Le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud.

 

Le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud.

 

 

Qui, parmi nous, a réellement lu les manifestes du « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud ? Et qui saurait clairement définir ce qu’Antonin Artaud entend par cruauté ? A peine savons-nous parfois que cette œuvre est à la base d’une grande partie du théâtre moderne (avec les œuvres de Brecht, évidemment). Elle marque une seconde grande et profonde rupture, après le drame bourgeois et le drame romantique, avec le théâtre dit « classique ». Cependant, c’est toute l’écriture théâtrale qu’elle bouleverse : car elle vise à rétablir la suprématie de la représentation sur le texte, de la mise en scène sur la mise en sens, de la langue sur le langage.

 

La théorie du « théâtre de la cruauté » est tirée de l’essai intitulé Le Théâtre et son double, lequel date de 1935. Elle poursuit les grands changements instaurés dans les arts plastiques (cubisme, fauvisme, etc.) et littéraires (surréalisme notamment) suite aux perturbations engendrées par la première guerre mondiale. Devant cette débauche de violence et d’horreur, l’artiste ressent le besoin de remettre l’homme, dans sa totalité, au centre de ses créations, le plongeant dans un monde sauvage, originel, tohu-bohesque, sans repère aucun.

 

C’est ainsi qu’Antonin Artaud en vient à élaborer cette nouvelle théorie dans laquelle il prône la cruauté, c’est-à-dire la vie. Car le mot cruauté ne renvoie pas essentiellement à ses sens actuels de souffrance, de froideur extrême, de plaisir morbide ; il s’enrichit de son sens étymologique : issue du substantif latin cruor, qui désigne le sang qui coule, la cruauté évoque autant cette violence et cette convulsivité de la chair que l’atrocité homicide sanglante et épouvantable. La cruauté coule dans nos veines, et baigne chaque seconde qui passe nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre esprit. La cruauté nous fait vivre, nous émeut, nous bouleverse, nous assomme. La cruauté, c’est la vie. C’est notre monde intérieur qu’il faut projeter sur l’espace scénique. A plusieurs reprises, Artaud, dans des lettres, est revenu sur cette confusion sémantique :

 

« Tout ce que je peux faire c’est de commenter provisoirement mon titre de Théâtre de la Cruauté et d’essayer d’en justifier le choix.

Il ne s’agit dans cette Cruauté ni de sadisme ni de sang, du moins pas de façon exclusive.

Je ne cultive pas systématiquement l’horreur. Ce mot de cruauté doit être pris dans un sens large, et non dans le sens matériel et rapace qui lui est prêté habituellement. Et je revendique (…) le droit de briser avec le sens usuel du langage, (…) d’en revenir enfin aux origines étymologiques de la langue qui à travers des concepts abstraits évoquent toujours une notion concrète.  

On peut très bien imaginer une cruauté pure, sans déchirement charnel (…).

C’est à tort qu’on donne au mot de la cruauté un sens de sanglante rigueur, de recherche gratuite et désintéressée du mal physique. Le Ras éthiopien qui charrie des princes vaincus et qui leur impose son esclavage, ce n’est pas dans un amour désespéré du sang qu’il le fait. Cruauté n’est pas en effet synonyme de sang versé, de chair martyre, d’ennemi crucifié. Cette identification de la cruauté avec les supplices est un tout petit côté de la question. » (Première lettre à Jean Paulhan, à propos du Théâtre de la Cruauté).

 

J’ai démarré depuis quelques semaines « un club théâtre » dans mon collège perdu dans les plateaux mornes et déserts, et d’une froideur incroyable l’hiver, de la Haute-Marne. Un club ouvert à tous les niveaux, de la SEGPA aux troisièmes afin d’offrir un lieu de conciliation pour toutes et tous. Je ne désire aucunement leur demander des récitations, des improvisations approximatives, voire des jeux désintéressés. Je veux qu’il profite de cette expérience et que je profite de cette expérience : je veux qu’ils jouent leurs saynètes, plus tard, ce 30 juin de brouillard qui nous tend des bras épineux de roses closes à peine écloses, et qu’ils quittent la scène, heureux d’avoir vécu, fiers d’avoir existé, et curieux de cette étrange machine fantôme-de-vie pierre-d’errance qu’on appelle le corps. Qu’ils prennent conscience de leurs pas, de leurs rires, de leurs regards. Qu’ils sentent leurs larmes couler. Qu’ils s’ouvrent à la souffrance. 🙂 

 

 

 

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