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 » Cela faisait déjà 6 minutes et 48 secondes que je l’observais. Elle, une inconnue, une Parisienne. Comme tous les jeudis, j’étais au café Les Lucioles, 102 Boulevard de Ménilmontant, 20ème arrondissement, Paris. Je pouvais même affirmer qu’elle n’était pas une habituée. Sur la terrasse, elle sirotait un café bien noir comme s’il allait lui brûler le palet. Faisait tourner incessamment sa cuillère dans le liquide et le sucre fondait. Sa petite robe rouge remuait frénétiquement à la moindre brise de vent, elle s’entortillait alors dans son châle noir pour se protéger du froid. Elle fouilla dans son sac, en sortit un paquet de Philip Morris Light, en fit glisser une dans ses doigts, la posa entre ses lèvres et l’alluma avec son briquet La cigarette crépitait à chaque bouffée, elle fermait alors les yeux, comme envoûtée, laissait s’évader la fumée, faisait tomber la cendre, et repartait de même.

À la table d’à côté, une petite fille la fixait avec envie. Envie de devenir comme elle, mystérieuse et irrésistible … mais à quel prix. Je l’imaginais dans cinq ou six ans, à peine sortie de la préadolescence, partageant sa première cuite avec des copines de palier à l’occasion d’une petite fête chez l’une d’entre elles. Fumant sa première cigarette derrière un muret, à la sortie du collège. Se pavanant devant le lycée, entourée par une épaisse fumée, dans les bras de son premier véritable amour, qui après le long chagrin de leur séparation, ne deviendra qu’un nom vaguement oublié auquel viendra s’en ajouter d’autres. Attendant avec impatience l’âge de la majorité, pour enfin ressentir ce que c’est que la liberté et goûter aux joies de l’indépendance et des premières galères … mais elle n’était pas sensée s’en rendre compte à cet instant.

Pendant ce temps ou je re-visionnais mes propres découvertes défectueuses, qui étaient sûrement vaguement proche de celles de la jeune femme face à moi, celle-ci ne décrochait pas son regard d’ « Intentions » d’Oscar Wilde. Elle ramena enfin la cigarette à sa bouche, et l’écrasa péniblement dans le cendrier. Celle-ci ne lui avait pas vraiment plu.

Marc, le serveur des Lucioles, un homme que je connaissais bien car j’avais déjà une ardoise assez longue chez lui, posa son dernier café avant sa pause, sur la table de la demoiselle. Elle tourna une page, s’arrêta sur la phrase « Les cigarettes ont au moins le charme de vous laisser inassouvi », le remercia avec un léger sourire, et retira un second petit tube blanc de son carton. De ma place j’apercevais les petites traces de rouge à lèvres déposées sur le filtre. Irrésistible. À ce moment-là, comme à toutes ses pauses de 16h30, Marc s’appuya sur la porte de l’entrée, la clope au bec. Ce jour-là il était pensif. Agathe n’était pas venue lui rendre visite. Je ne pouvais alors pas contrôler mon imagination qui me laissait à penser que sa copine l’avait quitté. La veille, au soir, il était arrivé exténué à leur appartement avec 1 h de retard. Elle avait déjà fait ses valises. Il l’avait supplié de rester, et elle avait fini par tout lui déballer, de son boulot de serveur jusqu’au goût amer et dégoûtant de la cigarette dans sa bouche et l’odeur nauséabonde que celle-ci laissait sur les oreillers. Elle n’avait pas eu la force de lui avouer tous ses soupçons; elle était presque sûre qu’il la trompait. Elle devait être à bout de nerfs.

Pendant ce temps où je faisais l’éloge de mes propres défaites amoureuses, qui ressemblaient sûrement à celles qu’avait dût vivre la jeune femme en face de moi, la fumée avait formé un halo autour d’elle. Un ange d’autre cieux. Elle était en train de savourer cette cigarette, et ses gestes se répétaient comme les discussions lassantes d’un couple. Elle était tellement belle, et de fumer la rendait probablement plus femme, plus mature. C’était sûrement pour ça qu’elle avait commencé.

De l’autre côté de la rue, un vieil homme assis sur un banc fume la pipe, et c’était une bouffée de fumée en plus qui venait se rajouter à une liste interminable, il n’avait pas l’air en forme. Il commençait à se faire vieux, et chaque ride de son visage avait une histoire. Je l’imaginais quatre ans auparavant, quand il apprenait que son meilleur ami, Jean-Pierre, était mort d’un cancer du poumon alors que celui-ci avait survécu à la guerre d’Algérie. C’était à cette période qu’ils avaient tous les deux commencé à fumer, et ne s’étaient jamais vraiment arrêtés. Le vieil homme avait été sous le choc pendant plusieurs jours. Si une arme ne l’avait pas tué, c’était un petit bâton blanc.

Pendant ce temps où j’inventais un passé bien lourd à un pauvre homme, la jeune femme en face de moi se raccrochait à sa clope comme à sa vie et ces deux choses là ne se consumaient pas indéfiniment. Mais elle préférait profiter, vivre au jour le jour, et ne pas programmer ; elle s’était sans doute arrêtée à ce café parce que la terrasse lui avait plus, rien d’autre.

Elle s’était alors mise à me fixer. Elle avait une manière tellement sensuelle d’écarter ses doigts, la cigarette à la bouche, de la retirer, d’aspirer les yeux à demi clos. Une entourloupe pour me séduire ?

Cette demoiselle est par la suite devenue ma femme, comme vous le savez tous. Aujourd’hui, environ trente ans après cet épisode, je voudrais vous remercier d’être venus si nombreux, famille et proches, pour porter son deuil avec moi. »

Laureline – 2nde 3

 

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