Métro, boulot, dodo, mort

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Costards, cravates, valisettes en cuir … Chemisiers fins, maquillages rapides ou impeccables, sacs à main de marque … Et ces non sourires, comme tous ici.Là, une adolescente déjà abattue dès le matin, sûrement en route vers la même routine que la veille, la même rengaine, un léger rictus aux lèvres. Ses épaules sont voûtées par le poids d’un sac d’école trop lourd pour elle. Ici un jeune cadre, pas franchement dynamique, plutôt endormi, engourdi, abruti. Son attaché-case ressemble à une bombe à retardement qu’il regarde d’ailleurs, anxieux. Lui aussi affiche un rictus de souffrance. Encore ici, une mère de famille qui se débat avec trois sacs trop lourds, trop gros, une poussette et son bébé bruyant. Il n’est pas huit heures, elle ressemble à celle qu’elle sera douze ou treize heures plus tard, morne et éreintée. Le bébé hurle, le rictus de la mère s’ancre et elle grimace davantage.

Chaque matin, dans ce lieu morne, cette rengaine tellement connue me revient :

« Métro, boulot, dodo ».

Un mot a été oublié. Il serait plus juste de dire …

« Métro, boulot, dodo, mort ».

En plus, ça ne colle que mieux à ce que j’observe chaque matin et soir là-dedans. Des visages tristes, ennuyés, fatigués. On pourrait imaginer que tous ces gens se cachent dans leur bulle de pensées douces, de souvenirs heureux, de rêveries d’avenir prospères. Qu’il y a du beau en eux même s’il est tôt.

Non. Non! On le voit, on le sent, on le lit dans leurs yeux vides, ils sont décérébrés, abrutis. L’adolescente est reliée à son fil. Le jeune cadre est relié à son fil. La mère de famille, coupée du bébé, est reliée à son fil. Tous! Tous, ils sont dans leur bulle de musique vissée aux oreilles. Leurs pas avancent selon la cadence de ce qu’ils s’injectent. Leur souffle est commandé par un rythme pulsé dans leurs oreilles. Leur cœur bat et les fait encore avancer vers le jour suivant parce qu’ils sont en jonction avec cette espèce de cordon ombilical du XXlème siècle.

L’incontournable. Celui que chacun possède. Partout. Celui auquel on prête toutes les attentions. Est-il à jour ? Est-il rechargé ? Est-il bien clipé ? Deux oreillettes, un fil en forme de V et un boîtier. Un boîtier coloré si petit, si discret, si insignifiant, mais d’une telle contenance que le trajet pourrait durer plusieurs heures. Des jours, pour les modèles les plus sophistiqués. Des vies entières?

Les pubs pour ces boîtiers envahissent notre quotidien :

« Petit ? Mais la plus grande idée qui soit. Soyez populaire, soyez dans le vent, partagez vos émotions, mais soyez avare de votre musique. Pour vos oreilles seulement, pour votre plaisir uniquement. Avec un affichage lumineux d’une qualité étonnante, ayez chacun votre … »

Ou celui-ci, d’un concurrent :

« Toujours sur vous ? Toujours en vous ? Un délice qui se glisse dans vos oreilles pour oublier le temps ? Vous recherchez la musique de votre chanteur préféré ? Celle du dernier film que vous avez aimé ? Pour vous promener partout, tout le temps et toujours avec « Toute la musique que j’aimeeuuu … », choisissez notre marque leader sur le marché … »

Mais leur musique ne les fait plus sourire.

Pourtant que seraient-ils sans leur MP3 ? Sans mélodies, chansons, ritournelles, romances, complaintes, rengaines, couplets, pour les bercer, pour les empêcher de penser?

Je déteste le métro.

Je déteste tous ces visages blêmes, dénués d’expressions, ou alors, pire, ces visages aux moues déprimées. Comment survivrait ce monde d’accablés, d’épuisés, sans cet objet fétiche? Ils ne survivraient pas. Tout simplement.

Ils sont « accros » comme on dit. Ils ferment les yeux et écoutent ?

Non! Ils ferment les yeux et entendent seulement, c’est pire ! Ils ne sourient pas. Le regard dans le vide. Plus je les regarde et plus la colère monte en moi. Ils ne vont pas à l’abattoir, bon sang ! Société injuste. Inégale. Ces gens ne sont jamais contents de ce qu’ils ont. Ils sont écoeurants.

Avec milles précautions, pour surtout n’effleurer personne dans ce lieu sur bondé, ni être frôlée, je me tourne vers le côté vitré du wagon. Je ne les supporte plus. Eux et leur spectacle désolant. Je croise mon reflet. Je regarde mon visage. Je sursaute. Mes yeux à la lueur boudeuse. Mes oreilles emprisonnées. Mes lèvres … Je manque d’étouffer. Je suis comme eux ! J’avance vers la même mort. Car les mêmes écouteurs dépassent de mon blouson, me relient au boîtier et m’enferment dans mes pensées. Sur mes lèvres est affiché le même rictus que chaque personne présente dans ce wagon, la même moue boudeuse.

Je suis comme eux.

J’ai la même routine qu’eux.

Je suis comme eux.

Je ferme les yeux …

Je suis comme eux.

Joanie – 2nde 3

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