Anecdote du dimanche (35) – Michée Chauderon ou de l’inconvénient d’être trop aimable avec ses voisins
Les habitués du blog auront remarqué que je n’avais pas rédigé d’anecdote depuis un long moment. Voici un petit texte consacré à une célèbre sorcière suisse qui portait bougrement bien son nom. Saisissons l’occasion pour réfléchir un instant à la façon dont les sociétés européennes aiment à se faire peur.
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C’est vers 1600, à 30 km du lac Léman, dans la petite ville de Boëge que naît la petite Michée Chauderon au sein d’une famille catholique. A 20 ans, peut-être lasse de cette vie rurale, la jeune femme part rejoindre Genève, ville protestante. Employée à des tâches domestiques, elle a bien de la peine à survivre aux disettes et aux épidémies qui ravagent la région jusqu’aux années 1640. En 1639, Michée est par ailleurs confrontée à la justice pour de sombres affaires de « paillardise » (elle aurait eu des relations sexuelles avec des hommes mariés).
Par la suite, en plus de son travail, Michée se consacre à donner des « remèdes de bonne femme » à de nombreux voisins malades. Elle apporte son aide pour des accouchements difficiles et « touche » des corps atteints de fièvre. Cette trop grande intimité avec la souffrance et la mort finit par lui porter très sévèrement préjudice. En 1650 tout d’abord, une femme la soupçonne non seulement d’avoir volé un chandelier, mais également d’avoir tenté d’ensorceler sa fille. Deux ans plus tard, de nouvelles accusations s’abattent sur elle. Dans son voisinage immédiat, deux jeunes filles semblent possédées par le Diable et un nourrisson est devenu muet alors qu’un autre est décédé mystérieusement… C’en est trop pour son quartier qui cherche alors un coupable. Femme célibataire, venue des campagnes reculées (20 km faisaient de vous un étranger à cette époque), détentrice d’un savoir paysan déjà oublié en ville et catholique dans une ville protestante, Michée apparaît comme la coupable idéale.
Accusé par ses voisins, elle est alors rapidement arrêtée et emprisonnée à l’Évêché de Genève. Lors de son procès, elle doit répondre à pas moins de 296 questions : fréquente-elle d’autres sorcières lors de cérémonies appelées « sabbats » ? Se déplace-t-elle en leur compagnie dans des vols nocturnes ? A-t-elle déjà fréquenté Satan ou des démons ? Michée nie en bloc. Une équipe d’experts est alors chargée d’examiner son corps afin d’y trouver des signes diaboliques. Malgré un grain de beauté inquiétant sous le sein droit, les médecins sont formels, la pauvre femme a des problèmes dermatologiques mais ne présente aucun signe d’accointance avec le démon.
Pourtant, les juges ne se satisfont pas de ce diagnostic. Michée est donc soumise par deux fois à la torture de l‘estrapade(bras repliés et attachés dans le dos, puis attachés à une corde reliée à une poulie, on la pousse dans le vide du sommet d’une échelle en s’assurant que ses pieds ne touchent pas le sol). Sous la douleur, elle avoue tout ce que souhaitent entendre les juges et est donc fort logiquement condamnée à mort le 6 avril 1652. Elle obtient malgré tout la clémence du tribunal : elle passera sur le bûcher, mais après pendaison.
Du fait de son origine et de son parcours, Michée cristallisait sur elle de trop nombreuses peurs : celle du migrant, de l’hérétique et de la femme insoumise. En temps de troubles, de maladies et de conflits religieux sur tout le continent européen, elle occupait hélas la position parfaite pour faire office de bouc émissaire.
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source principale : Michel Porret, « Michée Chauderon, la dernière sorcière de Genève », dans l’Histoire, mai 2010.
source de l’image : gravure allemande de la fin du XVe siècle.



Je ne vois toujours pas l’intérêt de torturer quelqu’un pour savoir s’il est coupable, s’ils avaient demandé si elle avait tué le roi elle l’aurait aussi avoué…
Cette histoire est surement l’exemple meme de ce qu’on subit toute les femmes mortes durant les chasses aux sorcieres…
@fabien
A vrai dire, les juges avaient manifestement décidé que Michée était coupable. Dès lors, le procès n’était destiné qu’à faire surgir cette unique « vérité ». Le recours à la question (doux euphémisme pour désigner la torture) est donc très logique dans ce cadre. Comme tu le signales, l’immense majorité des victimes de cette guerre contre la sorcellerie furent des femmes. Et c’est un phénomène bien plus moderne (au sens d’Histoire moderne) que médiéval.
elle était la au mauvais endroit au mauvais moment. Une pauvre fille comme tant d’autre.
C’est comme les roux qui soit disant étaient dépourvus d’âme et partisans de satan… Mais je doute que eux soient tués enfin vraiment n’importe quoi.
@sarah
Bonjour Sarah ! Serais-tu une de mes élèves de 1ere ? Dans ce cas, tu serais la première élève du Lycée à montrer le bout de son nez sur le blog. Pour parler du fond, tu n’as pas tort de faire un rapprochement avec les roux. Cette couleur de cheveux a parfois été un prétexte supplémentaire pour soupçonner des individus d’hérésie ou de sorcellerie. J’en ferai peut-être une anecdote un jour.
On a tendance, de nos jours, à définir ce qu’on ne peut pas expliquer de « surnaturel ». Au XVIIème siècle, une personne qui agissait de manière trop étrange était condamnée pour hérésie. La religion avait un rôle important au sein du royaume, mais le christianisme était la seule option. Notre France étant devenue un joli petit mélange de croyances, nous pouvons remercier la loi sur la « liberté religieuse »! Bref, tout ça pour dire qu’à l’époque, être suspecté de manquer de piété revenait à défier l’Eglise, et l’on finissait sur le bûcher. De plus, les juges, au procès de Michée, n’étaient pas impartiaux! Une injustice de plus… La pauvre Michée aurait peut être mieux vécu au XXIème siècle!
@Mélanie R
Merci pour ton commentaire approfondi. Je suppose que Michée n’aurait pas fini sur un bûcher de nos jours en effet. Cela dit, chaque époque s’invente sa propre chasse aux sorcières, se trouve des individus ou un groupe déterminé sur lequel est rejetée la culpabilité des maux qui accablent nos sociétés. L’actualité récente est suffisamment parlante.
La théorie du cbouc émissaire c’est un grand classique comment vivre sans savoir cela ? Quant à cette histoire, je pense qu’elle illustre parfaitement l’emprise néfaste de la religion sur les hommes.
Pas que la religion hein… Par exemple la Chasse au sorcières aux États Unis visant a « supprimer » les communistes et leurs partisans…
Il toujours plus simple de toute façon de trouver une personne sur qui repousser la faute que d’admettre soi même qu’on pourrait avoir tort…
@Matthieu et @fabien
Bonjour tous les deux. Merci de continuer à laisser des commentaires sur le blog ! Je vais essayer de passer à Pontus avant la fin de l’année. Il faudrait juste que je trouve un prétexte.
Vous n’avez pas rendu votre copie vous devez la laisser dans le casier de votre prof. Ca marcherait ?
@Matthieu
Pourquoi pas… Il faudrait trouver un prof de Pontus qui me veuille bien comme élève. Une idée ?
Vous voudriez présenter votre th*** (mot censuré) a votre ancien collègue monsieur Brière ?
Sinon je ne vois pas quel prof pourrait vous prendre pour élève…