’interrogerais les lendemains lointains plongés dans la gorge des horizons
Pour donner à tes jours le meilleur du brillant des soleils
Je fermerais les yeux aux assauts des midis grondants
Pour t’inventer des aubes qui esquivent l’engourdissement du dernier angélus

Max Rippon « Une parole pour Haïti. Janvier 2010 »

Wi tan ka pasé

Menm si sé pou nou kouché do pou do
Bannou chofé po an kabann kanmenm
Doudou
Menm si sé pou nou kouché san dégoudi machwa
Annou kabanné on ti-gouté
San chastren niyaj ka ba sòlèy masko
Lapli fifiné si nan kaz ka ba tòl karès an do
Annou profité titak pou ba lanmou on ti chans lofé
Doudou
Lanné ki lanné ja filoché janmsé si nou
Ki fè lanvi rété pa ka réisi désann
Pli ba ki an bòdaj a lonbrik
Tan dja pasé si tan
Ki ba chak zobèl po a kò a-w
Gou ék lodè a lanmou ki rété lanké nèf é fwé an sèvèl an mwen
Kon gran-moman a dousin an fenfon ravin
Bèl tan pousyè tan pa ka rivé dolé…
Mi tan a kip épi élas rivé
Mi doulè é mi blès ka pran lanmen
Doudou sé fòs ka manké mwen pou an fè lèspri a-w pèd-tè
Jistan chofwèt a lanmou palanké nou an syèl douvan-jou
Doudou…
Nou sav sa nou sav é sé pousa kwa ka baré bouch

Max Rippon « Contribution à la journée du créole 2009 »


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