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C’est avec difficulté qu’il a commencé son repas. Il mâchait la chair dure de la cuisse suintante de graisse qu’il tenait dans sa main. Un oiseau, peut être de la volaille. Il n’en était pas sûr.

« Laisse m’en, j’ai faim. »
Il reposa sa nourriture dans l’unique plat de porcelaine fissuré, l’ombre d’un dessin aux couleurs délavées d’une fleur vers le centre, posé sur la table de bois.Il mit une main à sa bouche et retira son dentier.

« Tiens », dit-il.

Elle allait mettre le dentier, mais s’arrêta. Elle prit le couteau, retira quelques morceaux de viande coincés ça et là, et l’inséra dans sa bouche. Puis elle serra les dents pour vérifier qu’il était bien agencé. Prenant la cuisse dans le plat, elle mangea.
« C’est froid.
– On n’a plus de bois.
– Du gaz ?

– On a plus de gaz.

– Il faudra en acheter.

– On n’a plus d’argent.
– Il faut attendre un mois.
– Il faut attendre un mois. »
Elle était à la fenêtre, et fumait. Il s’approcha d’elle.

« Ça va mieux?

– Non.
– Je peux ?»

Elle lui tendit la cigarette. Il la porta à ses lèvres.

« Je vais essayer de te trouver quelque chose.

– On n’a plus d’argent.
– Je sais. »
Elle soupira.

« Et si on vendait le dentier?
– Tu es fou ? On ne peut pas.
– Non, on ne peut pas.
– Tant pis.
– Mais tu as besoin de soins …
– Ça va passer.
– Tu dis toujours ça.
– C’est toujours passé. »
Il soupira et souffla la fumée qui s’évapora en longues volutes dans le ciel de plomb. Il lui tendit la cigarette.

« Ne tarde pas à fermer la fenêtre, il ne faut pas que le froid rentre.
– Oui.

– Il nous en faut un deuxième.
– Pourquoi ?

– C’est pour ça qu’on est si malade … Regarde comme on est sale … Avec un deuxième dentier, ça ira mieux.

– On n’a plus d’argent.

– Je vais essayer.

– Tu pars ?
– Oui.
– A ce soir.
– A ce soir.

Il l’embrassa, enfila son vieux manteau de cuir et ouvrit la porte. Elle se retourna et l’interpella : « Il est où ? ».
Il répondit que le dentier était dans le tiroir, près du lit, comme toujours. Il referma doucement la porte : elle manquait de se casser depuis quelques semaines, et il ne le fallait vraiment pas, ils n’avaient plus d’argent.

Un peu de vent soufflait, mais il ne faisait pas vraiment froid. Le printemps arrivait doucement, apportant son taux de soucis et d’allergies. Il se mit en marche rapidement vers la station de tram la plus proche. Il calcula mentalement les dépenses restantes avant la fin du mois et la prochaine paye. Après la crise médicale dont la France a souffert ces derniers temps, les prix des frais médicaux ont au moins doublé. Elle avait attrapé une angine, on l’a soigné à temps mais ils ont dû débourser 150 €. Évidemment, à cause du dentier qu’ils se partageaient, il a été atteint du même mal peu de temps après. Pour le mois, les frais médicaux ont dépassé les 350 €, un peu plus du tiers de son salaire. Il y passa sa journée. La grande place où était situé l’hôpital était noire de monde. Les patients les moins riches en occupaient les bords, étendus sur des lits de fortune. On lui dit vite que, désolé, l’hôpital ne délivrait plus qu’un seul dentier par foyer, et qu’il faudrait qu’il fasse recours au marché d’Etat qui en vendait d’occasion au prix fort pour renflouer les caisses médicales.Il savait bien que cet argent serait plutôt utilisé pour la « Sécurité du territoire» que pour aider la médecine, et de toute façon, il n’avait pas d’argent. Son retour lui prit plus de temps que prévu. Le tram a été stoppé, encore un mort sur la voie. Et on se battait pour avoir son dentier, et on se battait pour avoir les meilleurs morceaux. Le mort avait été sûrement aisé, il n’était pas encore maigre. Lui, n’avait pas participé à la bagarre. Il ne voulait pas risquer sa vie pour un second dentier. Il y en avait un qui l’attendait, chez lui.

 

Assise en tailleur sur le sol de pierre de la pièce à vivre. Ses mains tremblantes allument leur dernière cigarette. Ils n’avaient pas été assez vigilants. Tout est renversé autour d’elle. Ils n’avaient pas été assez vigilants. Elle était sortie prendre l’air. Et quand elle était rentrée …

Elle pleure. Ils n’ont pris que le dentier. C’était ça qu’ils cherchaient. Ils voulaient vivre. Elle pleure et soupire. Eux aussi, ils voulaient vivre.

 

Au moins, bientôt, ils n’auront plus faim.

 

 

Hugo – 2nde 3

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