Shoah de Claude Lanzmann

20 09 2008

« On ne peut raconter ça. Personne ne peut se représenter ce qui s’est passé ici. Impossible. Et personne ne peut comprendre cela. Et moi-même aujourd’hui… Je ne crois pas que je suis ici. Non, cela, je ne peux pas le croire. » Simon Srebnik est revenu à Chelmno en Pologne, le premier lieu où les Allemands appliquèrent la « solution finale ». Dès ces images et ces propos qui ouvrent Shoah, le spectateur est saisi d’une horreur tragique qui ne le quittera pas tout au long des neuf heures trente que dure le film. C’est un homme revenu du néant qui se trouve devant l’équipe de Claude Lanzmann. En est-il seulement revenu ?
« Pour la première fois, nous vivons [l’affreuse expérience] dans notre tête, notre cœur, notre chair. Elle devient la nôtre », écrivait Simone de Beauvoir lors de la sortie du film en 1985. Oeuvre singulière, Shoah emmène le monde des vivants à la rencontre d’êtres qui vivent dans la mort. Rescapés, bourreaux, témoins actifs ou pas, tous sont marqués par ce qui reste une énigme. Pourquoi des hommes ont-ils décrété qu’une catégorie d’humains devait disparaître de la surface de la terre ? « Il y a des moments où comprendre, c’est la folie même », répond le réalisateur qui préfère dire et faire dire les faits : les moyens de transport des déportés, la topographie des camps, la disposition des corps, l’organisation du temps.
Entre 1976 et 1981, trois cent cinquante heures de film ont été tournées. Durant dix campagnes de tournage, l’écrivain et cinéaste Claude Lanzmann a méthodiquement suivi les traces de l’infamie, relevé les pièces à conviction, identifié les lieux et écouté victimes, criminels et témoins. Faisant taire sa douleur, l’enquêteur pose les questions qui font mal à ses interlocuteurs, à lui-même et aux spectateurs.
La vision de ce film est une épreuve, une expérience qui, même indirectement vécue, laisse des traces profondes. En France, d’abord sorti en salles, il fut programmé en 1987 par TF1, en dernière partie de soirée, au moment où se terminait le procès Barbie, en 1993 sur France 2 à 20 h 50, puis sur Arte au début de l’année 1998. Shoah a été diffusé en versions plus ou moins courtes sur les télévisions et dans les cinémas du monde entier, provoquant de grands débats, notamment en Pologne.
C’est que Shoah est exceptionnel et radical quant à la représentation de l’horreur subie par les déportés dès leur arrivée dans les camps d’extermination. Refusant toute image de l’époque des faits, le film a succédé comme œuvre de référence à Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1955), qui assemblait au contraire des archives et des plans tournés par le cinéaste, accompagnés d’un texte du poète Jean Cayrol et d’une musique dramatisante.
La singularité de Shoah reste entière. Il ne s’agit pas d’un travail de journaliste ou d’historien, mais d’une création artistique, d’une tragédie hallucinatoire, autant dans ce qu’elle transmet que dans sa manière de le faire. Claude Lanzmann a fait œuvre de vie contre œuvre de mort.

Michel Doussot, journaliste
(Télescope, n° 183, 31 janvier 1998)
Voici l’ouverture du film…