Saviez-vous que les mots enfants, professeurs, banlieue, et symphonie partageaient la même étymologie ?

      L'enseignement de la littérature française, c'est aussi l'enseignement de la langue française. Or, celle-ci a une longue histoire, très longue histoire. Je ne vais pas retracer l'étymologie de notre langue, pour tout cela je vous renvoie sur ce site. Il faut savoir que la langue française est issue à près de 85% du latin, lui-même issu de l'indo-européen à l'instar du grec, du celte, du germanique, etc. 

       Le mouvement de la langue est souvent un mouvement de complexification : non pas qu'elle soit plus difficile à apprendre ou à parler, mais plus riche, plus précise, en nous mettant à disposition une palette très large de mots et expressions. Une seule racine indo-européenne a donc été à l'origine de véritables familles étymologiques, parfois considérables et plurielles, dont on ne soupçonne absolument plus l'existence aujourd'hui. C'est pourquoi je vous propose un bref voyage dans les confins de l'étymologie, en quête de familles de mots plus surprenantes les unes que les autres…

      Et pour commencer, allons errer immédiatement dans les méandres d'une des plus grandes familles étymologiques de la langue française, et l'une des plus importantes pour nous, futurs professeurs : je veux parler de celle qui est directement issue de la racine indo-européenne "* BHA – " qui renvoie à l'acte et à l'idée de parler.

                           

* BHA = acte et idée de parler.

Selon les territoires où elle a été employée et selon les affixes que les locuteurs lui ont adjoints (préfixe ou suffixe), cette racine est à l'origine d'une foultitude de mots en français : (en bleu sont les mots français appartenant de cette famille)

I) En latin :

La racine indo-européenne "* BHA" a donné en latin la racine "* fa -" dont est issu en outre :

1) le verbe fari : "parler".

le composé affari (ad-fari) qui signifiait "parler à" a donné l'adjectif affabilis (un individu affabilis étant un individu avec qui l'on peut parler, un homme de bon caractère) : AFFABLE.

– le composé effari (ex-fari) signifiait "faire ressortir par la parole, par les mots, exprimer". Il a formé l'adjectif effabilis désignant ce qui est exprimable, dont l'antonyme n'est autre que INEFFABLE.

– le composé praefari, soit "dire avant", dont le dérivé praefatio ("préambule") est à l'origine du mot PREFACE, ce qui est dit avant que ne commence véritablement l'oeuvre (pensons également à son contraire : la POSTFACE).

– le participe présent fans, préfixé par l'affixe négatif * in-, a donné le substantif infans, infantis dont sont issus tous les mots suivants : ENFANT, ENFANTER, ENFANCE, ENFANTIN, INFANTILE, INFANTILISER, etc. Nous reconnaissons également le substantif espagnol INFANTE qui est le titre des enfants puînés des rois de Portugal et d'Espagne. De même, en italien, comme "enfant" se dit bambino, le mot infante ("valet, page") s'est spécialisé dans un sens militaire : désignant dans un premier temps la partie de l'armée de soldats à pieds, l'INFANTERIE, et dans un second temps, s'abrégeant en fante (suffixé fantaccino), le soldat à pieds lui-même, le FANTASSIN.

– le participe passé fatus est aussi à l'amont d'une grande lignée : ainsi le neutre fatum ("ce qui a été dit par les dieux") a pris le sens de "destin" (il existe encore tel quel en français moderne) ; l'adjectif fatalis a donné FATAL, FATALISTE, FATIDIQUE, c'est-à-dire ce qui a été décidé, proclamé, par les dieux ; l'adjectif (dérivé populaire) * fatutus ("qui a accompli son destin") a, selon les règles phonétiques, évolué jusqu'à engendrer l'adjectif FEU(E) signifiant "défunt(e)" (à distinguer évidemment du substantif "feu" qui, quant à lui, dérive du latin focus ; le nom Fata, servant à désigner les divinités qui fixaient la destinée des hommes, a pris le sens de FEE dans la croyance populaire puisqu'elle partage avec ces divinités païennes le sexe féminin et les pouvoirs surnaturels (cf. FEERIE/ FEERIQUE, et l'anglais FAIRY ("fée)) ; enfin, l'expression male fatum ("qui est affecté d'un mauvais sort"), en confondant ses deux termes (dont le résultat est * malifatius), est à l'origine de l'adjectif MAUVAIS, et, a contrario, du prénom BONIFACE. Notons aussi l'évolution du mot fatum en portugais qui nous a laissé le mot FADO ("une chanson populaire, à tonalité souvent mélancolique), à l'origine (peut-être ?) de l'espagnol FANDANGO.

– le nom fas ("parole divine", "ce qui est permis par les dieux") a donné le mot NEFASTE ("ce qui est défendu" et donc par extension : "ce qui peut avoir des conséquences tragiques", "nuisibles"), l'expression JOUR FASTE (issu de l'expression latine dies fas, "jour heureux") et le nom pluriel FASTES ("histoires d'actions mémorables", les fastes d'Alexandre le Grand).

2) le substantif fabula : "récit, conte, fable".

– nous retrouvons ici toute la famille du mot FABLE : FABULISTE, FABULER, FABULATEUR, AFFABULER, FABULEUX, etc.

– d'ailleurs, le verbe latin fabulare est à l'origine du verbe espagnol HABLAR, lequel signifie "parler". Cette racine espagnole se retrouve dans les mots HABLEUR/ HABLERIE, qui désigne un individu qui aime à vanter ses mérites, un vantard, un fanfaron, un beau parleur.

3) le substantif fama : "la réputation".

– maintenu en ancien français sous la forme fame, fama nous a laissé l'adjectif famé (de bonne ou de mauvaise réputation), qui n'est guère plus utilisé que dans les expressions BIEN/ MAL FAME.

– l'adjectif famosus ("connu, renommé, célèbre, de grande réputation") a donné l'adjectif FAMEUX(SE).

a contrario, l'adjectif infamis (in-fama) renvoie à "celui qui a perdu sa réputation", "qui est déshonoré", d'où l'adjectif INFAME.

– le verbe diffamare (dis-famare) qui signifie "détruire la réputation de" est à l'origine de DIFFAMER, DIFFAMATION, DIFFAMATOIRE.

4) le substantif facundia : "action de parler, parole, facilité d'élocution"

– l'homme éloquent était qualifié de facundus ; d'où le substantif FACONDE qui désigne péjorativement "une grande facilité de parole".

5) le verbe fateri, qui renvoie à "l'acte de déclarer, d'avouer".

– le composé profiteri (* pro-fateri), "parler devant tout le monde, proclamer", est à l'origine des mots PROFESSION (par le substantif professio formé à partir du participe profatus, "acte de déclarer publiquement, d'enseigner") et PROFESSEUR (par le substantif professor, "celui qui enseigne, qui parle devant"). Il faut savoir que le mot "profession" n'a conservé son sens originel que dans des expressions comme "profession de foi" ou encore "faire profession de" ; le sens moderne de "métier exercé'' est le résultat de l'évolution en parallèle d'un autre sens : la "profession" c'est "la déclaration que l'on fait à son propre sujet", "la description de son identité".

– le composé confiteri (con-fateri), "avouer, reconnaître, dévoiler", nous a laissé le verbe CONFESSER ainsi que le substantif CONFESSION (formé sur le nom confessio) sur lequel a été construit le mot CONFESSIONNAL (lieu dans lequel l'homme se confesse).

6) le nom fatuus : "sot, fade, sans esprit et sans saveur".

– par évolution phonétique, fatuus nous a laissé le substantif FAT. De là s'est formé les mots S'INFATUER ("être excessivement content de sa personne"), INFATUE(E), INFATUATION ("satisfaction excessive de soi") ou encore FATUITE.

II) En grec :

La racine indo-européenne "* BHA" a donné en grec la racine "* pha/ phê – " dont sont issus également :

1) le verbe phanai : "parler"

– les dérivés savants à partir de la racine * –phasia : APHASIE (* a-phasia : "perte de la parole ou de la compréhension du langage suite à une lésion du cortex cérébral"), et DYSPHASIE (dis-phasia : "retard important dans l'acquisition du langage chez l'enfant").

2) le verbe phêmein

– le composé prophêtês (pro-phêtês, "celui qui parle au nom d'un dieu") est à l'origine des mots PROPHETE, PROPHETIE, PROPHETIQUE.

3) le substantif phonê : "voix, son".

– cette racine est à l'origine d'un très grand nombre de mots qui se composent à l'aide du suffixe ou du préfixe "* -phone-" : dans le domaine de la musique (XYLOPHONE, SAXOPHONE, SYMPHONIE, EUPHONIE, etc.), dans le domaine de l'expression vocale (HYGIAPHONE, MEGAPHONE, MAGNETOPHONE, MICROPHONE, TELEPHONE, PHONETIQUE, APHONE, PHONOLOGIE, APOPHONIE, PHONOGRAPHE, PHONIATRIE, PHONOGRAMME, PHONOGENIE, PHONOMETRIE, PHONOTHEQUE, DYSPHONIE, etc.), et dans bien d'autres domaines (PHONOLITHE, PHONON, VISIOPHONE, etc.).

III) En germanique :

La racine indo-européenne suffixé "* ban-wan", laquelle a donné en outre le verbe to bannan (c'est-à-dire : "parler publiquement, sous l'égide d'une autorité – utilisé notamment dans les coutumes féodales, et en situation d'obligation"), est à l'origine de mots en ancien anglais, en ancien français ainsi qu'en italien. Ces mots se sont formés selon deux racines différentes :

1) la racine * bann- :

– ainsi le mot ban en ancien français désigne "la convocation que le suzerain fait de ses vassaux dans sa juridiction pour le servir à la guerre", d'où l'expression "convoquer le ban et l'arrière-ban". Dès lors, le ban renvoie à la communauté des vassaux directs et indirects d'un seigneur et décrit cet espace sociétal dans lequel ils vivent : d'où le verbe BANNIR (qui, au départ, signifiait "proclamer officiellement") dans le sens de "exclure du ban" (cf. l'expression mettre au ban de) ; l'adjectif BANAL (originellement : "sous l'autorité du seigneur") renvoyait tout d'abord au "four banal" et au "moulin banal" auxquels tous les gens du ban se rendaient, d'où le sens moderne de "commun, ordinaire" (cf. BANALITE, BANALISER) ; le substantif BANLIEUE, l'espace qui excédait l'autorité du seigneur (celle-ci équivalant à une lieue) ; le substantif FORBAN (fors-ban, c'est-à-dire "en dehors du ban", puisque fors signifie hors en ancien français) désignant entre autre les pirates qui ne se réclamaient, naturellement, d'aucune autorité ; enfin, le substantif BANNIERE, étendard indiquant la présence du chef sur son domaine.

2) la racine * band- :

– racine que nous retrouvons dans le mot BANDE, "troupe de vassaux réunie à l'appel du suzerain", ou dans le mot BANDIT (emprunté de l'italien bandito, du verbe bandire, "exiler, exclure, bannir"), celui "qui est banni de la loi du seigneur", ou encore dans le verbe ABANDONNER, dérivé de l'ancien français bandon qui, employé dans l'expression mettre à bandon quelqu'un, soit "le laisser sous sa propre autorité", avait composé le nom ABANDON.

 

5 Responses to “Saviez-vous que les mots enfants, professeurs, banlieue, et symphonie partageaient la même étymologie ?”

  1. TexMexAlex dit :

    Plus étrange encore, le Basque qui n’appartient ? aucune famille de langues.

  2. Buys dit :

    Oui, c’est parfaitement étonnant que le basque, langue parlée au beau milieu de l’Europe, entre deux grands pays comme la France et l’Espagne, ne soit pas une langue indo-européenne. Elle serait, selon toute vraisemblance, issue d’une famille de langue (sino-caucasienne ?) antérieure ? notre propre famille linguistique. Ce qui est rare c’est qu’elle se soit ainsi sauvegardé jusqu’? aujourd’hui. Pour toute information, je vous renvoie au site suivant qui rappelle notamment que le basque est certainement l’une des plus vieilles langues vivantes du monde : « http://fr.wikipedia.org/wiki/Basque ».

  3. Donatien dit :

    Je vous contacte ? tout hasard, sans savoir si vous aurez une réponse ? ma question…
    Je suis frappé depuis longtemps de l’étonnante richesse et pertinence de nombreux mots français utilisés par la philosophie, dès qu’on se penche sur leur étymologie. Exemple : exister, éduquer, intelligence, réflexion, sujet, objet, etc. Ainsi, la réflexion est bien l’attitude d’un sujet « fléchissant sur lui-même » pour chercher « dans sa tête » les réponses qu’il ne trouve pas ? l’extérieur (le Penseur de Rodin fournit une bonne illustration de cette attitude). Mais quel esprit génial (individuel ou collectif) aurait pu créer ce mot dans un passé reculé ?
    D’où mes questions :
    > – Ces étymologies sont-elles exactes ? Ou exagérées (reconstruites a posteriori)par les auteurs modernes ?
    > – Si elles sont exactes, comment ces mots se sont-ils formés dans l’antiquité : intelligence collective ou intervention de lettrés ?
    > – Est-ce une spécificité du français (liée ? notre façon de construire les mots) ou d’autres langues ont-elles des trouvailles équivalentes (et dans ce cas, il serait intéressant de les comparer) ?
    > – Enfin, je voudrais trouver un ouvrage sur ce sujet. Tous les dictionnaires de philosophie et d’étymologie que j’ai pu consulter donnent effectivement l’origine, mais sans plus de commentaire.
    > Par avance merci de votre réponse.

  4. Jean-François dit :

    Pour tout dire, je ne sais comment répondre à ta question, Donatien (Alphonse François de Sade ?). Je ne suis pas un spécialiste en étymologie, et notamment en étymologie philosophique. Toutefois, il faut savoir distinguer
    – les créations lexicales (néologismes) qui essayent de coller parfaitement et précisément aux mots qu’ils désignent ;
    – le recours à des mots preéxistants (comme ici avec les mots « réflexion, objet, sujet, etc. »

    Ce sont bien souvent des constructions A POSTERIORI. Certains mots sont certainement choisis par une collectivité d’intellectuel – de toute façon, ne faut-il pas qu’un certain nombre de personnes emploie un mot (dans une acception déterminée) pour que ce mot passe dans la langue ? D’ailleurs, je pense que le mot « exagéré » que tu emploies pour qualifier ce type de constructions me semblent un peu fort. On essaye au maximum de trouver un mot dont le potentiel sémantique puisse correspondre au sens recherché. Sinon : on invente un mot pour désigner une nouvelle réalité. Ce qui n’est pas rare dans l’histoire de la philosophie.

    L’histoire de la langue, ou plutôt des langues, est une très longue histoire qui porte en elle de terribles secrets et d’incroyables mystères. Nous ne serions percer tout ses mystères. Qui plus est, il est encore plus difficile de cerner le sens des mots philosophiques qui portent souvent en eux un sens précis, inaltérable.

    Cette apparente richesse n’est absolument pas propre au français. Toutes les langues ont des coup de génie.

    Enfin, je ne sais absolument pas s’il existe un ou des ouvrages concernant ce sujet, pourtant très intéressant…

    Désolé pour le flou de mes réponses. Toutefois, je reste à ta disposition pour tout autre question éventuelle.

    Bonne soirée.

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